Kyôka, « La Femme ailée : récits »

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

Il s’agit de « La Femme ailée » (« Kechô »*) et autres œuvres d’Izumi Kyôka**, écrivain japonais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fantastiques que dans ses nouvelles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres surnaturels, de fantômes inquiétants et de femmes sensuelles, un monde sans doute en partie inspiré de sa mère artiste, qu’il perdit à l’âge de neuf ans. Fantasque, capricieux, Kyôka vivait entouré de ses peurs et superstitions ; il craignait les chiens et les éclairs et enlevait les lunettes quand il passait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéalisa le monde des geishas, au point d’en prendre une pour femme, en ajournant son mariage jusqu’au décès de son maître Ozaki Kôyô qui désapprouvait cette union. De l’Occident, il révérait les desseins étranges et décadents d’Aubrey Beardsley ; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka restent pour l’heure inédites en français. Tel est le cas de « Nihonbashi »***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en devenant geisha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hijiri »****), les confessions d’un moine soumis à la tentation par une magicienne voluptueuse, une sorte de Circé, qui avait le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Même au Japon, malgré la popularité de ses œuvres, adaptées très tôt au théâtre et au cinéma, Kyôka s’éteignit dans une relative indifférence, laissé de côté par ses contemporains. Sa prédilection pour le fantastique, ses étranges types féminins qui rappelaient souvent, par leur beauté ténébreuse et troublante, les « belles dames sans merci » du romantisme occidental, ne correspondaient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un critique*****, « ce qui ne cesse de me surprendre, c’est cet enthousiasme et cette inflexible [obstination] à vouloir préserver un tel univers fantastique et plein de poésie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Meiji, le courant principal était le réalisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de respect, reste, me semble-t-il, en dernier lieu, un auteur réaliste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réalisme était le courant littéraire principal, [il] existait un certain nombre de romanciers fantastiques — Nerval, parmi d’autres… Dans la littérature japonaise contemporaine, Kyôka fait figure de cas unique et isolé ».

Akutagawa Ryûnosuke écrivit, dans la préface aux « Œuvres complètes » de Kyôka, des observations fort utiles pour comprendre parfaitement l’esthétique de notre auteur : « Nos lettres nationales depuis les “Histoires qui sont maintenant du passé” ne manquent pas d’êtres surnaturels ; de plus, il est vrai qu’il y a, à l’époque Edo, des chefs-d’œuvre du genre comme les “Contes de pluie et de lune”. Mais… il n’est pas d’auteur qui, aux ères Meiji et Taishô, ait utilisé au degré de Kyôka la langue parlée, la langue classique, le vocabulaire de la prose et de la poésie chinoise anciennes, et bien d’autres mots encore. Mais il y a plus : s’il fallait chercher avec qui le mettre en parallèle, il n’y aurait sans doute que les génies de l’époque Muromachi, qui composèrent les récitatifs des nô ».

Sa prédilection pour le fantastique, ses étranges types féminins

Voici un passage qui donnera une idée du style de « La Femme ailée » : « Sous ce micocoulier avait été construite une guérite minuscule, guère plus grosse qu’une boîte, où nous vivions tous deux, ma mère et moi. Le pont, quant à lui, était d’une construction fort rudimentaire, juste de quoi faire l’affaire, il faut dire : on avait relié les pieux par des planches et, en guise de parapet, on avait vaguement posé des troncs de bambou. Malgré cela, même si le pont vacillait un peu quand cinq à dix personnes le traversaient à la fois, il n’y avait pas à craindre de le voir céder et s’écrouler… On peut y voir passer la fille d’un grossiste, vêtue de son joli kimono ; ou le riche propriétaire de quelque retraite ; ou tel autre encore, titubant sur le chemin, gourde à la taille et rameau en fleurs sur l’épaule »******.

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

* En japonais « 化鳥 ». Haut

** En japonais 泉鏡花. Haut

*** En japonais « 日本橋 ». Haut

**** En japonais « 高野聖 ». Parfois traduit « Le Saint du mont Kôya ». Haut

***** Ikushima Ryûichi dans François Lachaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lecture d’Izumi Kyôka », p. 71-72. Haut

****** p. 31-33. Haut