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Mot-clefJean-Pierre Osier

tra­duc­teur ou tra­duc­trice

Haribhadra, «Ballade des coquins, “Dhuttakkhāṇa”»

éd. Flammarion, coll. GF, Paris

éd. Flam­ma­rion, coll. GF, Paris

Il s’agit de la «Bal­lade des coquins» («Dhûr­tâ­khyâ­na»*) d’Haribhadra Sûri**, l’une des rares œuvres d’intention et de forme sati­riques dans la lit­té­ra­ture hin­doue (VIIIe siècle apr. J.-C.). L’auteur, qui s’est détour­né du brah­ma­nisme et qui veut nous en détour­ner à notre tour, pro­pose une série d’histoires absurdes dont il nous révèle, après coup, qu’elles concordent avec la lit­té­ra­ture des brah­manes. Il veut ain­si nous prou­ver que cette der­nière est sans valeur et irra­tion­nelle. Le cane­vas sur lequel il brode sa démons­tra­tion est remar­quable par sa com­plexi­té : À la sai­son des pluies, alors qu’il est impos­sible de voya­ger, des cen­taines de «coquins» («dhûr­ta»***, d’où le titre de la «Bal­lade») se réunissent dans un parc à proxi­mi­té de la ville d’Ujjain. Ce sont des maîtres en illu­sions et en men­songes, constam­ment occu­pés à faire le mal, igno­rant la pitié, rui­nant la confiance que vieillards, femmes et enfants placent en eux, amis uni­que­ment de la fraude qu’ils pra­tiquent à l’aide d’encens, d’onguents et de magies noires telles que l’hypnotisme et l’art de para­ly­ser, experts, enfin, à chan­ger leur voix et leur appa­rence. Leurs chefs orga­nisent, à l’occasion, une sorte de jeu-concours dont la règle est la sui­vante : Cha­cun doit racon­ter une aven­ture qu’il a vécue, si invrai­sem­blable et si peu digne de foi soit-elle. Le gagnant sera celui dont l’histoire n’a pas d’équivalente dans les légendes du «Mahâb­hâ­ra­ta», du «Râmâyaṇa» et du reste de la lit­té­ra­ture brah­ma­nique. L’un des coquins raconte avoir vu, un jour, un vil­lage entier échap­per à des ban­dits en trou­vant refuge dans un concombre, que dévo­ra une chèvre gigan­tesque, ava­lée à son tour par un boa, lui-même hap­pé par une grue, qui s’envola et se posa dans la cour du roi… Rien d’étonnant, rétorquent les autres par­ti­ci­pants, à ce qu’un concombre contienne un vil­lage : selon la «Chân­do­gya Upa­niṣad» et le «Viṣṇu Purâṇa», le monde à son ori­gine n’était-il pas conte­nu dans un œuf? Quant au coquin qui raconte être reve­nu à la vie après qu’il eut eu la tête tran­chée et jetée dans un juju­bier, il n’impressionne guère plus : selon le «Râmâyaṇa», le dieu Hanu­mân ne fit-il pas res­sus­ci­ter les singes morts au com­bat et qui avaient eu les membres cou­pés et bri­sés? Bref, les légendes brah­ma­niques ne sont ni moins sus­pectes ni plus réus­sies que les his­toires racon­tées par ces fief­fés coquins : telle est la conclu­sion à laquelle veut arri­ver la «Bal­lade».

* En prâ­krit «धूर्ताख्यान». Autre­fois trans­crit «Dhur­ta­khyan». Haut

** En prâ­krit हरिभद्र सूरि. Autre­fois trans­crit Harib­ha­dra Soo­ri. Haut

*** En prâ­krit धूर्त. Haut