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Mot-clef8ᵉ siècle

sujet

Tu Fu, «Œuvre poétique. Tome I. Poèmes de jeunesse»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de l’«Œuvre poé­tique» de Tu Fu* qui se défi­nit par la sobrié­té des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des tableaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur devant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fami­lières de la vie cou­rante, les misères du petit peuple en proie à la guerre, à la famine et aux injus­tices. Son «Œuvre poé­tique» adopte un ton égal et appa­rem­ment impas­sible, mais qu’un détail vient tout à coup rendre vivant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots («der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins empestent; sur les che­mins, les affa­més laissent leurs os gelés») aux­quels l’auteur sait don­ner leur valeur entière, et qu’on dirait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le génie est supé­rieur au sien**. «Le trait prin­ci­pal de son talent, celui qui domine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une impres­sion géné­rale, c’est le carac­tère conscient et comme réflé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un artiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sachant tou­jours par­fai­te­ment le but auquel il tend. Il n’a guère d’élans impré­vus, de digres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses; il règle ses œuvres et leur effet avec la per­fec­tion d’un méca­nisme infaillible, ne lais­sant rien au hasard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de super­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits essen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­li­té artis­tique des Tang***, période du clas­si­cisme chi­nois», dit M. Georges Mar­gou­liès.

* En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut

** Li Po et Bai Juyi. Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

Li Po, «L’Immortel banni sur terre “buvant seul sous la lune”»

éd. A. Michel, Paris

éd. A. Michel, Paris

Il s’agit de Li Po*, le poète le plus talen­tueux de la Chine, avec Bai Juyi (VIIIe siècle apr. J.-C.). C’est un génie extra­va­gant, en qui s’opposent la volon­té d’approcher des dieux et l’enlisement dans l’ivrognerie, l’amitié fidèle et la soli­tude fière et indomp­table, mais qui tra­duit avec une mer­veilleuse aisance, dans une langue par­faite, les sen­ti­ments les plus vrais et les plus uni­ver­sels. Aus­si, ses poèmes sont-ils, depuis plus de mille deux cents ans, si popu­laires en Chine, qu’on les trouve par­tout ins­crits : dans le cabi­net du let­tré comme dans la mai­son du labou­reur, sur les bronzes, sur les por­ce­laines et jusque sur les pote­ries d’un usage jour­na­lier. En voi­ci le plus célèbre :

«Devant le lit le clair de lune,
Comme du givre sur le sol
Levant la tête je contemple la lune sur la mon­tagne
Bais­sant la tête je songe au pays natal
»**.

Li Po naquit en l’an 701 apr. J.-C. Sa mère lui don­na le nom de Tai Po («le grand brillant»), parce que dans le temps qu’elle le conçut, il lui sem­bla que l’éclatante étoile du ber­ger s’arrêtait sur sa tête. Après avoir fait ses études à un âge très pré­coce, Li Tai Po, ou plus sim­ple­ment Li Po, s’adonna à la poé­sie pour laquelle il se sen­tait né : «Avec le maître de la Falaise de l’Est, je me retire au Sud [des monts] Min-shan. J’y vis per­ché pen­dant plu­sieurs années sans jamais mettre le pied dans une ville. J’apprivoise des oiseaux rares, plus d’un mil­lier. Quand je les appelle, ils viennent man­ger dans ma main, sans méfiance… À Chiang-ling, je ren­contre Sima Cheng-chen***… Il me dit que j’ai l’allure d’un immor­tel et l’ossature d’un taoïste. Il m’invite à l’accompagner dans les voyages de l’esprit au-delà des huit pôles»****. En l’an 742 apr. J.-C., Li Po arri­va à Ch’ang-an, où était alors la Cour. Il fut intro­duit chez le savant Ho Che-chang*****, qui fut ravi d’avoir dans sa mai­son quelqu’un avec qui il pût s’entretenir des choses de l’esprit. Ho Che-chang ne tar­da pas à faire de son hôte le meilleur de ses amis; il lui fai­sait lire ses poèmes et était si char­mé de la beau­té de plu­sieurs d’entre eux, qu’il lui dit un jour, dans un accès d’admiration : «Vous n’êtes pas un homme, vous êtes un esprit qu’on a ren­voyé du ciel sur la terre pour faire hon­neur aux hommes»******. Ho Che-chang ne s’en tint pas à des sen­ti­ments sté­riles; il tra­vailla à faire la for­tune de son ami. Il en par­la à l’Empereur comme d’un pro­dige et lui ins­pi­ra l’envie de le voir. «J’ai dans ma mai­son», dit-il à ce sei­gneur, «une des mer­veilles de votre règne : c’est un poète, tel peut-être qu’il n’en a point encore paru de sem­blable; il réunit toutes les par­ties qui font le grand homme en ce genre. Je n’ai osé en par­ler plus tôt à Votre Majes­té, à cause d’un défaut dont il paraît dif­fi­cile qu’il se cor­rige : il aime le vin et en boit quel­que­fois avec excès; mais que ses poé­sies sont belles! Jugez-en vous-même, sei­gneur», conti­nua-t-il en lui met­tant entre les mains quelques poèmes. Ain­si, Li Po entra dans les bonnes grâces de l’Empereur.

* En chi­nois 李白. Par­fois trans­crit Ly-pê, Li-pé, Li Peh, Li Bo, Li Bai ou Li Pai. Haut

** p. 209. Haut

*** Sima Cheng-chen (司馬承禎) est un des patriarches de l’école taoïste de la Pure­té suprême (上清). Haut

**** p. 19-20 & 24. Haut

***** En chi­nois 賀知章. Par­fois trans­crit Ho-tché-tchang ou He Zhiz­hang. Haut

****** De là, cette épi­thète de «tse hsien» (謫仙) ou «immor­tel ban­ni (sur terre)», si sou­vent appli­quée à Li Po. Haut