Mot-clefnouvelles fantastiques japonaises

su­jet

Kyôka, « La Ronde nocturne de l’agent de police, “Yakô junsa” »

dans « Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. Tome II » (éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris)

dans « An­tho­lo­gie de nou­velles ja­po­naises contem­po­raines. Tome II » (éd. Gal­li­mard, coll. Du monde en­tier, Pa­ris)

Il s’agit de « La Ronde noc­turne de l’agent de po­lice » (« Yakô junsa »1) et autres œuvres d’Izumi Kyôka2, écri­vain ja­po­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes in­quié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­piré de sa mère ar­tiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, ca­pri­cieux, Kyôka vi­vait en­touré de ses peurs et su­per­sti­tions ; il crai­gnait les chiens et les éclairs et en­le­vait les lu­nettes quand il pas­sait de­vant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le di­vin. Il idéa­lisa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son ma­riage jusqu’au dé­cès de son maître Ozaki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il ré­vé­rait les des­seins étranges et dé­ca­dents d’Aubrey Beard­sley ; du Ja­pon — les vieilles es­tampes et scènes de nô. Hé­las ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka res­tent pour l’heure in­édites en fran­çais. Tel est le cas de « Ni­hon­ba­shi »3, l’histoire d’un jeune homme à la re­cherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en de­ve­nant gei­sha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hi­jiri »4), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une ma­gi­cienne vo­lup­tueuse, une sorte de Circé, qui avait le pou­voir de mé­ta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Ja­pon, mal­gré la po­pu­la­rité de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ci­néma, Kyôka s’éteignit dans une re­la­tive in­dif­fé­rence, laissé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fé­mi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beauté té­né­breuse et trou­blante, les « belles dames sans merci » du ro­man­tisme oc­ci­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un cri­tique5, « ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet en­thou­siasme et cette in­flexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Ja­pon où, de­puis [l’ère] Meiji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un au­teur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de ro­man­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, parmi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture ja­po­naise contem­po­raine, Kyôka fait fi­gure de cas unique et isolé ».

  1. En ja­po­nais « 夜行巡査 ». Haut
  2. En ja­po­nais 泉鏡花. Haut
  3. En ja­po­nais « 日本橋 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 高野聖 ». Par­fois tra­duit « Le Saint du mont Kôya ». Haut
  2. Iku­shima Ryûi­chi dans Fran­çois La­chaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyôka », p. 71-72. Haut

Kyôka, « Les Noix glacées, “Kurumi” »

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Citron (1910-1926) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 15-22

dans « [Nou­velles ja­po­naises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Ci­tron (1910-1926) » (éd. Ph. Pic­quier, Arles), p. 15-22

Il s’agit des « Noix gla­cées » (« Ku­rumi »1) et autres œuvres d’Izumi Kyôka2, écri­vain ja­po­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes in­quié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­piré de sa mère ar­tiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, ca­pri­cieux, Kyôka vi­vait en­touré de ses peurs et su­per­sti­tions ; il crai­gnait les chiens et les éclairs et en­le­vait les lu­nettes quand il pas­sait de­vant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le di­vin. Il idéa­lisa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son ma­riage jusqu’au dé­cès de son maître Ozaki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il ré­vé­rait les des­seins étranges et dé­ca­dents d’Aubrey Beard­sley ; du Ja­pon — les vieilles es­tampes et scènes de nô. Hé­las ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka res­tent pour l’heure in­édites en fran­çais. Tel est le cas de « Ni­hon­ba­shi »3, l’histoire d’un jeune homme à la re­cherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en de­ve­nant gei­sha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hi­jiri »4), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une ma­gi­cienne vo­lup­tueuse, une sorte de Circé, qui avait le pou­voir de mé­ta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Ja­pon, mal­gré la po­pu­la­rité de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ci­néma, Kyôka s’éteignit dans une re­la­tive in­dif­fé­rence, laissé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fé­mi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beauté té­né­breuse et trou­blante, les « belles dames sans merci » du ro­man­tisme oc­ci­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un cri­tique5, « ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet en­thou­siasme et cette in­flexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Ja­pon où, de­puis [l’ère] Meiji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un au­teur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de ro­man­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, parmi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture ja­po­naise contem­po­raine, Kyôka fait fi­gure de cas unique et isolé ».

  1. En ja­po­nais « 胡桃 ». Haut
  2. En ja­po­nais 泉鏡花. Haut
  3. En ja­po­nais « 日本橋 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 高野聖 ». Par­fois tra­duit « Le Saint du mont Kôya ». Haut
  2. Iku­shima Ryûi­chi dans Fran­çois La­chaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyôka », p. 71-72. Haut

Kyôka, « Une Femme fidèle : récits »

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Pic­quier, Arles

Il s’agit d’« Une Femme fi­dèle » (« Bake ichô »1) et autres œuvres d’Izumi Kyôka2, écri­vain ja­po­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes in­quié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­piré de sa mère ar­tiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, ca­pri­cieux, Kyôka vi­vait en­touré de ses peurs et su­per­sti­tions ; il crai­gnait les chiens et les éclairs et en­le­vait les lu­nettes quand il pas­sait de­vant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le di­vin. Il idéa­lisa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son ma­riage jusqu’au dé­cès de son maître Ozaki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il ré­vé­rait les des­seins étranges et dé­ca­dents d’Aubrey Beard­sley ; du Ja­pon — les vieilles es­tampes et scènes de nô. Hé­las ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka res­tent pour l’heure in­édites en fran­çais. Tel est le cas de « Ni­hon­ba­shi »3, l’histoire d’un jeune homme à la re­cherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en de­ve­nant gei­sha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hi­jiri »4), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une ma­gi­cienne vo­lup­tueuse, une sorte de Circé, qui avait le pou­voir de mé­ta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Ja­pon, mal­gré la po­pu­la­rité de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ci­néma, Kyôka s’éteignit dans une re­la­tive in­dif­fé­rence, laissé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fé­mi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beauté té­né­breuse et trou­blante, les « belles dames sans merci » du ro­man­tisme oc­ci­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un cri­tique5, « ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet en­thou­siasme et cette in­flexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Ja­pon où, de­puis [l’ère] Meiji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un au­teur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de ro­man­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, parmi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture ja­po­naise contem­po­raine, Kyôka fait fi­gure de cas unique et isolé ».

  1. En ja­po­nais « 化銀杏 ». Haut
  2. En ja­po­nais 泉鏡花. Haut
  3. En ja­po­nais « 日本橋 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 高野聖 ». Par­fois tra­duit « Le Saint du mont Kôya ». Haut
  2. Iku­shima Ryûi­chi dans Fran­çois La­chaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyôka », p. 71-72. Haut

Kyôka, « La Femme ailée : récits »

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Pic­quier, coll. Pic­quier poche, Arles

Il s’agit de « La Femme ai­lée » (« Ke­chô »1) et autres œuvres d’Izumi Kyôka2, écri­vain ja­po­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes in­quié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­piré de sa mère ar­tiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, ca­pri­cieux, Kyôka vi­vait en­touré de ses peurs et su­per­sti­tions ; il crai­gnait les chiens et les éclairs et en­le­vait les lu­nettes quand il pas­sait de­vant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le di­vin. Il idéa­lisa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son ma­riage jusqu’au dé­cès de son maître Ozaki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il ré­vé­rait les des­seins étranges et dé­ca­dents d’Aubrey Beard­sley ; du Ja­pon — les vieilles es­tampes et scènes de nô. Hé­las ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka res­tent pour l’heure in­édites en fran­çais. Tel est le cas de « Ni­hon­ba­shi »3, l’histoire d’un jeune homme à la re­cherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en de­ve­nant gei­sha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hi­jiri »4), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une ma­gi­cienne vo­lup­tueuse, une sorte de Circé, qui avait le pou­voir de mé­ta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Ja­pon, mal­gré la po­pu­la­rité de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ci­néma, Kyôka s’éteignit dans une re­la­tive in­dif­fé­rence, laissé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fé­mi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beauté té­né­breuse et trou­blante, les « belles dames sans merci » du ro­man­tisme oc­ci­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un cri­tique5, « ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet en­thou­siasme et cette in­flexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Ja­pon où, de­puis [l’ère] Meiji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un au­teur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de ro­man­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, parmi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture ja­po­naise contem­po­raine, Kyôka fait fi­gure de cas unique et isolé ».

  1. En ja­po­nais « 化鳥 ». Haut
  2. En ja­po­nais 泉鏡花. Haut
  3. En ja­po­nais « 日本橋 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 高野聖 ». Par­fois tra­duit « Le Saint du mont Kôya ». Haut
  2. Iku­shima Ryûi­chi dans Fran­çois La­chaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyôka », p. 71-72. Haut

Akutagawa, « Jambes de cheval »

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Fiction, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Ja­pon-Sé­rie Fic­tion, Pa­ris

Il s’agit de « Jambes de che­val » (« Uma no ashi »1) et autres nou­velles d’Akutagawa Ryû­no­suke2. L’œuvre de cet écri­vain, dis­crè­te­ment in­tel­lec­tuelle, tein­tée d’une iro­nie in­sou­ciante, cache as­sez mal, sous une ap­pa­rence lé­gère et élé­gante, quelque chose de ner­veux, d’obsédant, un sourd ma­laise, une « vague in­quié­tude » (« bo­nyari-shita fuan »3), se­lon les mots mêmes par les­quels Aku­ta­gawa tien­dra à dé­fi­nir le mo­tif de son sui­cide. Pour­tant, de tous les écri­vains ja­po­nais, nul n’était mieux dis­posé qu’Akutagawa à trou­ver re­fuge dans l’art. Il se dé­cri­vait comme avide de lec­ture, ju­ché sur l’échelle d’une li­brai­rie, toi­sant de là-haut les pas­sants qui lui pa­rais­saient étran­ge­ment pe­tits et aussi tel­le­ment mi­sé­rables : « La vie hu­maine ne vaut pas même une ligne de Bau­de­laire ! », di­sait-il4. Très tôt, il avait com­pris que rien de sé­dui­sant ne se fait sans qu’y col­la­bore une dou­leur. L’œuvre d’art, plu­tôt qu’à la pierre pré­cieuse, se com­pare à la flamme qui a be­soin d’un ali­ment vi­vant. Et Aku­ta­gawa mit son hon­neur à s’en faire la vic­time vo­lon­taire. Comme il écrira dans la « Lettre adres­sée à un vieil ami » (« Aru kyûyû e okuru shuki »5) im­mé­dia­te­ment avant sa mort : « Dans cet état ex­trême où je suis, la na­ture me semble plus émou­vante que ja­mais. Peut-être ri­ras-tu de la contra­dic­tion dans la­quelle je me trouve, moi qui, tout en ai­mant la beauté de la na­ture, dé­cide de me sup­pri­mer. Mais la na­ture est belle parce qu’elle se re­flète dans mon ul­time re­gard… » Et Ya­su­nari Ka­wa­bata de com­men­ter : « Le plus sou­vent ma­la­dif et af­fai­bli, [l’artiste] s’enflamme au der­nier mo­ment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tra­gique en soi »6. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est jus­te­ment ce « quelque chose de tra­gique » qui exerce sa puis­sante fas­ci­na­tion sur l’âme et sur l’imaginaire des lec­teurs d’Akutagawa. « Ces der­niers sentent que leurs pré­oc­cu­pa­tions pro­fondes — ou plu­tôt… “exis­ten­tielles” — se trouvent sai­sies et par­ta­gées par l’auteur qui, en les pré­ci­sant et en les am­pli­fiant jusqu’à une sorte de han­tise, les pro­jette sur un fond im­pré­gné d’un “spleen” qui lui est par­ti­cu­lier », dit M. Ari­masa Mori

  1. En ja­po­nais « 馬の脚 ». Haut
  2. En ja­po­nais 芥川龍之介. Au­tre­fois trans­crit Riu­noské Aku­ta­gawa, Akou­ta­gawa Ryu­no­souké, Akou­ta­gaoua Ryou­no­souké ou Akou­ta­gava Ryou­no­souke. Haut
  3. En ja­po­nais « ぼんやりした不安 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 人生は一行のボオドレエルにも若かない ». Haut
  2. En ja­po­nais « 或旧友へ送る手記 ». Haut
  3. « Ro­mans et Nou­velles », p. 26. Haut

« L’Étonnante Aventure du pauvre musicien »

dans Antonin Artaud, « Œuvres complètes. Tome I » (éd. Gallimard, Paris), p. 206-210

dans An­to­nin Ar­taud, « Œuvres com­plètes. Tome I » (éd. Gal­li­mard, Pa­ris), p. 206-210

Il s’agit d’« Une mé­lo­die se­crète au “biwa” fait pleu­rer des fan­tômes » (« Biwa no hi­kyoku yû­rei wo na­ka­shimu »1), une des plus belles lé­gendes du folk­lore ja­po­nais, plus connue sous le titre de « Hôi­chi le Sans-oreilles » (« Mimi-na­shi Hôi­chi »2). Ti­rée d’un re­cueil d’histoires étranges pu­blié en 1782 à Kyôto3, la lé­gende de « Hôi­chi le Sans-oreilles » n’est, de fa­çon pa­ra­doxale, fa­mi­lière aux Ja­po­nais que dans la ver­sion ré­di­gée en 1903 par un écri­vain étran­ger : Laf­ca­dio Hearn. Tra­duc­teur de Gau­tier, de Mau­pas­sant, de Bal­zac, de Mé­ri­mée, de Flau­bert, de Bau­de­laire, de Loti, Hearn na­quit dans les îles Io­niennes. Son père était un mé­de­cin ir­lan­dais dans l’armée bri­tan­nique, sa mère — une Grecque de très bonne fa­mille. Ils avaient dû s’épouser en ca­chette. « Deux races, deux na­tions, deux re­li­gions mar­quèrent l’enfant de leur em­preinte et, très tôt, elles an­crèrent en lui ce cos­mo­po­li­tisme qui de­vait lui per­mettre de sub­sti­tuer un jour une terre d’élection à son pays d’origine »4. Mais l’Angleterre ayant cédé les îles Io­niennes à la Grèce, son père re­ga­gna Du­blin avec femme et en­fant. La chose se passa mal. Sa mère, tran­sie par ce cli­mat gris et froid, si dif­fé­rent de la blan­cheur de sa Grèce na­tale, prit la fuite ; son père fit an­nu­ler le ma­riage, se re­ma­ria et par­tit en Inde. Hearn, aban­donné et sans pa­rents, fut adopté par une vieille tante ca­tho­lique, ex­trê­me­ment dé­vote, qui lui faire des études dans un mo­nas­tère en France, puis l’envoya à dix-neuf ans en Amé­rique. On le vit sur­gir à Cin­cin­nati comme cor­rec­teur dans un jour­nal. On l’employa à des re­por­tages, où il se mon­tra d’une ha­bi­leté sur­pre­nante. Son ta­lent d’écrivain ayant en­fin percé, il prit le che­min de La Loui­siane. En 1878, celle-ci avait en­core un par­fum bien fran­çais. On le voit dans les ar­ticles de Hearn, dont beau­coup parlent de la France, mais aussi de Mar­ti­nique, d’Haïti, de l’île Mau­rice, de Guyane. Et puis, comme tou­jours avec Hearn, il lui fal­lut des ho­ri­zons en­core plus loin­tains. La grande ex­po­si­tion ja­po­naise, qui eut lieu à La Nou­velle-Or­léans en 1885, lui ins­pira en pre­mier l’idée de s’embarquer pour le Ja­pon. Ce fut à qua­rante ans qu’il ar­riva au pays du So­leil le­vant, pauvre, apa­tride, pré­ci­pité là où la des­ti­née l’appelait, sans but dans l’existence. Il en com­mença une autre, en­tiè­re­ment nou­velle. Et d’abord, il se fit Ja­po­nais.

  1. En ja­po­nais « 琵琶秘曲泣幽霊 ». Haut
  2. En ja­po­nais « 耳なし芳一 ». Haut
  1. Ce re­cueil s’intitule « Les His­toires étranges à sa­vou­rer chez soi », ou « Gayû ki­dan » (« 臥遊奇談 »). Haut
  2. Ste­fan Zweig, « Hommes et Des­tins ». Haut

Rohan, « La Pagode à cinq étages et Autres Récits »

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Ja­pon, Pa­ris

Il s’agit de « La Pa­gode à cinq étages »1 (« Go­jû­notô »2), « Face au crâne »3 (« Tai­do­kuro »4) et autres œuvres de Kôda Shi­geyuki5, plus connu sous le sur­nom de Kôda Ro­han6, feuille­to­niste ja­po­nais (XIXe-XXe siècle). For­te­ment mar­qué par le boud­dhisme, il fut sur­tout un in­dé­pen­dant et un so­li­taire. Du­rant son sé­jour en Hok­kaidô, ayant aban­donné son poste avan­ta­geux d’ingénieur-télégraphe, il s’était lié d’amitié avec un moine, et peu après son re­tour à Tô­kyô, s’étant rasé les che­veux, il s’était si sou­vent plongé dans la lec­ture de soû­tras que ses pa­rents avaient cru un mo­ment qu’il se fe­rait moine. Voici en quels termes il se dé­crit7 : « Je ne clai­ronne pas mes goûts ar­tis­tiques. Je ne suis qu’un simple es­car­got de cinq pieds qui ne peut te­nir en place, et rampe du Nord au Sud et d’Est en Ouest, poussé par le dé­sir de voir au­tant du monde que per­mettent les yeux in­cer­tains de ses an­tennes… “Loin des vil­lages, dor­mons avec la ro­sée, sur un oreiller d’herbes”. C’est un poème que je com­po­sai une nuit où je m’étais ar­rêté épuisé dans un coin de cam­pagne lors d’un voyage en so­li­taire dans le Mi­chi­noku. Dès lors, je pris le nom de Ro­han [“com­pa­gnon de la ro­sée”]8 ». Au temple de Tennô à Tô­kyô, connu pour sa pa­gode à cinq étages, il vit, un jour, une beauté qui vi­si­tait une tombe, un chry­san­thème à la main. Il pensa à elle une bonne se­maine, se la re­pré­sen­tant en déesse Ki­shi­mo­jin, une gre­nade à la main. Sorte de sculp­ture boud­dhique vi­vante, elle de­vint le su­jet du « Boud­dha d’Amour »9 (« Fû­ryû-butsu »10), son pre­mier feuille­ton. Le 19 oc­tobre 1889, Uchida Roan, cri­tique cé­lèbre, sa­lua la ve­nue de cette œuvre qui ne lais­sait voir que peu de signes ex­té­rieurs d’influence oc­ci­den­tale dans une pé­riode d’occidentalisation for­ce­née : « Ah ! pour la pre­mière fois après la mort de Sai­kaku il y a deux cents ans, ce style splen­dide… le ciel ne l’a pas en­core dé­truit ! »

  1. Par­fois tra­duit « La Pa­gode aux cinq toits » ou « La Pa­gode à cinq ni­veaux ». Haut
  2. En ja­po­nais « 五重塔 ». Haut
  3. Par­fois tra­duit « Tête à tête avec le sque­lette ». Haut
  4. En ja­po­nais « 対髑髏 ». Éga­le­ment connu sous le titre d’« En­gaien » (« 縁外縁 »), c’est-à-dire « Liai­son contre des­tin ». Haut
  5. En ja­po­nais 幸田成行. Par­fois trans­crit Na­riyuki Koda ou Kôda Na­riyouki. Haut
  1. En ja­po­nais 幸田露伴. Haut
  2. « Face au crâne », ch. I. Haut
  3. Il y a aussi, dans le choix de ce nom de « com­pa­gnon de la ro­sée », une al­lu­sion aux « Vies des sages émi­nents » (« 高士傳 »), in­édites en fran­çais : « Guang dut dor­mir avec la ro­sée et af­fron­ter l’hiver… Il s’allongea et ne bou­gea plus. Les gens le tinrent pour mort. Lorsqu’ils le re­gar­dèrent, il était comme avant ». Haut
  4. Par­fois tra­duit « Le Boud­dha sculpté par Amour », « Un Boud­dha en ce monde », « Un Boud­dha dans ce monde », « Boud­dha d’élégance » ou « Boud­dha élé­gant ». Haut
  5. En ja­po­nais « 風流仏 ». Haut

Akutagawa, « À mi-chemin de la vie de Shinsuke Daidôji : tableau d’une psychologie »

dans « Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. [Tome I] » (éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris)

dans « An­tho­lo­gie de nou­velles ja­po­naises contem­po­raines. [Tome I] » (éd. Gal­li­mard, coll. Du monde en­tier, Pa­ris)

Il s’agit d’« À mi-che­min de la vie de Shin­suke Dai­dôji : ta­bleau d’une psy­cho­lo­gie » (« Dai­dôji Shin­suke no han­sei : aru sei­shin­teki fû­kei »1) d’Akutagawa Ryû­no­suke2. L’œuvre de cet écri­vain, dis­crè­te­ment in­tel­lec­tuelle, tein­tée d’une iro­nie in­sou­ciante, cache as­sez mal, sous une ap­pa­rence lé­gère et élé­gante, quelque chose de ner­veux, d’obsédant, un sourd ma­laise, une « vague in­quié­tude » (« bo­nyari-shita fuan »3), se­lon les mots mêmes par les­quels Aku­ta­gawa tien­dra à dé­fi­nir le mo­tif de son sui­cide. Pour­tant, de tous les écri­vains ja­po­nais, nul n’était mieux dis­posé qu’Akutagawa à trou­ver re­fuge dans l’art. Il se dé­cri­vait comme avide de lec­ture, ju­ché sur l’échelle d’une li­brai­rie, toi­sant de là-haut les pas­sants qui lui pa­rais­saient étran­ge­ment pe­tits et aussi tel­le­ment mi­sé­rables : « La vie hu­maine ne vaut pas même une ligne de Bau­de­laire ! », di­sait-il4. Très tôt, il avait com­pris que rien de sé­dui­sant ne se fait sans qu’y col­la­bore une dou­leur. L’œuvre d’art, plu­tôt qu’à la pierre pré­cieuse, se com­pare à la flamme qui a be­soin d’un ali­ment vi­vant. Et Aku­ta­gawa mit son hon­neur à s’en faire la vic­time vo­lon­taire. Comme il écrira dans la « Lettre adres­sée à un vieil ami » (« Aru kyûyû e okuru shuki »5) im­mé­dia­te­ment avant sa mort : « Dans cet état ex­trême où je suis, la na­ture me semble plus émou­vante que ja­mais. Peut-être ri­ras-tu de la contra­dic­tion dans la­quelle je me trouve, moi qui, tout en ai­mant la beauté de la na­ture, dé­cide de me sup­pri­mer. Mais la na­ture est belle parce qu’elle se re­flète dans mon ul­time re­gard… » Et Ya­su­nari Ka­wa­bata de com­men­ter : « Le plus sou­vent ma­la­dif et af­fai­bli, [l’artiste] s’enflamme au der­nier mo­ment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tra­gique en soi »6. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est jus­te­ment ce « quelque chose de tra­gique » qui exerce sa puis­sante fas­ci­na­tion sur l’âme et sur l’imaginaire des lec­teurs d’Akutagawa. « Ces der­niers sentent que leurs pré­oc­cu­pa­tions pro­fondes — ou plu­tôt… “exis­ten­tielles” — se trouvent sai­sies et par­ta­gées par l’auteur qui, en les pré­ci­sant et en les am­pli­fiant jusqu’à une sorte de han­tise, les pro­jette sur un fond im­pré­gné d’un “spleen” qui lui est par­ti­cu­lier », dit M. Ari­masa Mori

  1. En ja­po­nais « 大導寺信輔の半生:或精神的風景画 ». Haut
  2. En ja­po­nais 芥川龍之介. Au­tre­fois trans­crit Riu­noské Aku­ta­gawa, Akou­ta­gawa Ryu­no­souké, Akou­ta­gaoua Ryou­no­souké ou Akou­ta­gava Ryou­no­souke. Haut
  3. En ja­po­nais « ぼんやりした不安 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 人生は一行のボオドレエルにも若かない ». Haut
  2. En ja­po­nais « 或旧友へ送る手記 ». Haut
  3. « Ro­mans et Nou­velles », p. 26. Haut

Akutagawa, « La Foi de Wei Cheng, “Bisei no shin” »

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Citron (1910-1926) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 117-123

dans « [Nou­velles ja­po­naises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Ci­tron (1910-1926) » (éd. Ph. Pic­quier, Arles), p. 117-123

Il s’agit de « La Foi de Wei Cheng » (« Bi­sei no shin »1) d’Akutagawa Ryû­no­suke2. L’œuvre de cet écri­vain, dis­crè­te­ment in­tel­lec­tuelle, tein­tée d’une iro­nie in­sou­ciante, cache as­sez mal, sous une ap­pa­rence lé­gère et élé­gante, quelque chose de ner­veux, d’obsédant, un sourd ma­laise, une « vague in­quié­tude » (« bo­nyari-shita fuan »3), se­lon les mots mêmes par les­quels Aku­ta­gawa tien­dra à dé­fi­nir le mo­tif de son sui­cide. Pour­tant, de tous les écri­vains ja­po­nais, nul n’était mieux dis­posé qu’Akutagawa à trou­ver re­fuge dans l’art. Il se dé­cri­vait comme avide de lec­ture, ju­ché sur l’échelle d’une li­brai­rie, toi­sant de là-haut les pas­sants qui lui pa­rais­saient étran­ge­ment pe­tits et aussi tel­le­ment mi­sé­rables : « La vie hu­maine ne vaut pas même une ligne de Bau­de­laire ! », di­sait-il4. Très tôt, il avait com­pris que rien de sé­dui­sant ne se fait sans qu’y col­la­bore une dou­leur. L’œuvre d’art, plu­tôt qu’à la pierre pré­cieuse, se com­pare à la flamme qui a be­soin d’un ali­ment vi­vant. Et Aku­ta­gawa mit son hon­neur à s’en faire la vic­time vo­lon­taire. Comme il écrira dans la « Lettre adres­sée à un vieil ami » (« Aru kyûyû e okuru shuki »5) im­mé­dia­te­ment avant sa mort : « Dans cet état ex­trême où je suis, la na­ture me semble plus émou­vante que ja­mais. Peut-être ri­ras-tu de la contra­dic­tion dans la­quelle je me trouve, moi qui, tout en ai­mant la beauté de la na­ture, dé­cide de me sup­pri­mer. Mais la na­ture est belle parce qu’elle se re­flète dans mon ul­time re­gard… » Et Ya­su­nari Ka­wa­bata de com­men­ter : « Le plus sou­vent ma­la­dif et af­fai­bli, [l’artiste] s’enflamme au der­nier mo­ment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tra­gique en soi »6. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est jus­te­ment ce « quelque chose de tra­gique » qui exerce sa puis­sante fas­ci­na­tion sur l’âme et sur l’imaginaire des lec­teurs d’Akutagawa. « Ces der­niers sentent que leurs pré­oc­cu­pa­tions pro­fondes — ou plu­tôt… “exis­ten­tielles” — se trouvent sai­sies et par­ta­gées par l’auteur qui, en les pré­ci­sant et en les am­pli­fiant jusqu’à une sorte de han­tise, les pro­jette sur un fond im­pré­gné d’un “spleen” qui lui est par­ti­cu­lier », dit M. Ari­masa Mori

  1. En ja­po­nais « 尾生の信 ». Haut
  2. En ja­po­nais 芥川龍之介. Au­tre­fois trans­crit Riu­noské Aku­ta­gawa, Akou­ta­gawa Ryu­no­souké, Akou­ta­gaoua Ryou­no­souké ou Akou­ta­gava Ryou­no­souke. Haut
  3. En ja­po­nais « ぼんやりした不安 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 人生は一行のボオドレエルにも若かない ». Haut
  2. En ja­po­nais « 或旧友へ送る手記 ». Haut
  3. « Ro­mans et Nou­velles », p. 26. Haut

Akutagawa, « La Magicienne : nouvelles »

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Pic­quier, coll. Pic­quier poche, Arles

Il s’agit des « Pou­pées » (« Hina »1) et autres nou­velles d’Akutagawa Ryû­no­suke2. L’œuvre de cet écri­vain, dis­crè­te­ment in­tel­lec­tuelle, tein­tée d’une iro­nie in­sou­ciante, cache as­sez mal, sous une ap­pa­rence lé­gère et élé­gante, quelque chose de ner­veux, d’obsédant, un sourd ma­laise, une « vague in­quié­tude » (« bo­nyari-shita fuan »3), se­lon les mots mêmes par les­quels Aku­ta­gawa tien­dra à dé­fi­nir le mo­tif de son sui­cide. Pour­tant, de tous les écri­vains ja­po­nais, nul n’était mieux dis­posé qu’Akutagawa à trou­ver re­fuge dans l’art. Il se dé­cri­vait comme avide de lec­ture, ju­ché sur l’échelle d’une li­brai­rie, toi­sant de là-haut les pas­sants qui lui pa­rais­saient étran­ge­ment pe­tits et aussi tel­le­ment mi­sé­rables : « La vie hu­maine ne vaut pas même une ligne de Bau­de­laire ! », di­sait-il4. Très tôt, il avait com­pris que rien de sé­dui­sant ne se fait sans qu’y col­la­bore une dou­leur. L’œuvre d’art, plu­tôt qu’à la pierre pré­cieuse, se com­pare à la flamme qui a be­soin d’un ali­ment vi­vant. Et Aku­ta­gawa mit son hon­neur à s’en faire la vic­time vo­lon­taire. Comme il écrira dans la « Lettre adres­sée à un vieil ami » (« Aru kyûyû e okuru shuki »5) im­mé­dia­te­ment avant sa mort : « Dans cet état ex­trême où je suis, la na­ture me semble plus émou­vante que ja­mais. Peut-être ri­ras-tu de la contra­dic­tion dans la­quelle je me trouve, moi qui, tout en ai­mant la beauté de la na­ture, dé­cide de me sup­pri­mer. Mais la na­ture est belle parce qu’elle se re­flète dans mon ul­time re­gard… » Et Ya­su­nari Ka­wa­bata de com­men­ter : « Le plus sou­vent ma­la­dif et af­fai­bli, [l’artiste] s’enflamme au der­nier mo­ment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tra­gique en soi »6. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est jus­te­ment ce « quelque chose de tra­gique » qui exerce sa puis­sante fas­ci­na­tion sur l’âme et sur l’imaginaire des lec­teurs d’Akutagawa. « Ces der­niers sentent que leurs pré­oc­cu­pa­tions pro­fondes — ou plu­tôt… “exis­ten­tielles” — se trouvent sai­sies et par­ta­gées par l’auteur qui, en les pré­ci­sant et en les am­pli­fiant jusqu’à une sorte de han­tise, les pro­jette sur un fond im­pré­gné d’un “spleen” qui lui est par­ti­cu­lier », dit M. Ari­masa Mori

  1. En ja­po­nais «  ». Haut
  2. En ja­po­nais 芥川龍之介. Au­tre­fois trans­crit Riu­noské Aku­ta­gawa, Akou­ta­gawa Ryu­no­souké, Akou­ta­gaoua Ryou­no­souké ou Akou­ta­gava Ryou­no­souke. Haut
  3. En ja­po­nais « ぼんやりした不安 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 人生は一行のボオドレエルにも若かない ». Haut
  2. En ja­po­nais « 或旧友へ送る手記 ». Haut
  3. « Ro­mans et Nou­velles », p. 26. Haut

Akutagawa, « La Vie d’un idiot et Autres Nouvelles »

éd. Gallimard, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. UNESCO d’œuvres re­pré­sen­ta­tives-Connais­sance de l’Orient, Pa­ris

Il s’agit de « La Vie d’un idiot » (« Aru ahô no is­shô »1) et autres nou­velles d’Akutagawa Ryû­no­suke2. L’œuvre de cet écri­vain, dis­crè­te­ment in­tel­lec­tuelle, tein­tée d’une iro­nie in­sou­ciante, cache as­sez mal, sous une ap­pa­rence lé­gère et élé­gante, quelque chose de ner­veux, d’obsédant, un sourd ma­laise, une « vague in­quié­tude » (« bo­nyari-shita fuan »3), se­lon les mots mêmes par les­quels Aku­ta­gawa tien­dra à dé­fi­nir le mo­tif de son sui­cide. Pour­tant, de tous les écri­vains ja­po­nais, nul n’était mieux dis­posé qu’Akutagawa à trou­ver re­fuge dans l’art. Il se dé­cri­vait comme avide de lec­ture, ju­ché sur l’échelle d’une li­brai­rie, toi­sant de là-haut les pas­sants qui lui pa­rais­saient étran­ge­ment pe­tits et aussi tel­le­ment mi­sé­rables : « La vie hu­maine ne vaut pas même une ligne de Bau­de­laire ! », di­sait-il4. Très tôt, il avait com­pris que rien de sé­dui­sant ne se fait sans qu’y col­la­bore une dou­leur. L’œuvre d’art, plu­tôt qu’à la pierre pré­cieuse, se com­pare à la flamme qui a be­soin d’un ali­ment vi­vant. Et Aku­ta­gawa mit son hon­neur à s’en faire la vic­time vo­lon­taire. Comme il écrira dans la « Lettre adres­sée à un vieil ami » (« Aru kyûyû e okuru shuki »5) im­mé­dia­te­ment avant sa mort : « Dans cet état ex­trême où je suis, la na­ture me semble plus émou­vante que ja­mais. Peut-être ri­ras-tu de la contra­dic­tion dans la­quelle je me trouve, moi qui, tout en ai­mant la beauté de la na­ture, dé­cide de me sup­pri­mer. Mais la na­ture est belle parce qu’elle se re­flète dans mon ul­time re­gard… » Et Ya­su­nari Ka­wa­bata de com­men­ter : « Le plus sou­vent ma­la­dif et af­fai­bli, [l’artiste] s’enflamme au der­nier mo­ment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tra­gique en soi »6. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est jus­te­ment ce « quelque chose de tra­gique » qui exerce sa puis­sante fas­ci­na­tion sur l’âme et sur l’imaginaire des lec­teurs d’Akutagawa. « Ces der­niers sentent que leurs pré­oc­cu­pa­tions pro­fondes — ou plu­tôt… “exis­ten­tielles” — se trouvent sai­sies et par­ta­gées par l’auteur qui, en les pré­ci­sant et en les am­pli­fiant jusqu’à une sorte de han­tise, les pro­jette sur un fond im­pré­gné d’un “spleen” qui lui est par­ti­cu­lier », dit M. Ari­masa Mori

  1. En ja­po­nais « 或阿呆の一生 ». Haut
  2. En ja­po­nais 芥川龍之介. Au­tre­fois trans­crit Riu­noské Aku­ta­gawa, Akou­ta­gawa Ryu­no­souké, Akou­ta­gaoua Ryou­no­souké ou Akou­ta­gava Ryou­no­souke. Haut
  3. En ja­po­nais « ぼんやりした不安 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 人生は一行のボオドレエルにも若かない ». Haut
  2. En ja­po­nais « 或旧友へ送る手記 ». Haut
  3. « Ro­mans et Nou­velles », p. 26. Haut

Akutagawa, « Une Vague Inquiétude »

éd. du Rocher, coll. Nouvelle, Monaco

éd. du Ro­cher, coll. Nou­velle, Mo­naco

Il s’agit d’« Un Doute » (« Gi­waku »1) et autres nou­velles d’Akutagawa Ryû­no­suke2. L’œuvre de cet écri­vain, dis­crè­te­ment in­tel­lec­tuelle, tein­tée d’une iro­nie in­sou­ciante, cache as­sez mal, sous une ap­pa­rence lé­gère et élé­gante, quelque chose de ner­veux, d’obsédant, un sourd ma­laise, une « vague in­quié­tude » (« bo­nyari-shita fuan »3), se­lon les mots mêmes par les­quels Aku­ta­gawa tien­dra à dé­fi­nir le mo­tif de son sui­cide. Pour­tant, de tous les écri­vains ja­po­nais, nul n’était mieux dis­posé qu’Akutagawa à trou­ver re­fuge dans l’art. Il se dé­cri­vait comme avide de lec­ture, ju­ché sur l’échelle d’une li­brai­rie, toi­sant de là-haut les pas­sants qui lui pa­rais­saient étran­ge­ment pe­tits et aussi tel­le­ment mi­sé­rables : « La vie hu­maine ne vaut pas même une ligne de Bau­de­laire ! », di­sait-il4. Très tôt, il avait com­pris que rien de sé­dui­sant ne se fait sans qu’y col­la­bore une dou­leur. L’œuvre d’art, plu­tôt qu’à la pierre pré­cieuse, se com­pare à la flamme qui a be­soin d’un ali­ment vi­vant. Et Aku­ta­gawa mit son hon­neur à s’en faire la vic­time vo­lon­taire. Comme il écrira dans la « Lettre adres­sée à un vieil ami » (« Aru kyûyû e okuru shuki »5) im­mé­dia­te­ment avant sa mort : « Dans cet état ex­trême où je suis, la na­ture me semble plus émou­vante que ja­mais. Peut-être ri­ras-tu de la contra­dic­tion dans la­quelle je me trouve, moi qui, tout en ai­mant la beauté de la na­ture, dé­cide de me sup­pri­mer. Mais la na­ture est belle parce qu’elle se re­flète dans mon ul­time re­gard… » Et Ya­su­nari Ka­wa­bata de com­men­ter : « Le plus sou­vent ma­la­dif et af­fai­bli, [l’artiste] s’enflamme au der­nier mo­ment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tra­gique en soi »6. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est jus­te­ment ce « quelque chose de tra­gique » qui exerce sa puis­sante fas­ci­na­tion sur l’âme et sur l’imaginaire des lec­teurs d’Akutagawa. « Ces der­niers sentent que leurs pré­oc­cu­pa­tions pro­fondes — ou plu­tôt… “exis­ten­tielles” — se trouvent sai­sies et par­ta­gées par l’auteur qui, en les pré­ci­sant et en les am­pli­fiant jusqu’à une sorte de han­tise, les pro­jette sur un fond im­pré­gné d’un “spleen” qui lui est par­ti­cu­lier », dit M. Ari­masa Mori

  1. En ja­po­nais « 疑惑 ». Haut
  2. En ja­po­nais 芥川龍之介. Au­tre­fois trans­crit Riu­noské Aku­ta­gawa, Akou­ta­gawa Ryu­no­souké, Akou­ta­gaoua Ryou­no­souké ou Akou­ta­gava Ryou­no­souke. Haut
  3. En ja­po­nais « ぼんやりした不安 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 人生は一行のボオドレエルにも若かない ». Haut
  2. En ja­po­nais « 或旧友へ送る手記 ». Haut
  3. « Ro­mans et Nou­velles », p. 26. Haut

Akutagawa, « Rashômon et Autres Contes »

éd. Gallimard-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres re­pré­sen­ta­tives-Connais­sance de l’Orient, Pa­ris

Il s’agit de « Ra­shô­mon »1 et autres nou­velles d’Akutagawa Ryû­no­suke2. L’œuvre de cet écri­vain, dis­crè­te­ment in­tel­lec­tuelle, tein­tée d’une iro­nie in­sou­ciante, cache as­sez mal, sous une ap­pa­rence lé­gère et élé­gante, quelque chose de ner­veux, d’obsédant, un sourd ma­laise, une « vague in­quié­tude » (« bo­nyari-shita fuan »3), se­lon les mots mêmes par les­quels Aku­ta­gawa tien­dra à dé­fi­nir le mo­tif de son sui­cide. Pour­tant, de tous les écri­vains ja­po­nais, nul n’était mieux dis­posé qu’Akutagawa à trou­ver re­fuge dans l’art. Il se dé­cri­vait comme avide de lec­ture, ju­ché sur l’échelle d’une li­brai­rie, toi­sant de là-haut les pas­sants qui lui pa­rais­saient étran­ge­ment pe­tits et aussi tel­le­ment mi­sé­rables : « La vie hu­maine ne vaut pas même une ligne de Bau­de­laire ! », di­sait-il4. Très tôt, il avait com­pris que rien de sé­dui­sant ne se fait sans qu’y col­la­bore une dou­leur. L’œuvre d’art, plu­tôt qu’à la pierre pré­cieuse, se com­pare à la flamme qui a be­soin d’un ali­ment vi­vant. Et Aku­ta­gawa mit son hon­neur à s’en faire la vic­time vo­lon­taire. Comme il écrira dans la « Lettre adres­sée à un vieil ami » (« Aru kyûyû e okuru shuki »5) im­mé­dia­te­ment avant sa mort : « Dans cet état ex­trême où je suis, la na­ture me semble plus émou­vante que ja­mais. Peut-être ri­ras-tu de la contra­dic­tion dans la­quelle je me trouve, moi qui, tout en ai­mant la beauté de la na­ture, dé­cide de me sup­pri­mer. Mais la na­ture est belle parce qu’elle se re­flète dans mon ul­time re­gard… » Et Ya­su­nari Ka­wa­bata de com­men­ter : « Le plus sou­vent ma­la­dif et af­fai­bli, [l’artiste] s’enflamme au der­nier mo­ment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tra­gique en soi »6. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est jus­te­ment ce « quelque chose de tra­gique » qui exerce sa puis­sante fas­ci­na­tion sur l’âme et sur l’imaginaire des lec­teurs d’Akutagawa. « Ces der­niers sentent que leurs pré­oc­cu­pa­tions pro­fondes — ou plu­tôt… “exis­ten­tielles” — se trouvent sai­sies et par­ta­gées par l’auteur qui, en les pré­ci­sant et en les am­pli­fiant jusqu’à une sorte de han­tise, les pro­jette sur un fond im­pré­gné d’un “spleen” qui lui est par­ti­cu­lier », dit M. Ari­masa Mori

  1. En ja­po­nais « 羅生門 ». Haut
  2. En ja­po­nais 芥川龍之介. Au­tre­fois trans­crit Riu­noské Aku­ta­gawa, Akou­ta­gawa Ryu­no­souké, Akou­ta­gaoua Ryou­no­souké ou Akou­ta­gava Ryou­no­souke. Haut
  3. En ja­po­nais « ぼんやりした不安 ». Haut
  1. En ja­po­nais « 人生は一行のボオドレエルにも若かない ». Haut
  2. En ja­po­nais « 或旧友へ送る手記 ». Haut
  3. « Ro­mans et Nou­velles », p. 26. Haut