Mot-clefpaganisme

su­jet

Julien le Chaldéen et Julien le Théurge, « La Sagesse des Chaldéens : les “Oracles chaldaïques” »

éd. Les Belles Lettres, coll. Aux sources de la tradition, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Aux sources de la tra­di­tion, Pa­ris

Il s’agit des « Oracles chal­daïques » (« Lo­gia chal­daïka »1), un pot-pourri de toute es­pèce d’ésotérismes de l’Antiquité, un mé­lange de ma­gie oc­culte, de théo­so­phie mé­ta­phy­sique, d’imagination dé­li­rante, de ri­tuels théur­giques, de ré­vé­la­tions cen­sées pro­ve­nir de la bouche des dieux eux-mêmes. Pour­quoi ces « Oracles » s’appellent-ils donc « chal­daïques » ? Les Chal­déens étaient consi­dé­rés comme les plus sages des Ba­by­lo­niens et for­maient, dans la di­vi­sion so­ciale de la Mé­so­po­ta­mie, une classe à peu près com­pa­rable à celle des prêtres. Choi­sis pour exer­cer les fonc­tions du culte pu­blic des dieux, ils pas­saient leur vie ap­pli­qués aux études as­tro­lo­giques. De par ces études et de par les coïn­ci­dences mer­veilleuses qu’ils croyaient re­con­naître entre, d’un côté, le mou­ve­ment si com­pli­qué et pour­tant si ré­gu­lier des astres, de l’autre côté, la des­ti­née hu­maine et les ac­ci­dents de l’Histoire, leur re­li­gion de­vint su­bor­don­née aux pré­sages et à la di­vi­na­tion. La pré­pon­dé­rance de ces pra­tiques frappa tant l’esprit des vi­si­teurs de Ba­by­lone que, dès avant notre ère, le mot « Chal­déen » per­dit son sens eth­nique et vint à si­gni­fier chez les Grecs et les Ro­mains « un mage, un de­vin ». Puis, par une même confu­sion, il de­vint sy­no­nyme de « ma­gi­cien ». De là, le titre tau­to­lo­gique d’« Oracles ma­giques des mages » (« Ma­gika lo­gia tôn ma­gôn »2) que porte une des édi­tions des « Oracles chal­daïques ». On fait re­mon­ter l’origine de ce livre à deux Ju­liens — père et fils — qui vi­vaient au IIe siècle apr. J.-C., en Sy­rie. Le père, sur­nommé « le Chal­déen », était phi­lo­sophe pla­to­ni­cien en plus d’être mage ; quant au fils, sur­nommé « le Théurge », il avait été fait mé­dium dans les cir­cons­tances ex­tra­or­di­naires que voici : « Son père, au mo­ment où il était sur le point de l’engendrer, de­manda au Dieu ras­sem­bleur de l’univers une âme ar­chan­gé­lique pour l’existence de son fils ; et, une fois né, il le mit au contact de tous les dieux et de l’âme de Pla­ton… Par moyen de l’art hié­ra­tique, il l’éleva jusqu’à l’époptie [c’est-à-dire la vi­sion im­mé­diate] de cette âme de Pla­ton pour pou­voir l’interroger sur ce qu’il vou­lait »3. Bref, Pla­ton et les dieux, in­ter­ro­gés par le père, ré­pon­daient par la bouche du fils, qui n’était plus lui-même quand il par­lait. Ils pro­non­çaient leurs pré­dic­tions et leurs avis, qu’ils psal­mo­diaient en vers ; et ayant dit, ils s’en al­laient.

  1. En grec « Λόγια χαλδαϊκά ». Haut
  2. En grec « Μαγικὰ λόγια τῶν μάγων ». Haut
  1. Mi­chel Psel­los, « La Chaîne d’or chez Ho­mère » (« Περὶ τῆς χρυσῆς ἁλύσεως τῆς παρ’ Ὁμήρῳ »). Haut

Eunape, « Vies de philosophes et de sophistes. Tome II »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit des « Vies de phi­lo­sophes et de so­phistes » (« Bioi phi­lo­so­phôn kai so­phis­tôn »1) d’Eunape de Sardes2, bio­graphe grec. Il na­quit en 349 apr. J.-C. C’était un Orien­tal, un Grec d’Asie, et bien qu’il vé­cût dans l’Empire ro­main d’Orient, il ne se consi­dé­rait ni comme su­jet de l’Empire ni en­core moins comme chré­tien ; car il fut élevé dans la re­li­gion païenne et dans le po­ly­théisme tra­di­tion­nel des Hel­lènes. Tous les pen­seurs qui fe­ront plus tard l’objet de ses « Vies » se­ront des païens de l’Orient, fi­dèles comme lui à une re­li­gion et à une tra­di­tion ex­pi­rantes. Eu­nape eut pour pre­mier maître le phi­lo­sophe Chry­santhe, son com­pa­triote et son pa­rent par al­liance3. Il ap­prit au­près de lui aussi bien les œuvres des poètes que celles des phi­lo­sophes ou des ora­teurs. À quinze ans, il fit le voyage obligé de tout in­tel­lec­tuel d’alors à Athènes. Ar­rivé ma­lade et fié­vreux, il re­çut une hos­pi­ta­lité très gé­né­reuse dans la mai­son de Pro­hé­ré­sius, so­phiste d’origine ar­mé­nienne, qui le soi­gna comme son propre fils. Eu­nape lui voua en re­tour une af­fec­tion et une ad­mi­ra­tion qu’il consi­gnera plus tard dans ses « Vies ». Après un sé­jour de cinq ans à Athènes, il fut rap­pelé à Sardes par un ordre fa­mi­lial : « une école de so­phis­tique m’était of­ferte », dit-il4, « tous m’appelaient dans cette in­ten­tion ». Ren­tré dans sa ville na­tale, il y re­trouva son pre­mier maître, Chry­santhe ; et bien qu’il eût à en­sei­gner les ma­tières so­phis­tiques à ses propres élèves du­rant la ma­ti­née, il cou­rait dès le dé­but de l’après-midi chez Chry­santhe, pour dis­cu­ter à ses cô­tés des doc­trines plus hautes et plus di­vines de la phi­lo­so­phie, lors de pro­me­nades très longues, mais très pro­fi­tables : « On ou­bliait qu’on avait mal aux pieds, tant on était en­sor­celé par ses ex­po­sés », dit-il5. C’est pro­ba­ble­ment au cours d’une de ces pro­me­nades que Chry­santhe ins­ti­gua Eu­nape à com­po­ser une œuvre en l’honneur des phi­lo­sophes, des mé­de­cins et des so­phistes cé­lèbres dont il était le contem­po­rain ou qui avaient vécu peu avant lui. C’est de cette œuvre que je veux rendre compte ici. Elle nous est par­ve­nue en en­tier. Grosse de vingt-deux no­tices bio­gra­phiques, elle parle non des doc­trines de ces di­vers per­son­nages, mais des dé­tails de leur vie — dé­tails qui ne prennent un vé­ri­table in­té­rêt que par les in­dices qu’ils four­nissent, quel­que­fois très vagues, d’autres fois plus pré­cis, sur le ca­rac­tère des temps et des hommes aux­quels ils se rap­portent : « Dans ces bio­gra­phies il faut dis­tin­guer deux par­ties : l’une, où l’auteur traite de temps et d’hommes qu’il ne connaît que par tra­di­tion ; l’autre, où il parle de temps où il a vécu et d’hommes qu’il a vus et connus lui-même. Il glisse sur les pre­miers et ne s’arrête que sur les se­conds. Il y a peu de choses sur Plo­tin ; il y en a un peu plus sur Por­phyre ; un peu plus en­core sur Jam­blique ; mais en­suite, les bio­gra­phies de­viennent plus éten­dues », ex­plique Vic­tor Cou­sin.

  1. En grec « Βίοι φιλοσόφων καὶ σοφιστῶν ». Haut
  2. En grec Εὐνάπιος Σαρδιανός. Au­tre­fois trans­crit Eu­na­pius de Sardes. Haut
  3. « Chry­santhe avait une épouse du nom de Mé­litè qu’il ad­mi­rait plus que tout ; elle était ma cou­sine », dit Eu­nape (VII, 48). Haut
  1. X, 87. Haut
  2. XXIII, 32. Haut

Eunape, « Vies de philosophes et de sophistes. Tome I »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit des « Vies de phi­lo­sophes et de so­phistes » (« Bioi phi­lo­so­phôn kai so­phis­tôn »1) d’Eunape de Sardes2, bio­graphe grec. Il na­quit en 349 apr. J.-C. C’était un Orien­tal, un Grec d’Asie, et bien qu’il vé­cût dans l’Empire ro­main d’Orient, il ne se consi­dé­rait ni comme su­jet de l’Empire ni en­core moins comme chré­tien ; car il fut élevé dans la re­li­gion païenne et dans le po­ly­théisme tra­di­tion­nel des Hel­lènes. Tous les pen­seurs qui fe­ront plus tard l’objet de ses « Vies » se­ront des païens de l’Orient, fi­dèles comme lui à une re­li­gion et à une tra­di­tion ex­pi­rantes. Eu­nape eut pour pre­mier maître le phi­lo­sophe Chry­santhe, son com­pa­triote et son pa­rent par al­liance3. Il ap­prit au­près de lui aussi bien les œuvres des poètes que celles des phi­lo­sophes ou des ora­teurs. À quinze ans, il fit le voyage obligé de tout in­tel­lec­tuel d’alors à Athènes. Ar­rivé ma­lade et fié­vreux, il re­çut une hos­pi­ta­lité très gé­né­reuse dans la mai­son de Pro­hé­ré­sius, so­phiste d’origine ar­mé­nienne, qui le soi­gna comme son propre fils. Eu­nape lui voua en re­tour une af­fec­tion et une ad­mi­ra­tion qu’il consi­gnera plus tard dans ses « Vies ». Après un sé­jour de cinq ans à Athènes, il fut rap­pelé à Sardes par un ordre fa­mi­lial : « une école de so­phis­tique m’était of­ferte », dit-il4, « tous m’appelaient dans cette in­ten­tion ». Ren­tré dans sa ville na­tale, il y re­trouva son pre­mier maître, Chry­santhe ; et bien qu’il eût à en­sei­gner les ma­tières so­phis­tiques à ses propres élèves du­rant la ma­ti­née, il cou­rait dès le dé­but de l’après-midi chez Chry­santhe, pour dis­cu­ter à ses cô­tés des doc­trines plus hautes et plus di­vines de la phi­lo­so­phie, lors de pro­me­nades très longues, mais très pro­fi­tables : « On ou­bliait qu’on avait mal aux pieds, tant on était en­sor­celé par ses ex­po­sés », dit-il5. C’est pro­ba­ble­ment au cours d’une de ces pro­me­nades que Chry­santhe ins­ti­gua Eu­nape à com­po­ser une œuvre en l’honneur des phi­lo­sophes, des mé­de­cins et des so­phistes cé­lèbres dont il était le contem­po­rain ou qui avaient vécu peu avant lui. C’est de cette œuvre que je veux rendre compte ici. Elle nous est par­ve­nue en en­tier. Grosse de vingt-deux no­tices bio­gra­phiques, elle parle non des doc­trines de ces di­vers per­son­nages, mais des dé­tails de leur vie — dé­tails qui ne prennent un vé­ri­table in­té­rêt que par les in­dices qu’ils four­nissent, quel­que­fois très vagues, d’autres fois plus pré­cis, sur le ca­rac­tère des temps et des hommes aux­quels ils se rap­portent : « Dans ces bio­gra­phies il faut dis­tin­guer deux par­ties : l’une, où l’auteur traite de temps et d’hommes qu’il ne connaît que par tra­di­tion ; l’autre, où il parle de temps où il a vécu et d’hommes qu’il a vus et connus lui-même. Il glisse sur les pre­miers et ne s’arrête que sur les se­conds. Il y a peu de choses sur Plo­tin ; il y en a un peu plus sur Por­phyre ; un peu plus en­core sur Jam­blique ; mais en­suite, les bio­gra­phies de­viennent plus éten­dues », ex­plique Vic­tor Cou­sin.

  1. En grec « Βίοι φιλοσόφων καὶ σοφιστῶν ». Haut
  2. En grec Εὐνάπιος Σαρδιανός. Au­tre­fois trans­crit Eu­na­pius de Sardes. Haut
  3. « Chry­santhe avait une épouse du nom de Mé­litè qu’il ad­mi­rait plus que tout ; elle était ma cou­sine », dit Eu­nape (VII, 48). Haut
  1. X, 87. Haut
  2. XXIII, 32. Haut

Macrobe, « Commentaire au “Songe de Scipion”. Tome II »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit du « Com­men­taire au “Songe de Sci­pion” » (« In “Som­nium Sci­pio­nis” ») de Ma­crobe1, éru­dit et com­pi­la­teur la­tin, le der­nier en date des grands re­pré­sen­tants du pa­ga­nisme. Il vé­cut à la fin du IVe siècle et au com­men­ce­ment du Ve siècle apr. J.-C. Ce fut un des hommes les plus dis­tin­gués de l’Empire ro­main, comme l’atteste le double titre de « cla­ris­si­mus » et d’« illus­tris » que lui at­tri­buent un cer­tain nombre de ma­nus­crits. En ef­fet, si « cla­ris­si­mus » n’indique que l’appartenance à l’ordre sé­na­to­rial, « illus­tris », lui, était ré­servé à une poi­gnée de hauts fonc­tion­naires, exer­çant de grandes charges. Tous ces em­plois di­vers n’empêchèrent pas Ma­crobe de s’appliquer aux belles-lettres avec un soin ex­tra­or­di­naire. D’ailleurs, bien qu’à cette époque les beaux-arts et les sciences fussent déjà dans leur dé­ca­dence, ils avaient en­core néan­moins l’avantage d’être culti­vés, plus que ja­mais, par les per­sonnes les plus consi­dé­rables de l’Empire — les consuls, les pré­fets, les pré­teurs, les gou­ver­neurs des pro­vinces et les prin­ci­paux chefs des ar­mées —, qui se fai­saient gloire d’être les seuls re­fuges, les seuls rem­parts de la ci­vi­li­sa­tion face au chris­tia­nisme en­va­his­sant. Tels furent les Fla­via­nus, les Al­bi­nus, les Sym­maque, les Pré­tex­ta­tus, et autres païens convain­cus, dont Ma­crobe fai­sait par­tie, et qu’il met­tait en scène dans son œuvre en qua­lité d’interlocuteurs. L’un d’eux dé­clare : « Pour le passé, nous de­vons tou­jours avoir de la vé­né­ra­tion, si nous avons quelque sa­gesse ; car ce sont ces gé­né­ra­tions qui ont fait naître notre Em­pire au prix de leur sang et de leur sueur — Em­pire que seule une pro­fu­sion de ver­tus a pu bâ­tir »2. Voilà une pro­fes­sion de foi qui peut ser­vir d’exergue à toute l’œuvre de Ma­crobe. Celle-ci est un com­pen­dium de la science et de la sa­gesse du passé, « un miel éla­boré de sucs di­vers »3. On y trouve ce qu’on veut : des spé­cu­la­tions phi­lo­so­phiques, des no­tions gram­ma­ti­cales, une mine de bons mots et de traits d’esprit, une as­tro­no­mie et une géo­gra­phie abré­gées. Il est vrai qu’on a re­pro­ché à Ma­crobe de n’y avoir mis que fort peu du sien ; de s’être contenté de rap­por­ter les mots mêmes em­ployés par les an­ciens au­teurs. « Seul le vê­te­ment lui ap­par­tient », dit un cri­tique4, « tan­dis que le contenu est la pro­priété d’autrui ». C’est pour cela qu’Érasme l’appelle « la cor­neille d’Ésope, qui pas­tiche en se pa­rant des plumes des autres oi­seaux » (« Æso­pi­cam cor­ni­cu­lam, ex alio­rum pan­nis suos contexuit cen­tones ») ; et que Marc An­toine Mu­ret lui ap­plique spi­ri­tuel­le­ment ce vers de Té­rence, dans un sens tout dif­fé­rent de ce­lui qu’on a l’habitude de lui don­ner : « Je suis homme : en cette qua­lité, je crois avoir droit sur les biens de tous les autres hommes ».

  1. En la­tin Fla­vius Ma­cro­bius Am­bro­sius Theo­do­sius. Haut
  2. « Sa­tur­nales », liv. III, ch. XIV, sect. 2. Haut
  1. « Sa­tur­nales », liv. I, préf., sect. 5. Haut
  2. Mar­tin Schanz. Haut

Macrobe, « Commentaire au “Songe de Scipion”. Tome I »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit du « Com­men­taire au “Songe de Sci­pion” » (« In “Som­nium Sci­pio­nis” ») de Ma­crobe1, éru­dit et com­pi­la­teur la­tin, le der­nier en date des grands re­pré­sen­tants du pa­ga­nisme. Il vé­cut à la fin du IVe siècle et au com­men­ce­ment du Ve siècle apr. J.-C. Ce fut un des hommes les plus dis­tin­gués de l’Empire ro­main, comme l’atteste le double titre de « cla­ris­si­mus » et d’« illus­tris » que lui at­tri­buent un cer­tain nombre de ma­nus­crits. En ef­fet, si « cla­ris­si­mus » n’indique que l’appartenance à l’ordre sé­na­to­rial, « illus­tris », lui, était ré­servé à une poi­gnée de hauts fonc­tion­naires, exer­çant de grandes charges. Tous ces em­plois di­vers n’empêchèrent pas Ma­crobe de s’appliquer aux belles-lettres avec un soin ex­tra­or­di­naire. D’ailleurs, bien qu’à cette époque les beaux-arts et les sciences fussent déjà dans leur dé­ca­dence, ils avaient en­core néan­moins l’avantage d’être culti­vés, plus que ja­mais, par les per­sonnes les plus consi­dé­rables de l’Empire — les consuls, les pré­fets, les pré­teurs, les gou­ver­neurs des pro­vinces et les prin­ci­paux chefs des ar­mées —, qui se fai­saient gloire d’être les seuls re­fuges, les seuls rem­parts de la ci­vi­li­sa­tion face au chris­tia­nisme en­va­his­sant. Tels furent les Fla­via­nus, les Al­bi­nus, les Sym­maque, les Pré­tex­ta­tus, et autres païens convain­cus, dont Ma­crobe fai­sait par­tie, et qu’il met­tait en scène dans son œuvre en qua­lité d’interlocuteurs. L’un d’eux dé­clare : « Pour le passé, nous de­vons tou­jours avoir de la vé­né­ra­tion, si nous avons quelque sa­gesse ; car ce sont ces gé­né­ra­tions qui ont fait naître notre Em­pire au prix de leur sang et de leur sueur — Em­pire que seule une pro­fu­sion de ver­tus a pu bâ­tir »2. Voilà une pro­fes­sion de foi qui peut ser­vir d’exergue à toute l’œuvre de Ma­crobe. Celle-ci est un com­pen­dium de la science et de la sa­gesse du passé, « un miel éla­boré de sucs di­vers »3. On y trouve ce qu’on veut : des spé­cu­la­tions phi­lo­so­phiques, des no­tions gram­ma­ti­cales, une mine de bons mots et de traits d’esprit, une as­tro­no­mie et une géo­gra­phie abré­gées. Il est vrai qu’on a re­pro­ché à Ma­crobe de n’y avoir mis que fort peu du sien ; de s’être contenté de rap­por­ter les mots mêmes em­ployés par les an­ciens au­teurs. « Seul le vê­te­ment lui ap­par­tient », dit un cri­tique4, « tan­dis que le contenu est la pro­priété d’autrui ». C’est pour cela qu’Érasme l’appelle « la cor­neille d’Ésope, qui pas­tiche en se pa­rant des plumes des autres oi­seaux » (« Æso­pi­cam cor­ni­cu­lam, ex alio­rum pan­nis suos contexuit cen­tones ») ; et que Marc An­toine Mu­ret lui ap­plique spi­ri­tuel­le­ment ce vers de Té­rence, dans un sens tout dif­fé­rent de ce­lui qu’on a l’habitude de lui don­ner : « Je suis homme : en cette qua­lité, je crois avoir droit sur les biens de tous les autres hommes ».

  1. En la­tin Fla­vius Ma­cro­bius Am­bro­sius Theo­do­sius. Haut
  2. « Sa­tur­nales », liv. III, ch. XIV, sect. 2. Haut
  1. « Sa­tur­nales », liv. I, préf., sect. 5. Haut
  2. Mar­tin Schanz. Haut

Macrobe, « Les Saturnales »

éd. Les Belles Lettres, coll. La Roue à livres, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. La Roue à livres, Pa­ris

Il s’agit des « Sa­tur­nales » (« Sa­tur­na­lia ») de Ma­crobe1, éru­dit et com­pi­la­teur la­tin, le der­nier en date des grands re­pré­sen­tants du pa­ga­nisme. Il vé­cut à la fin du IVe siècle et au com­men­ce­ment du Ve siècle apr. J.-C. Ce fut un des hommes les plus dis­tin­gués de l’Empire ro­main, comme l’atteste le double titre de « cla­ris­si­mus » et d’« illus­tris » que lui at­tri­buent un cer­tain nombre de ma­nus­crits. En ef­fet, si « cla­ris­si­mus » n’indique que l’appartenance à l’ordre sé­na­to­rial, « illus­tris », lui, était ré­servé à une poi­gnée de hauts fonc­tion­naires, exer­çant de grandes charges. Ces dif­fé­rents em­plois n’empêchèrent pas Ma­crobe de s’appliquer aux belles-lettres avec un soin ex­tra­or­di­naire. D’ailleurs, bien qu’à cette époque les sciences et les arts fussent déjà dans leur dé­ca­dence, ils avaient en­core néan­moins l’avantage d’être culti­vés, plus que ja­mais, par les per­sonnes les plus consi­dé­rables de l’Empire — les consuls, les pré­fets, les pré­teurs, les gou­ver­neurs des pro­vinces et les prin­ci­paux chefs des ar­mées —, qui se fai­saient gloire d’être les seuls re­fuges, les seuls rem­parts de la ci­vi­li­sa­tion face au chris­tia­nisme en­va­his­sant. Tels furent les Fla­via­nus, les Al­bi­nus, les Sym­maque, les Pré­tex­ta­tus et autres païens convain­cus, dont Ma­crobe fai­sait par­tie, et qu’il met­tait en scène dans son œuvre en qua­lité d’interlocuteurs. L’un d’eux dé­clare : « Pour le passé, nous de­vons tou­jours avoir de la vé­né­ra­tion, si nous avons quelque sa­gesse ; car ce sont ces gé­né­ra­tions qui ont fait naître notre Em­pire au prix de leur sang et de leur sueur — Em­pire que seule une pro­fu­sion de ver­tus a pu bâ­tir »2. Voilà une pro­fes­sion de foi qui peut ser­vir d’exergue à toute l’œuvre de Ma­crobe. Celle-ci est un com­pen­dium de la science et de la sa­gesse du passé, « un miel éla­boré de sucs di­vers »3. On y trouve ce qu’on veut : des spé­cu­la­tions phi­lo­so­phiques, des no­tions gram­ma­ti­cales, une mine de bons mots et de traits d’esprit, une as­tro­no­mie et une géo­gra­phie abré­gées. Il est vrai qu’on a re­pro­ché à Ma­crobe de n’y avoir mis que fort peu du sien ; de s’être contenté de rap­por­ter les mots mêmes em­ployés par les an­ciens au­teurs. « Seul le vê­te­ment lui ap­par­tient », dit un cri­tique4, « tan­dis que le contenu est la pro­priété d’autrui ». C’est pour cela qu’Érasme l’appelle « la cor­neille d’Ésope, qui pas­tiche en se pa­rant des plumes des autres oi­seaux » (« Æso­pi­cam cor­ni­cu­lam, ex alio­rum pan­nis suos contexuit cen­tones ») ; et que Marc An­toine Mu­ret lui ap­plique spi­ri­tuel­le­ment ce vers de Té­rence, dans un sens tout dif­fé­rent de ce­lui qu’on a l’habitude de lui don­ner : « Je suis homme : en cette qua­lité, je crois avoir droit sur les biens de tous les autres hommes ».

  1. En la­tin Fla­vius Ma­cro­bius Am­bro­sius Theo­do­sius. Haut
  2. « Sa­tur­nales », liv. III, ch. XIV, sect. 2. Haut
  1. « Sa­tur­nales », liv. I, préf., sect. 5. Haut
  2. Mar­tin Schanz. Haut