CatégorieOuvrages peu soignés ou mal finis

Milizia, « Vies des architectes anciens et modernes. Tome II »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des « Mé­moires des ar­chi­tectes an­ciens et mo­dernes » (« Me­mo­rie de­gli ar­chi­tetti an­ti­chi e mo­derni ») éga­le­ment connus sous le titre de « Vies des plus cé­lèbres ar­chi­tectes » (« Vite de’ più ce­le­bri ar­chi­tetti ») de Fran­cesco Mi­li­zia, théo­ri­cien de l’architecture, par­ti­san de la sim­pli­cité an­tique (XVIIIe siècle). Pour ce théo­ri­cien ita­lien, la beauté de l’architecture naît dans le né­ces­saire et l’utile. La pro­fu­sion des or­ne­ments et le manque de cri­tique dans leur choix, tout ce qui est exa­géré et qui n’est pas com­mandé par la né­ces­sité ou l’utilité, ne fait que des­ser­vir une construc­tion déjà mal conçue, « à peu près comme la pa­rure ne sert qu’à en­lai­dir et faire re­mar­quer une laide femme »1. Le grand style, c’est ce­lui qui n’exprime que les grandes et utiles par­ties d’un su­jet ; prin­cipe clair, d’une im­por­tance ca­pi­tale, et fré­quem­ment né­gligé non seule­ment dans l’art de l’architecture, mais en­core dans ce­lui de la po­li­tique et la ju­ris­pru­dence. De même que les mau­vais lé­gis­la­teurs com­pliquent l’échafaudage lé­gis­la­tif « pour que nous n’entendions ja­mais rien aux lois »2 ; de même, les mau­vais ar­chi­tectes com­pliquent « une grande cou­pole de cou­poles plus pe­tites, de cou­po­lettes, de cou­po­li­nettes » (« una cu­pola con cu­po­lino, con cu­po­lette, con cu­po­lucce ») pour que nous n’entendions ja­mais rien aux plans de leurs construc­tions ex­tra­va­gantes. Ordre, sim­pli­cité, vé­rité, tels sont les cri­tères qui dé­ter­minent la beauté pour Mi­li­zia. Aussi blâme-t-il tout édi­fice qui a quelque chose de dé­rai­son­nable et de lour­de­ment raf­finé, « aussi éloi­gné de la lé­gè­reté go­thique que de la ma­jesté et de l’élégance grecque » (« ugual­mente lon­tana dalla svel­tezza go­tica e dalla maes­tosa ele­ganza greca ») ; tan­dis qu’un édi­fice qui cor­res­pond exac­te­ment à son but et à sa vo­ca­tion, même lorsqu’il est dé­pourvu d’ornementations et des­tiné aux usages les plus vils et les plus re­pous­sants, peut être beau, comme l’est la « Cloaca maxima », le Grand égout bâti par Tar­quin l’Ancien. Dans ses trai­tés, Mi­li­zia pro­pose pour mo­dèles les mo­nu­ments de la Grèce, ex­horte à étu­dier ce qui reste de ceux de l’Asie et s’élève contre Mi­chel-Ange et les ar­chi­tectes de la Re­nais­sance qui, se­lon lui, n’ont étu­dié les An­ciens que de se­conde main et ont ainsi in­tro­duit des élé­ments de dé­ca­dence, que leurs écoles ont consa­crés sous forme de mode, de ca­price, de fo­lie : « Voilà pour­quoi [ces] écoles sont si pauvres de gé­nie », dit Mi­li­zia ; et pour­quoi, en al­lant du Grand égout à la cou­pole de Saint-Pierre, on va « du meilleur au plus mau­vais »

  1. « De l’art de voir dans les beaux-arts », p. 88. Haut
  1. id. p. 26. Haut

Milizia, « Vies des architectes anciens et modernes. Tome I »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des « Mé­moires des ar­chi­tectes an­ciens et mo­dernes » (« Me­mo­rie de­gli ar­chi­tetti an­ti­chi e mo­derni ») éga­le­ment connus sous le titre de « Vies des plus cé­lèbres ar­chi­tectes » (« Vite de’ più ce­le­bri ar­chi­tetti ») de Fran­cesco Mi­li­zia, théo­ri­cien de l’architecture, par­ti­san de la sim­pli­cité an­tique (XVIIIe siècle). Pour ce théo­ri­cien ita­lien, la beauté de l’architecture naît dans le né­ces­saire et l’utile. La pro­fu­sion des or­ne­ments et le manque de cri­tique dans leur choix, tout ce qui est exa­géré et qui n’est pas com­mandé par la né­ces­sité ou l’utilité, ne fait que des­ser­vir une construc­tion déjà mal conçue, « à peu près comme la pa­rure ne sert qu’à en­lai­dir et faire re­mar­quer une laide femme »1. Le grand style, c’est ce­lui qui n’exprime que les grandes et utiles par­ties d’un su­jet ; prin­cipe clair, d’une im­por­tance ca­pi­tale, et fré­quem­ment né­gligé non seule­ment dans l’art de l’architecture, mais en­core dans ce­lui de la po­li­tique et la ju­ris­pru­dence. De même que les mau­vais lé­gis­la­teurs com­pliquent l’échafaudage lé­gis­la­tif « pour que nous n’entendions ja­mais rien aux lois »2 ; de même, les mau­vais ar­chi­tectes com­pliquent « une grande cou­pole de cou­poles plus pe­tites, de cou­po­lettes, de cou­po­li­nettes » (« una cu­pola con cu­po­lino, con cu­po­lette, con cu­po­lucce ») pour que nous n’entendions ja­mais rien aux plans de leurs construc­tions ex­tra­va­gantes. Ordre, sim­pli­cité, vé­rité, tels sont les cri­tères qui dé­ter­minent la beauté pour Mi­li­zia. Aussi blâme-t-il tout édi­fice qui a quelque chose de dé­rai­son­nable et de lour­de­ment raf­finé, « aussi éloi­gné de la lé­gè­reté go­thique que de la ma­jesté et de l’élégance grecque » (« ugual­mente lon­tana dalla svel­tezza go­tica e dalla maes­tosa ele­ganza greca ») ; tan­dis qu’un édi­fice qui cor­res­pond exac­te­ment à son but et à sa vo­ca­tion, même lorsqu’il est dé­pourvu d’ornementations et des­tiné aux usages les plus vils et les plus re­pous­sants, peut être beau, comme l’est la « Cloaca maxima », le Grand égout bâti par Tar­quin l’Ancien. Dans ses trai­tés, Mi­li­zia pro­pose pour mo­dèles les mo­nu­ments de la Grèce, ex­horte à étu­dier ce qui reste de ceux de l’Asie et s’élève contre Mi­chel-Ange et les ar­chi­tectes de la Re­nais­sance qui, se­lon lui, n’ont étu­dié les An­ciens que de se­conde main et ont ainsi in­tro­duit des élé­ments de dé­ca­dence, que leurs écoles ont consa­crés sous forme de mode, de ca­price, de fo­lie : « Voilà pour­quoi [ces] écoles sont si pauvres de gé­nie », dit Mi­li­zia ; et pour­quoi, en al­lant du Grand égout à la cou­pole de Saint-Pierre, on va « du meilleur au plus mau­vais »

  1. « De l’art de voir dans les beaux-arts », p. 88. Haut
  1. id. p. 26. Haut

Volney, « La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de « La Loi na­tu­relle, ou Prin­cipes phy­siques de la mo­rale »1 de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut laissé entre les mains d’une vieille pa­rente, qui l’abandonna dans un pe­tit col­lège d’Ancenis. Le ré­gime de ce col­lège était fort mau­vais, et la santé des en­fants y était à peine soi­gnée ; le di­rec­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne ve­nait ja­mais le voir et ne pa­rais­sait ja­mais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que té­moigne un père en­vers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par na­ture, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la mé­di­ta­tion so­li­taire et ta­ci­turne, et son gé­nie n’attendait que d’être li­béré pour se dé­ve­lop­per et pour prendre un es­sor ra­pide. L’occasion ne tarda pas à se pré­sen­ter : une mo­dique somme d’argent lui échut. Il ré­so­lut de l’employer à ac­qué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Sy­rie et l’Égypte lui pa­rurent les pays les plus propres aux ob­ser­va­tions his­to­riques et mo­rales dont il vou­lait s’occuper. « Je me sé­pa­re­rai », se pro­mit-il2, « des so­cié­tés cor­rom­pues ; je m’éloignerai des pa­lais où l’âme se dé­prave par la sa­tiété, et des ca­banes où elle s’avilit par la mi­sère ; j’irai dans la so­li­tude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les mo­nu­ments an­ciens… par quels mo­biles s’élèvent et s’abaissent les Em­pires ; de quelles causes naissent la pros­pé­rité et les mal­heurs des na­tions ; sur quels prin­cipes en­fin doivent s’établir la paix des so­cié­tés et le bon­heur des hommes. » Mais pour vi­si­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : « Sans la langue, l’on ne sau­rait ap­pré­cier le gé­nie et le ca­rac­tère d’une na­tion : la tra­duc­tion des in­ter­prètes n’a ja­mais l’effet d’un en­tre­tien di­rect », pen­sait-il3. Cette dif­fi­culté ne re­buta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Eu­rope, il alla s’enfermer du­rant huit mois dans un couvent du Li­ban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

  1. Éga­le­ment connu sous le titre de « Ca­té­chisme du ci­toyen fran­çais ». Haut
  2. « Les Ruines », p. 19. Haut
  1. « Pré­face à “Voyage en Sy­rie et en Égypte” ». Haut

« Jean Tarin, recteur de l’Université de Paris (1590-1666) : notice biographique »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de Jean Ta­rin, hel­lé­niste fran­çais, rec­teur de l’Université de Pa­ris, lec­teur royal en élo­quence grecque et la­tine1. Il a laissé une édi­tion et tra­duc­tion la­tine d’Iso­crate, si­gnées mo­des­te­ment « I. T. B. A. » (« Jean Ta­rin de Beau­fort en An­jou ») ou « I. T. A. » (« Jean Ta­rin d’Anjou »), et qui sont res­tées, pour cette rai­son, in­con­nues des deux ou trois his­to­riens qui ont parlé de lui. Ta­rin était fils d’un meu­nier et na­quit en l’an 1590. Dès son en­fance, se sen­tant un goût très pro­noncé pour les études, il pressa vi­ve­ment sa fa­mille de l’envoyer à l’école ; mais il ne put rien ob­te­nir de ses pa­rents, qui y étaient op­po­sés. Ce­pen­dant, peu après la fon­da­tion d’un col­lège de jé­suites à La Flèche, il vint s’y pré­sen­ter comme étu­diant, pieds nus, n’ayant autre chose qu’une che­mise sur les épaules et un sac plein de noix et de pièces de pain. Il fut mis, par com­pas­sion, entre les ba­layeurs des classes du col­lège ; de là, il fut mar­mi­ton des pen­sion­naires, puis la­quais d’un des pères. Fut-il mal­traité ? En tout cas, il vouera par la suite à la Com­pa­gnie de Jé­sus une haine pro­fonde, que celle-ci lui ren­dra bien, si l’on en juge par le por­trait peu flat­teur qu’a tracé de lui le père Fran­çois Ga­rasse : « [C’est] un homme de néant, nommé Ta­rin », dit le père2, « à demi géant, qui porte un vi­sage de cy­clope et une voix de tau­reau, par la­quelle il ton­nait contre nous… ; il est de fort bas lieu, fils d’un meu­nier de Ro­che­fort [li­sez Beau­fort] ». Son édu­ca­tion ache­vée avec tous les prix, Ta­rin s’en vint à Pa­ris, où il s’accosta d’un autre pa­ria de la Com­pa­gnie de Jé­sus, qui lui ou­vrit grand les portes du pro­fes­so­rat. N’ayant pas tardé à mon­trer l’excellence de son es­prit, il ac­quit la ré­pu­ta­tion d’« un abîme de science et un des sa­vants hommes du monde » : « Plût à Dieu que je susse au­tant de grec et de la­tin que [lui] », dit un de ses contem­po­rains3. Sa ré­pu­ta­tion fut por­tée jusqu’au roi Louis XIII, qui, l’ayant fait lec­teur royal, lui pro­posa plu­sieurs évê­chés ; mais Ta­rin, qui ne se croyait pas ap­pelé à l’état ec­clé­sias­tique, re­fusa de se rendre à cette offre et il prit le parti du ma­riage. Il fut plus d’une fois rec­teur de l’Université de Pa­ris, dont il dé­fen­dit tou­jours les droits avec force et fer­meté. Une anec­dote illustre ce que je viens de dire : Un jour, étant à un acte de phi­lo­so­phie, il avait, comme c’était son droit, pris la place d’honneur, lorsque de hauts pré­lats ar­ri­vèrent et vou­lurent la lui faire quit­ter ou en prendre une au-des­sus de lui. « La terre que vous fou­lez ici aux pieds, ô illustres princes d’Église, est à moi, et je ne souf­fri­rai point que vous fou­liez aussi de la sorte ma di­gnité ! » (« Terra hæc, quam concul­ca­tis, o illus­tris­simi Ec­cle­siæ prin­cipes, mea est ; nec pa­tiar meam di­gni­ta­tem sic a vo­bis conta­mi­nari ! »), leur dit-il. Et il fit ces­ser l’acte.

  1. On ap­pe­lait « lec­teurs royaux » les pro­fes­seurs du Col­lège royal, l’actuel Col­lège de France. Haut
  2. « Mé­moires », p. 104. Haut
  1. Guy Pa­tin. Haut

le père de Beaurecueil, « Je crois en l’étoile du matin »

éd. du Cerf, coll. Épiphanie, Paris

éd. du Cerf, coll. Épi­pha­nie, Pa­ris

Il s’agit de « Je crois en l’étoile du ma­tin » du père Serge de Beau­re­cueil, re­li­gieux fran­çais, grand connais­seur de l’Afghanistan. En en­trant dans l’Ordre de saint Do­mi­nique en 1935 et en en­ten­dant pour la pre­mière fois le père Chenu lui par­ler de l’Égypte, où il par­tit en 1946, com­ment le père de Beau­re­cueil au­rait-il pu sup­po­ser que sa pa­trie spi­ri­tuelle, sa terre pro­mise se­rait beau­coup plus loin, dans les mon­tagnes de l’Asie Cen­trale ? Dieu l’y condui­sit pas à pas et presque sans qu’il s’en aper­çût. La « ren­contre » for­tuite d’un mys­tique af­ghan du XIe siècle apr. J.-C., An­sârî, fut dé­ci­sive. Le père de Beau­re­cueil n’y vit au dé­but qu’un bon su­jet d’étude à pour­suivre au couvent du Caire. Il en­tre­prit d’éditer ri­gou­reu­se­ment, à par­tir de tous les ma­nus­crits exis­tants, les textes ori­gi­naux d’Ansârî, en per­san et en arabe, ce mys­tique ayant écrit dans les deux langues. Il en ap­prit même les plus beaux pas­sages par cœur pour nour­rir ses mé­di­ta­tions ; ce­lui-ci par exemple : « Com­ment au­rais-je su que la souf­france est mère de la joie, et que sous une dé­cep­tion se cachent mille tré­sors ? »1, qu’il rap­pro­chait du psaume bi­blique : « Ceux qui sèment dans les larmes, mois­sonnent avec des cris de joie »2. Ses tra­vaux ma­gis­traux lui va­lurent d’être in­vité à Ka­boul pour un sé­mi­naire sur An­sârî, en 1962. On lui sug­géra de res­ter, ce qu’il fit une bonne ving­taine d’années. La ville de Ka­boul, ren­dez-vous de tant d’ethnies, in­vi­tées à se re­con­naître, à vivre en­semble, avec évi­dem­ment tous les heurts pos­sibles, le fas­cina : « Ka­boul, ma fian­cée, mon épouse, dont je porte la bague, don­née il y a bien long­temps par un pe­tit bon­homme épi­lep­tique que j’avais fait soi­gner !… Quel ro­man d’amour entre nous ! Avec bien­tôt vingt ans de fi­dé­lité », écrit-il dans un hymne consa­cré à cette ville

  1. « Cris du cœur, “Mu­nâ­jât” », no 28. Haut
  1. « Livre des psaumes », CXXVI, 5. Haut

le père de Beaurecueil, « Mes enfants de Kaboul »

éd. du Cerf, Paris

éd. du Cerf, Pa­ris

Il s’agit de « Mes en­fants de Ka­boul » du père Serge de Beau­re­cueil, re­li­gieux fran­çais, grand connais­seur de l’Afghanistan. En en­trant dans l’Ordre de saint Do­mi­nique en 1935 et en en­ten­dant pour la pre­mière fois le père Chenu lui par­ler de l’Égypte, où il par­tit en 1946, com­ment le père de Beau­re­cueil au­rait-il pu sup­po­ser que sa pa­trie spi­ri­tuelle, sa terre pro­mise se­rait beau­coup plus loin, dans les mon­tagnes de l’Asie Cen­trale ? Dieu l’y condui­sit pas à pas et presque sans qu’il s’en aper­çût. La « ren­contre » for­tuite d’un mys­tique af­ghan du XIe siècle apr. J.-C., An­sârî, fut dé­ci­sive. Le père de Beau­re­cueil n’y vit au dé­but qu’un bon su­jet d’étude à pour­suivre au couvent du Caire. Il en­tre­prit d’éditer ri­gou­reu­se­ment, à par­tir de tous les ma­nus­crits exis­tants, les textes ori­gi­naux d’Ansârî, en per­san et en arabe, ce mys­tique ayant écrit dans les deux langues. Il en ap­prit même les plus beaux pas­sages par cœur pour nour­rir ses mé­di­ta­tions ; ce­lui-ci par exemple : « Com­ment au­rais-je su que la souf­france est mère de la joie, et que sous une dé­cep­tion se cachent mille tré­sors ? »1, qu’il rap­pro­chait du psaume bi­blique : « Ceux qui sèment dans les larmes, mois­sonnent avec des cris de joie »2. Ses tra­vaux ma­gis­traux lui va­lurent d’être in­vité à Ka­boul pour un sé­mi­naire sur An­sârî, en 1962. On lui sug­géra de res­ter, ce qu’il fit une bonne ving­taine d’années. La ville de Ka­boul, ren­dez-vous de tant d’ethnies, in­vi­tées à se re­con­naître, à vivre en­semble, avec évi­dem­ment tous les heurts pos­sibles, le fas­cina : « Ka­boul, ma fian­cée, mon épouse, dont je porte la bague, don­née il y a bien long­temps par un pe­tit bon­homme épi­lep­tique que j’avais fait soi­gner !… Quel ro­man d’amour entre nous ! Avec bien­tôt vingt ans de fi­dé­lité », écrit-il dans un hymne consa­cré à cette ville

  1. « Cris du cœur, “Mu­nâ­jât” », no 28. Haut
  1. « Livre des psaumes », CXXVI, 5. Haut

Pompignan, « Œuvres. Tome III »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de « La Tra­gé­die de Di­don » et autres œuvres de Jean-Jacques Le Franc, mar­quis de Pom­pi­gnan, poète et ma­gis­trat fran­çais, tra­duc­teur de l’hébreu, du grec, du la­tin, de l’anglais et de l’italien, traîné dans la boue par Vol­taire et par les phi­lo­sophes (XVIIIe siècle). « Nous avons pris l’habitude de por­ter sur le XVIIIe siècle un ju­ge­ment som­maire et sans ap­pel », dit un his­to­rien1. « Vol­taire, Di­de­rot, d’Alembert donnent à cette pé­riode in­tel­lec­tuelle sa si­gni­fi­ca­tion do­mi­nante. L’effort de ces puis­sants écri­vains fut si violent ; l’appui ta­cite… qu’ils ren­con­trèrent chez leurs contem­po­rains fut si bien concerté ; la pro­tec­tion dont les cou­vrirent les po­ten­tats aida si bien leur pro­pa­gande… qu’à eux seuls les En­cy­clo­pé­distes pa­raissent ex­pri­mer les ten­dances mo­rales de [tout] leur siècle ». Mais à côté de cette uni­for­mité dans les ten­dances se dis­tinguent des fi­gures di­ver­gentes, comme celle de Pom­pi­gnan : éclai­rées, mais fa­rou­che­ment chré­tiennes ; pro­tec­trices des in­té­rêts po­pu­laires, mais ri­gou­reu­se­ment dé­vouées au Roi de France ; des fi­gures moyennes qui, sans re­nier les nou­veaux ac­quis de l’esprit hu­main, de­meu­raient res­pec­tueuses en­vers les vieux sym­boles, et qui re­fu­saient de croire que, pour al­lu­mer le flam­beau de la phi­lo­so­phie, on de­vait éteindre ce­lui de la chré­tienté. Ces fi­gures moyennes, dit Pom­pi­gnan, par­lant donc de lui-même2, « qui [ont peut-être réussi] mé­dio­cre­ment dans [leur] genre, n’ont pas du moins à se re­pro­cher d’avoir in­sulté les mœurs, ni la re­li­gion. Quoi qu’en disent les plai­sants du siècle, il vaut mieux en­core en­nuyer un peu son pro­chain, que de lui gâ­ter le cœur ou l’esprit. » Telle était la po­si­tion de Pom­pi­gnan lorsqu’arriva le 10 mars 1760, le jour de sa ré­cep­tion à l’Académie fran­çaise au fau­teuil de Mau­per­tuis. Porté à l’apogée de sa gloire, il crut un mo­ment au bon­heur et eut l’audace d’ouvrir son dis­cours de ré­cep­tion par des at­taques im­per­son­nelles contre les livres des Lu­mières, qu’il ac­cusa de por­ter l’empreinte « d’une lit­té­ra­ture dé­pra­vée, d’une mo­rale cor­rom­pue et d’une phi­lo­so­phie al­tière, qui sape éga­le­ment le trône et l’autel ». At­ta­quer ainsi en pleine séance les livres des gens de lettres dont il de­ve­nait le col­lègue, était une er­reur ou à tout le moins une in­con­ve­nance, que Pom­pi­gnan paya au cen­tuple. Une pluie d’injures, de li­belles, de quo­li­bets, de fa­cé­ties et, mal­heu­reu­se­ment, d’accusations men­son­gères s’abattit sur lui de la part des En­cy­clo­pé­distes. « Il ne faut pas seule­ment le rendre ri­di­cule », écri­vait Vol­taire à d’Alembert dans une lettre3, « il faut qu’il soit odieux. Met­tons-le hors d’état de nuire… » Le si­gnal était donné. Vol­taire, tou­jours adroit à ma­nier l’arme de la ma­lice, épuisa, en prose et en vers, tous les moyens de rire aux dé­pens de Pom­pi­gnan et de ses « Poé­sies sa­crées ». Pas un jour ne se passa sans qu’un trait acéré ne vînt s’ajouter à ceux de la veille

  1. Émile Vaïsse-Ci­biel. Haut
  2. « Dis­cours pré­li­mi­naire aux “Poé­sies sa­crées” » dans « Œuvres. Tome I ». Haut
  1. « Cor­res­pon­dance. Tome VI. 1760-1762 », p. 622. Haut

Iqbal, « La Métaphysique en Perse »

éd. Actes Sud, coll. Bibliothèque de l’islam, Arles

éd. Actes Sud, coll. Bi­blio­thèque de l’islam, Arles

Il s’agit de Mo­ham­mad Iq­bal1, chef spi­ri­tuel de l’Inde mu­sul­mane, pen­seur et pro­ta­go­niste d’un is­lam ré­nové. Son gé­nie très di­vers s’exerça aussi bien dans la poé­sie que dans la phi­lo­so­phie, et s’exprima avec une égale maî­trise en prose et en vers, en our­dou et en per­san. On peut ju­ger de l’étendue de son in­fluence d’après le grand nombre d’études consa­crées à son su­jet. Cette in­fluence, qui se concentre prin­ci­pa­le­ment au Pa­kis­tan, dont il fa­vo­risa la créa­tion, et où il jouit d’un ex­tra­or­di­naire pres­tige, dé­borde ce­pen­dant sur tout le monde is­la­mique. Ra­bin­dra­nath Ta­gore connut fort bien ce com­pa­triote in­dien, porte-pa­role de la mo­der­nité, sur qui, au len­de­main de sa mort, il pu­blia le mes­sage sui­vant : « La mort de M. Mo­ham­mad Iq­bal creuse dans la lit­té­ra­ture un vide qui, comme une bles­sure pro­fonde, met­tra long­temps à gué­rir. L’Inde, dont la place dans le monde est trop étroite, peut dif­fi­ci­le­ment se pas­ser d’un poète dont la poé­sie a une va­leur aussi uni­ver­selle ». Quelle était la si­tua­tion quand Iq­bal, sa thèse de doc­to­rat « La Mé­ta­phy­sique en Perse »2 tout juste ter­mi­née, com­mença à ap­pro­fon­dir et tenta de ré­soudre les pro­blèmes des États gou­ver­nés par l’islam, qui le tour­men­taient de­puis quelques an­nées déjà ? Les ha­bi­tants de ces États, ou­blieux de leur gloire pas­sée, se trou­vaient plon­gés dans une sorte de som­no­lence morne, faite de las­si­tude et de dé­cou­ra­ge­ment :

« La mu­sique qui ré­chauf­fait le cœur de l’assemblée
S’est tue, et le luth s’est brisé…
Le mu­sul­man se la­mente sous le porche de la mos­quée
 »

  1. En our­dou محمد اقبال. Par­fois trans­crit Mo­ham­med Eq­bâl, Mo­ha­mad Egh­bal, Mou­ham­mad Iq­bâl ou Mu­ham­mad Ik­bal. Haut
  1. En an­glais « The De­ve­lop­ment of Me­ta­phy­sics in Per­sia ». Haut

Iqbal, « Reconstruire la pensée religieuse de l’islam »

éd. du Rocher-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives, Monaco-Paris

éd. du Ro­cher-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres re­pré­sen­ta­tives, Mo­naco-Pa­ris

Il s’agit de Mo­ham­mad Iq­bal1, chef spi­ri­tuel de l’Inde mu­sul­mane, pen­seur et pro­ta­go­niste d’un is­lam ré­nové. Son gé­nie très di­vers s’exerça aussi bien dans la poé­sie que dans la phi­lo­so­phie, et s’exprima avec une égale maî­trise en prose et en vers, en our­dou et en per­san. On peut ju­ger de l’étendue de son in­fluence d’après le grand nombre d’études consa­crées à son su­jet. Cette in­fluence, qui se concentre prin­ci­pa­le­ment au Pa­kis­tan, dont il fa­vo­risa la créa­tion, et où il jouit d’un ex­tra­or­di­naire pres­tige, dé­borde ce­pen­dant sur tout le monde is­la­mique. Ra­bin­dra­nath Ta­gore connut fort bien ce com­pa­triote in­dien, porte-pa­role de la mo­der­nité, sur qui, au len­de­main de sa mort, il pu­blia le mes­sage sui­vant : « La mort de M. Mo­ham­mad Iq­bal creuse dans la lit­té­ra­ture un vide qui, comme une bles­sure pro­fonde, met­tra long­temps à gué­rir. L’Inde, dont la place dans le monde est trop étroite, peut dif­fi­ci­le­ment se pas­ser d’un poète dont la poé­sie a une va­leur aussi uni­ver­selle ». Quelle était la si­tua­tion quand Iq­bal, sa thèse de doc­to­rat « La Mé­ta­phy­sique en Perse »2 tout juste ter­mi­née, com­mença à ap­pro­fon­dir et tenta de ré­soudre les pro­blèmes des États gou­ver­nés par l’islam, qui le tour­men­taient de­puis quelques an­nées déjà ? Les ha­bi­tants de ces États, ou­blieux de leur gloire pas­sée, se trou­vaient plon­gés dans une sorte de som­no­lence morne, faite de las­si­tude et de dé­cou­ra­ge­ment :

« La mu­sique qui ré­chauf­fait le cœur de l’assemblée
S’est tue, et le luth s’est brisé…
Le mu­sul­man se la­mente sous le porche de la mos­quée
 »

  1. En our­dou محمد اقبال. Par­fois trans­crit Mo­ham­med Eq­bâl, Mo­ha­mad Egh­bal, Mou­ham­mad Iq­bâl ou Mu­ham­mad Ik­bal. Haut
  1. En an­glais « The De­ve­lop­ment of Me­ta­phy­sics in Per­sia ». Haut

« Harṣa Vardhana, Empereur et poète de l’Inde septentrionale (606-648 apr. J.-C.) : étude sur sa vie et son temps »

éd. J.-B. Istas, Louvain

éd. J.-B. Is­tas, Lou­vain

Il s’agit de l’« Hymne aux huit grands temples sa­crés »1 (« Aṣṭa mahâ śrî cai­tya sto­tra »2) et autres poé­sies du roi So­leil-de-vertu (Śî­lâ­di­tya3), plus cé­lèbre dans l’histoire et la lit­té­ra­ture de l’Inde sous le nom de Harṣa ou Harṣa Vard­hana4. La fi­gure de ce roi — dra­ma­turge, poète, ami na­tu­rel des re­li­gions et des lettres — est, avec celle d’Aśoka, l’une des mieux connues et des plus net­te­ment des­si­nées de l’Inde clas­sique. Outre ses mon­naies et ins­crip­tions, deux té­moi­gnages de pre­mière main nous ren­seignent sur lui. Le cour­ti­san Bâṇa, qui bé­né­fi­cia de ses lar­gesses, a ré­digé sa vie ro­man­cée sous le titre de « La Geste de Harṣa » (« Harṣa­ca­rita »5) — une vie qui s’arrête, ce­pen­dant, in­opi­né­ment au hui­tième cha­pitre, soit que le bio­graphe l’ait lais­sée in­ache­vée, soit que les siècles en aient fait dis­pa­raître les der­nières pages. À ce té­moi­gnage s’ajoute ce­lui du pè­le­rin chi­nois Xuan­zang, qui passa en Inde plus de douze ans et qui nous a laissé, dans les « Mé­moires » re­la­tifs à son voyage, maints dé­tails sur ce sou­ve­rain qui fut pour lui un hôte et un ami. Le por­trait concor­dant dressé par ces do­cu­ments nous re­pré­sente Harṣa à la tête d’une ar­mée for­mi­dable, qui ne comp­tait pas moins de soixante mille élé­phants et cent mille hommes de ca­va­le­rie ; mais loin d’abuser de sa puis­sance, il était au contraire aussi pa­ci­fique qu’il était pieux. « Et par sa sage ad­mi­nis­tra­tion, il ré­pan­dit par­tout l’union et la paix ; il… pra­ti­qua le bien au point d’oublier le som­meil et le man­ger », rap­porte Xuan­zang6. « Dans les villes — grandes et pe­tites — des cinq Indes7, dans les vil­lages, dans les car­re­fours, au croi­se­ment des che­mins, il fit bâ­tir des mai­sons de se­cours, où l’on dé­po­sait des ali­ments, des breu­vages et des mé­di­ca­ments pour les don­ner en au­mône aux voya­geurs… et aux in­di­gents. Ces dis­tri­bu­tions bien­fai­santes ne ces­saient ja­mais. » Rem­pli de zèle pour la foi du Boud­dha, Harṣa était en même temps rem­pli de to­lé­rance pour toute spi­ri­tua­lité. Il convo­quait ré­gu­liè­re­ment une es­pèce de grande as­sem­blée de tous les re­li­gieux ver­sés dans les livres, pour la­quelle il épui­sait le tré­sor et les ma­ga­sins de l’État. Ce mé­lange d’indulgence et de li­bé­ra­lité royale perce à jour éga­le­ment dans les œuvres lit­té­raires qui lui sont at­tri­buées — trois pièces de théâtre et deux poé­sies, et qui achèvent de nous faire connaître un roi dont la vertu rayonna de feux et de splen­deur non seule­ment en Inde, mais à l’étranger.

  1. Au­tre­fois tra­duit « Hymne aux huit grands “cai­tyas” vé­né­rables ». Haut
  2. En sans­crit « अष्ट-महा-श्री-चैत्य-स्तोत्र ». Au­tre­fois trans­crit « Aṣṭa-mahā-çrī-cai­tya-sto­tra », « Aṣṭ­haṃahāś­ri­cai­tyas­to­tra » ou « Ashta-maha-sri-chai­tya-sto­tra ». Haut
  3. En sans­crit शीलादित्य. Au­tre­fois trans­crit Çî­lâ­di­tya. Haut
  4. En sans­crit हर्षवर्धन. Au­tre­fois trans­crit Harça, Har­cha ou Har­sha. Haut
  1. En sans­crit « हर्षचरितम् », in­édit en fran­çais. Au­tre­fois trans­crit « Harṣa­ca­ri­tam », « Har­chat­cha­rita », « Har­sa­cha­rita », « Har­sha­cha­rita » ou « Har­sha­ca­rita ». Haut
  2. « Mé­moires sur les contrées oc­ci­den­tales », liv. V, ch. 61. Haut
  3. Les Chi­nois comp­taient cinq Indes cor­res­pon­dant aux quatre points car­di­naux avec, au mi­lieu, l’Inde cen­trale. Haut

Nguyễn Đình Chiểu, « “Dương Từ Hà Mậu” : un pamphlet longtemps censuré »

éd. J. Ouaknine, Montreuil-sous-Bois

éd. J. Ouak­nine, Mon­treuil-sous-Bois

Il s’agit du « Dương Từ-Hà Mậu » de Nguyễn Đình Chiểu, éga­le­ment connu sous le sur­nom de Đồ Chiểu (« le ba­che­lier Chiểu »), poète viet­na­mien, confu­cia­niste en­gagé. Il na­quit au vil­lage de Tân Thới for­mant ac­tuel­le­ment l’un des quar­tiers de Saï­gon. En 1847, il se ren­dit à la ca­pi­tale Hué avec l’intention de se pré­sen­ter au concours de li­cen­cié, qui de­vait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nou­velle de la mort de sa mère, sur­ve­nue entre-temps, lui causa une telle dou­leur qu’ayant aban­donné toute idée de pas­ser le concours, il re­nonça à la gloire lit­té­raire et re­tourna dans son vil­lage pour se li­vrer en­tiè­re­ment au deuil. Ce­pen­dant, en cours de route, un se­cond mal­heur le frappa : il de­vint aveugle ; et mal­gré les soins don­nés par les mé­de­cins, ses yeux ne purent être sau­vés. À son re­tour, les vil­la­geois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient en­tendu dire de ses hautes connais­sances. Ce fut pro­ba­ble­ment vers cette époque qu’il lut — ou plu­tôt se fit lire par quelques étu­diants — le traité chi­nois in­ti­tulé « Ma­nuel de l’Ouest » ; et voyant, dans ce qui y était dit, une in­ci­ta­tion à pro­mou­voir les de­voirs d’attachement et de re­con­nais­sance non seule­ment en­vers nos pa­rents, mais en­vers tous les hommes — au re­bours des boud­dhistes qui cher­chaient à s’en dé­ta­cher — il y puisa le su­jet d’un poème mo­ra­li­sa­teur : le « Lục Vân Tiên ». Il le fit suivre bien­tôt d’un pam­phlet en vers : le « Dương Từ-Hà Mậu », met­tant en scène deux per­son­nages : un boud­dhiste Dương Từ et un ca­tho­lique Hà Mậu ; mais le dis­cours y est quel­que­fois si âpre­ment et si vio­lem­ment an­ti­re­li­gieux, qu’il est désap­prouvé par ceux mêmes qui en par­tagent les convic­tions confu­céennes.

Parny, « Œuvres complètes. Tome II. Les Galanteries de la Bible • Le Paradis perdu • Goddam • Les Rose-Croix »

éd. L’Harmattan, coll. Les Introuvables, Paris

éd. L’Harmattan, coll. Les In­trou­vables, Pa­ris

Il s’agit d’Évariste-Désiré, che­va­lier de Parny, poète et créole qui doit la meilleure par­tie de sa re­nom­mée à ses « Élé­gies » éro­tiques et ses « Chan­sons ma­dé­casses » (XVIIIe siècle). Cha­teau­briand les sa­vait par cœur, et il écri­vit à l’homme dont les vers fai­saient ses dé­lices pour lui de­man­der la per­mis­sion de le voir : « Parny me ré­pon­dit po­li­ment ; je me ren­dis chez lui, rue de Cléry. Je trou­vai un homme as­sez jeune en­core, de très bon ton, grand, maigre, le vi­sage mar­qué de pe­tite vé­role. Il me ren­dit ma vi­site ; je le pré­sen­tai à mes sœurs. Il ai­mait peu la so­ciété et il en fut bien­tôt chassé par la po­li­tique… Je n’ai point connu d’écrivain qui fût plus sem­blable à ses ou­vrages : poète et créole, il ne lui fal­lait que le ciel de l’Inde, une fon­taine, un pal­mier et une femme. Il re­dou­tait le bruit, cher­chait à glis­ser dans la vie sans être aperçu… et n’était trahi dans son obs­cu­rité que par… sa lyre »1. Mais le pre­mier trait dis­tinc­tif du « seul poète élé­giaque que la France ait en­core pro­duit », comme l’appelait Cha­teau­briand2, était sa bonté et sa sym­pa­thie. Sen­sible par­tout aux mal­heurs de l’humanité, Parny dé­plo­rait le sort de l’Inde af­fa­mée, ra­va­gée par la po­li­tique de l’Angleterre, et ce­lui des Noirs dans les co­lo­nies de la France dont la nour­ri­ture était « saine et as­sez abon­dante », mais qui avaient la pioche à la main de­puis quatre heures du ma­tin jusqu’au cou­cher du so­leil : « Non, je ne sau­rais me plaire », écri­vait-il3 de l’île de la Réunion, qui était son île na­tale — « non, je ne sau­rais me plaire dans un pays où mes re­gards ne peuvent tom­ber que sur le spec­tacle de la ser­vi­tude, où le bruit des fouets et des chaînes étour­dit mon oreille et re­ten­tit dans mon cœur. Je ne vois que des ty­rans et des es­claves, et je ne vois pas mon sem­blable. On troque tous les jours un homme contre un che­val : il est im­pos­sible que je m’accoutume à une bi­zar­re­rie si ré­vol­tante ».

  1. « Mé­moires d’outre-tombe », liv. IV, ch. 12. Haut
  2. « Es­sai his­to­rique sur les ré­vo­lu­tions », liv. I, part. 1, ch. 22. Haut
  1. « Tome IV », p. 130. Haut

Maïmonide, « Épître sur la persécution • Épître au Yémen • Épître sur la résurrection • Introduction au chapitre “Helèq” »

éd. Verdier, coll. Les Dix Paroles, Lagrasse

éd. Ver­dier, coll. Les Dix Pa­roles, La­grasse

Il s’agit d’une tra­duc­tion in­di­recte de l’« Épître au Yé­men » (« Al-ri­sala al-Ya­ma­niyya »1) et autres œuvres de Rabbi Moïse ben Maï­mon2, dit Maï­mo­nide. C’est l’un des phi­lo­sophes les plus cé­lèbres qu’aient eus les Juifs, les­quels ont cou­tume de dire pour ex­pri­mer leur ad­mi­ra­tion en­vers lui : « De­puis Moïse (le pro­phète) jusqu’à Moïse (le phi­lo­sophe), il n’y a point eu d’autre Moïse » (« Mi Mo­shé ad Mo­shé, lo kam ké Mo­shé »3). Dans les livres hé­braïques, il est sou­vent dé­si­gné par le nom de Ram­bam4 com­posé, se­lon l’usage juif, des lettres ini­tiales R. M. b. M. de son nom en­tier. Dans les livres la­tins, il est sou­vent cité sous les noms de Moïse le Cor­douan (Moses Cor­du­ben­sis), parce qu’il na­quit à Cor­doue, et de Moïse l’Égyptien (Moses Ægyp­tius), parce que, chassé par les per­sé­cu­tions re­li­gieuses des Al­mo­hades, il dut se ré­fu­gier en Égypte, où il de­vint pre­mier mé­de­cin du Sul­tan. On au­rait pu ajou­ter à ces noms ce­lui de Moïse le Pro­ven­çal, parce que la Pro­vence donna asile à la plus grande par­tie des Juifs ex­pul­sés du midi de l’Espagne ; et que c’est à Lu­nel, et non au Caire, que « Le Guide des éga­rés » fut tra­duit de l’arabe en hé­breu par Sa­muel ben Yé­huda ibn Ti­bon5, le­quel en­tama sa tra­duc­tion du vi­vant même de Maï­mo­nide. Dans l’« Épître à Rabbi Sa­muel ibn Ti­bon sur la tra­duc­tion du “Guide des éga­rés” » et l’« Épître à la com­mu­nauté de Lu­nel », Maï­mo­nide fait de cette com­mu­nauté pro­ven­çale son hé­ri­tière spi­ri­tuelle : « Je suis », dit-il6, « [un] au­teur en langue arabe, cette langue dont le so­leil dé­cline… [Mais] vous, maîtres et proches, af­fer­mis­sez-vous ! For­ti­fiez vos cœurs ; car je viens pro­cla­mer ceci : en ces temps d’affliction, nul n’est plus là pour bran­dir l’étendard de Moïse, ni pour ap­pro­fon­dir les pa­roles des maîtres du Tal­mud… à part vous-mêmes et ceux des ci­tés de vos ré­gions. Vous qui êtes conti­nuel­le­ment ab­sor­bés, comme je le sais, dans l’étude et l’interprétation des textes ; vous, dé­po­si­taires de l’intellect et du sa­voir ! Sa­chez qu’en maints autres lieux, la Tora a été éga­rée par ses propres fils… Sur la terre d’Israël et à tra­vers toute la Sy­rie, un seul en­droit, je veux dire Alep, compte quelques sages qui mé­ditent la Tora… Pour ce qui est des ci­tés du Magh­reb, dans notre mal­heur, nous avons ap­pris quel dé­cret a été pro­noncé contre les Juifs qui s’y trouvent. Il n’est donc point de sa­lut nulle part, si ce n’est au­près de vous, frères, fi­gures de notre ré­demp­tion. »

  1. Par­fois trans­crit « Al-risāla al-Ya­manīya » ou « Al-risā­lah al-Ya­manīyah ». Haut
  2. En hé­breu רבי משה בן מימון. Par­fois trans­crit Moses ben Mei­mun, Mô­sheh ben May­mûn, Moïse ben Mai­moun, Moyses ben Mai­mon, Moyse ben Mai­mon, Moshe ben May­mon, Mosche ben Mai­mon, Moše ben Ma­j­mon ou Mo­ché ben Maï­mon. Haut
  3. En hé­breu « ממשה עד משה לא קם כמשה ». Par­fois trans­crit « Mi-Mo­sheh ‘ad Mo­sheh, lo qam ke-Mo­sheh », « Mi­mo­sché ad Mo­sché, lo kam ca Mo­sché », « Me­moshe ad Moshe, lo kam k’Moshe », « Mi-Moshe we-’ad Moshe, lo kom ke-Moshe » ou « Mi-Mošé we-‘ad Mošé, lo qam ke-Mošé ». Haut
  1. En hé­breu רמב״ם. Haut
  2. En hé­breu שמואל בן יהודה אבן תיבון. Par­fois trans­crit Sa­muel ben Ju­dah ibn Tib­bon, Sa­muel ben Ye­houda ibn Tib­bon ou Sa­muel ben Je­huda ibn Tib­bon. Haut
  3. « Lettres de Fo­stat • La Gué­ri­son par l’esprit », p. 45 & 47-48. Haut