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Kyôka, «Les Noix glacées, “Kurumi”»

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Citron (1910-1926) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 15-22

dans «[Nou­velles japo­naises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Citron (1910-1926)» (éd. Ph. Pic­quier, Arles), p. 15-22

Il s’agit des «Noix gla­cées» («Kuru­mi»*) et autres œuvres d’Izumi Kyô­ka**, écri­vain japo­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aus­si bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes inquié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­pi­ré de sa mère artiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, capri­cieux, Kyô­ka vivait entou­ré de ses peurs et super­sti­tions; il crai­gnait les chiens et les éclairs et enle­vait les lunettes quand il pas­sait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéa­li­sa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son mariage jusqu’au décès de son maître Oza­ki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il révé­rait les des­seins étranges et déca­dents d’Aubrey Beard­sley; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyô­ka res­tent pour l’heure inédites en fran­çais. Tel est le cas de «Nihon­ba­shi»***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en deve­nant gei­sha; ou bien «L’Ermite du mont Kôya» («Kôya hiji­ri»****), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une magi­cienne volup­tueuse, une sorte de Cir­cé, qui avait le pou­voir de méta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Japon, mal­gré la popu­la­ri­té de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ciné­ma, Kyô­ka s’éteignit dans une rela­tive indif­fé­rence, lais­sé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fémi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beau­té téné­breuse et trou­blante, les «belles dames sans mer­ci» du roman­tisme occi­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : «Quand je songe à Izu­mi Kyô­ka», dit un cri­tique*****, «ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet enthou­siasme et cette inflexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Mei­ji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Oza­ki Kôyô, ce maître pour qui Kyô­ka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un auteur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de roman­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, par­mi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture japo­naise contem­po­raine, Kyô­ka fait figure de cas unique et iso­lé».

Aku­ta­ga­wa Ryû­no­suke écri­vit, dans la pré­face aux «Œuvres com­plètes» de Kyô­ka, des obser­va­tions fort utiles pour com­prendre par­fai­te­ment l’esthétique de notre auteur : «Nos lettres natio­nales depuis les “His­toires qui sont main­te­nant du pas­sé” ne manquent pas d’êtres sur­na­tu­rels; de plus, il est vrai qu’il y a, à l’époque Edo, des chefs-d’œuvre du genre comme les “Contes de pluie et de lune”. Mais… il n’est pas d’auteur qui, aux ères Mei­ji et Tai­shô, ait uti­li­sé au degré de Kyô­ka la langue par­lée, la langue clas­sique, le voca­bu­laire de la prose et de la poé­sie chi­noises anciennes, et bien d’autres mots encore. Mais il y a plus : s’il fal­lait cher­cher avec qui le mettre en paral­lèle, il n’y aurait sans doute que les génies de l’époque Muro­ma­chi, qui com­po­sèrent les réci­ta­tifs des nô».

Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fémi­nins

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style des «Noix gla­cées» : «Le voya­geur entra dans la bou­tique. “Avez-vous des frian­dises aux noix?” Il avait l’intention de rap­por­ter un sou­ve­nir. La jolie per­sonne qui lui répon­dit por­tait l’épais chi­gnon des femmes mariées, très lisse, orné de soie rose. “Oui, Mon­sieur.” Sa taille élan­cée sem­blait d’autant plus svelte qu’elle avait soi­gneu­se­ment arran­gé son kimo­no… La fente des manches, tour­née vers l’intérieur comme dans le cos­tume des pou­pées, lais­sait à peine entre­voir le rouge vif du sous-kimo­no. Le col neuf, sans doute en mous­se­line de laine, à motifs de fleurs sur fond mauve, croi­sait très haut, ce qui lui don­nait ce port fra­gile, et même mélan­co­lique, par­ti­cu­lier aux femmes nées dans les neiges»******.

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

* En japo­nais «胡桃». Haut

** En japo­nais 泉鏡花. Haut

*** En japo­nais «日本橋». Haut

**** En japo­nais «高野聖». Par­fois tra­duit «Le Saint du mont Kôya». Haut

***** Iku­shi­ma Ryûi­chi dans Fran­çois Lachaud, «“L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyô­ka», p. 71-72. Haut

****** p. 17. Haut