Mot-clefToukâ-râm

au­teur

Toukâ-râm, « Psaumes du pèlerin »

éd. Gallimard-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres re­pré­sen­ta­tives-Connais­sance de l’Orient, Pa­ris

Il s’agit de Toukâ-râm1, poète mys­tique ma­rathe (XVIIe siècle apr. J.-C.), dont les mil­liers de « Psaumes » (« Abhang »2) montrent la plus haute ins­pi­ra­tion et consti­tuent l’un des points culmi­nants de la poé­sie re­li­gieuse hin­doue. La vie de ce pe­tit bou­ti­quier de­venu cé­lèbre dé­vot nous est bien connue, au­tant grâce aux dé­tails qu’il nous four­nit lui-même dans cer­tains de ses « Psaumes » que grâce aux re­la­tions de ses dis­ciples. Son père avait une bou­tique dans un obs­cur vil­lage, perdu au mi­lieu des terres à millet. Et quelle bou­tique ! Une pauvre échoppe plu­tôt, où le pro­prié­taire se te­nait ac­croupi au mi­lieu de son éta­lage, entre des sacs de grains et des bottes de pi­ments. Mais tous les ans, pen­dant trois se­maines, il fer­mait la bou­tique et, avec son fils, il pre­nait le che­min du pè­le­ri­nage de Pand­har­pour. Trois se­maines mer­veilleuses ! Ils tra­ver­saient des vil­lages pa­voi­sés pour l’arrivée des pè­le­rins, comme s’il s’était agi de l’arrivée d’un roi. À chaque étape où ils s’arrêtaient, c’était la fête, le bruit, les rires ! En­fin, l’enchantement de Pand­har­pour : « Adieu, adieu, Pand­har­pour ! », dit Toukâ-râm (psaume XXIV). « Les pè­le­rins se mettent en voie. Ils marchent dans le sou­ve­nir des cé­ré­mo­nies qu’ils ont vues. Pa­roles dites ou en­ten­dues ont gravé l’amour en leur cœur. Ils vont, parmi les ban­nières ocres, les cym­bales et les tam­bours. Ils se ra­content leur bon­heur. » Mais tout ce bon­heur s’évanouit le jour où le père de Toukâ-râm mou­rut. Plus de jeux, plus de prières ! Un cau­che­mar de sou­cis s’abattit sur les épaules de Toukâ-râm, qui de­vint, à quinze ans, bou­ti­quier à son tour. Et voici que sur­vint une an­née de grande fa­mine. L’épouse qu’il avait prise entre-temps, mou­rut en gé­mis­sant : « Du pain, du pain ! » (psaume II). Ce mal­heur le cou­vrit de honte : « La vie », dit-il, « me de­vint in­sup­por­table ; mon com­merce pé­ri­cli­tait sous mes yeux… Je dé­ci­dai alors de suivre mon an­cien pen­chant [pour les dé­vo­tions]. À la fête du on­zième jour3, je me mis à chan­ter l’office ; mon es­prit, sans pra­tique, était gauche. J’appris par cœur, dans la confiance et le res­pect, cer­taines pa­roles des saints ; quand ils en­ton­naient un psaume, je re­pre­nais après eux le re­frain : la foi pu­ri­fia mon es­prit ». Peu à peu on vint l’écouter. Les dis­ciples se firent de plus en plus nom­breux au­tour de lui. Mais il dut faire face, en même temps, à une sourde op­po­si­tion du mi­lieu brah­ma­nique, qui voyait d’un mau­vais œil l’ascension de ce pay­san illet­tré. L’orage éclata le jour où une brah­mane vint de­man­der à Toukâ-râm de lui ac­cor­der l’initiation. Les au­to­ri­tés furent aler­tées, et des sanc­tions — or­don­nées. Toukâ-râm s’y sou­mit : en­touré de ses dis­ciples en larmes, il des­cen­dit près de l’eau et lança, comme re­quis, les ca­hiers de ses « Psaumes » dans la ri­vière. Puis, il s’assit sur le bord et en­tra en mé­di­ta­tion. Pen­dant treize jours, il resta sans man­ger, plongé dans une prière in­tense. En­fin, il dit : « De­puis treize jours je jeûne, et Toi, [mon Dieu], Tu n’es pas en­core venu !… Je vais dé­truire ma vie, [mon Dieu]. Me voici main­te­nant à bout… Je pars noyer mon souffle dans la Can­drabhâga4 » (psaume L). À ces mots, les ca­hiers re­pa­rurent à la sur­face, et la ri­vière les dé­posa, in­tacts, aux pieds du dé­vot pleu­rant de joie. Dé­sor­mais, l’opposition se tut.

  1. En ma­rathe तुकाराम. Par­fois trans­crit Too­ka­ram, Tukâ Râma ou Tu­ka­ram. Haut
  2. En ma­rathe « अभंग ». Par­fois trans­crit « Abhanga » ou « Abhaṃg ». Lit­té­ra­le­ment « Vers in­in­ter­rom­pus ». Haut
  1. La « fête du on­zième jour » est celle du dieu Viṭ­hobâ (विठोबा), dont le prin­ci­pal sanc­tuaire est à Pand­har­pour. Haut
  2. La Can­drabhâga (चंद्रभाग) est une ri­vière de l’Inde et du Pa­kis­tan. Elle prend sa source dans deux tor­rents de l’Himalaya (Can­dra et Bhâga) qui se réunissent à Tandi. Elle cor­res­pond à l’actuelle Che­nab. « En te plon­geant dans la ri­vière Can­drabhâga, tous tes pé­chés se dis­sou­dront aus­si­tôt », dit Nâm-dev (« Psaumes du tailleur », psaume « Com­ment sor­tir du cycle des nais­sances »). Haut