Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clefPaul Regnaud : traducteur ou traductrice

Bhartrihari, « Les Stances érotiques, morales et religieuses »

XIXe siècle

Il s’agit des « Trois Centuries de quatrains » (« Śatakatraya » *) de Bhartrihari **, l’un des plus grands poètes d’expression sanscrite. L’oubli qui frappe certaines œuvres de l’esprit humain est quelque chose de singulier. Cet oubli est injuste ; cependant, à bien des égards, je me l’explique. Mais jamais je ne m’expliquerai l’indifférence et l’oubli où demeure l’œuvre de Bhartrihari. Ses sublimes quatrains, à la fois raffinés et naturels, ardents et sereins, qui chantent toutes les jouissances et qui les trouvent vaines, méditent, plusieurs siècles avant Khayyam, sur le néant des choses d’ici-bas. Ils sont au nombre de trois cents, partagés en trois sections égales : la première est érotique *** ; la deuxième — morale **** ; la troisième et dernière traite de l’impermanence du monde, en incitant au renoncement et à la vie contemplative *****. Une légende circule à ce sujet : Bhartrihari aurait été roi, assis sur le trône d’Ujjayinî (l’actuelle Ujjain). Ayant reçu d’un saint homme un fruit précieux qui conférait l’immortalité, il le donna à la reine. La reine le remit au conseiller qui était son amant, le conseiller à une autre femme, de sorte que, passant de main en main, cette ambroisie parvint à une servante qui fut aperçue par le roi. Convaincu de l’infidélité de son épouse, et laissant là les mondanités et les grandeurs, Bhartrihari abandonna le trône à son frère pour s’en aller d’Ujjayinî et se vouer au renoncement. Ses quatrains nous le montrent vivant désormais en ascète, après avoir fixé son séjour à Bénarès sur le bord de la rivière des dieux, le Gange (3.87). Il se nourrit d’aumônes ; il habite parmi les hommes sans avoir de rapports avec eux (3.95). Vêtu seulement d’un pagne qui couvre sa nudité, il fuit avec effroi la diversité des apparences matérielles et il crie à haute voix : « Shiva ! Shiva ! » (3.85). « N’accorde aucune confiance, ô mon cœur, à l’inconstante déesse de la Fortune ! C’est une courtisane vénale qui abandonne ses amants sur un froncement de sourcil… Prenons la saie d’ascète et allons de porte en porte dans les rues de Bénarès, en attendant que l’aumône nous tombe dans la main que nous tendons en guise d’écuelle », écrit-il (3.66). Lisez la suite›

* En sanscrit « शतकत्रय ». Parfois transcrit « Shatakatraya ».

** En sanscrit भर्तृहरि. Parfois transcrit Barthrouherri, Bharthruhari, Bhartriheri, Bhartṛhari ou Bartṛhari.

*** « Śṛṅgâraśatakam » (« शृङ्गारशतकम् »).

**** « Nîtiśatakam » (« नीतिशतकम् »).

***** « Vairâgyaśatakam » (« वैराग्यशतकम् »).