Mazilescu, « Le Magasin aux porcelaines »

dans « Liberté », vol. 16, nº 4, p. 12-15

dans « Li­berté », vol. 16, no 4, p. 12-15

Il s’agit du « Ma­ga­sin aux por­ce­laines » (« Prăvă­lia cu por­ce­la­nuri ») de M. Vir­gil Ma­zi­lescu, l’un des der­niers sur­réa­listes rou­mains. Exa­gé­rant un peu, je di­rais que la poé­sie de M. Ma­zi­lescu a com­mencé et fini dans la ta­verne de l’Union des écri­vains à Bu­ca­rest. La table où il s’asseyait chaque soir n’était pas seule­ment le coin de l’établissement où les plus co­pieuses quan­ti­tés de vodka étaient en­glou­ties ; c’était éga­le­ment une sorte d’atelier, un cé­nacle lit­té­raire. Entre deux dis­cours tra­giques, em­pes­tant l’alcool, agré­men­tés de l’invocation de la belle Ro­dica, sa déesse et « la plus grande réa­li­sa­tion de [sa] vie »1, ponc­tués, en­fin, de ju­rons, qu’il était le seul à pou­voir se per­mettre en l’éminente pré­sence de MM. Ma­rin Preda et Ni­chita Stă­nescu as­sis de­vant lui, M. Ma­zi­lescu dé­cla­mait sa toute der­nière poé­sie, tout en y opé­rant de pe­tites mais im­por­tantes re­touches. On l’appelait « le tailleur de dia­mants »2, car il don­nait à sa poé­sie une pre­mière forme, puis il re­tran­chait, ajou­tait, sub­sti­tuait des mots pen­dant des mois, si bien que ses convives fi­nis­saient par l’apprendre par cœur en l’entendant ré­ci­ter si sou­vent. Comme tous les vers d’ivrogne, ceux de M. Ma­zi­lescu ap­pa­raissent tou­jours d’une fa­çon ou d’une autre in­ter­rom­pus, el­lip­tiques, in­ex­pli­ca­ble­ment ac­cro­chés à leur propre lo­gique dif­fé­rente de la nôtre, échap­pant à la gram­maire. In­fé­rieurs aux vers lu­cides si l’on veut, ils ont, ce­pen­dant, ce mé­rite qu’ils donnent la ferme convic­tion que la poé­sie, c’est la chose la plus es­sen­tielle qui soit, la chose qui se ré­veille le plus tôt et qui s’éteint en der­nier lieu en nous, quand bien même nous se­rions as­sis dans une ta­verne aux confins du monde ci­vi­lisé là où les map­pe­mondes in­diquent seule­ment « Ibi sunt leones » (« Là se trouvent des lions ») : « Qui donc se tient là au bord de l’abîme et dit et parle en re­gar­dant sans cesse à sa montre, comme un vieillard saisi de pa­nique à la tom­bée de la nuit ? Ses pen­sées [sont] plus éteintes qu’une bou­gie éteinte. “Ibi sunt leones.” C’est là que se croisent en ef­fet les deux zones : [celle] de la vie et [celle] de la confiance in­com­men­su­rable en l’éternité. Par là, il pousse des fleurs. “Ibi sunt leones” », dit M. Ma­zi­lescu3.

la poé­sie, c’est la chose la plus es­sen­tielle qui soit, la chose qui se ré­veille le plus tôt et qui s’éteint en der­nier lieu en nous

Voici un pas­sage qui don­nera une idée du style du « Ma­ga­sin aux por­ce­laines » : « Il doit y avoir foule dans la rue, une foule monstre. Le ven­deur de por­ce­laines se dis­pute avec le seul ache­teur — à ne pas ou­blier, je vous en prie — le seul ache­teur de la bou­tique, ce qui est d’ailleurs as­sez peu pro­bable, étant donné qu’une dis­pute entre quatre yeux n’a de charme pour per­sonne. Il ne se dis­pute peut-être pas, mais dé­sire seule­ment de tout son cœur le convaincre d’une vé­rité vraie. Ce se­rait la rai­son pour la­quelle il fait des gestes étranges et brusques, en ten­dant le bras comme une épée, en por­tant sa jambe à son front pour sa­luer. Et de­hors, il y a du so­leil, et je me fau­file sur la pointe des pieds. Dans les fron­dai­sons, des oi­seaux chantent, et les en­fants qui s’arrêtent pour les écou­ter es­sayent d’en dis­tin­guer le plu­mage jaune ou orange aux taches noires, grosses comme des sous — ou pu­re­ment et sim­ple­ment bleu, en­tiè­re­ment bleu — au mi­lieu des feuilles vertes ! Oh, je suis sûr que vous avez com­pris »4.

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  1. « Il se fera si­lence, il se fera soir », p. 13. Haut
  2. En rou­main « şle­fui­to­rul de dia­mante ». Haut
  1. « Il se fera si­lence, il se fera soir », p. 47. Haut
  2. p. 14-15. Haut