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Mot-clef1945 (bombardement)

sujet

Ôé, «Notes de Hiroshima»

éd. Gallimard, coll. Arcades, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Arcades, Paris

Il s’agit de «Notes de Hiro­shi­ma» («Hiro­shi­ma nôto»*) de M. Ken­za­bu­rô Ôé. En 1963, le fils de M. Ôé, Hika­ri, nais­sait avec une impor­tante mal­for­ma­tion crâ­nienne, et ses pers­pec­tives de gué­ri­son étaient tout à fait impro­bables. D’autre part, un ami proche de M. Ôé, han­té par les visions d’une guerre nucléaire qui mar­que­rait la fin du monde — visions dont il rêvait dans le som­meil comme il rai­son­nait dans la veille —, avait fini par se pendre à Paris. L’écrivain était, en somme, com­plè­te­ment abat­tu. On lui deman­da alors un repor­tage sur la Neu­vième Confé­rence mon­diale contre les armes nucléaires, qui se dérou­lait à Hiro­shi­ma. Il s’y ren­dit, mais se dés­in­té­res­sa vite de la réunion poli­tique, pré­fé­rant aller, chaque jour, dans l’hôpital où étaient soi­gnés les irra­diés et s’entretenir avec leur méde­cin-chef, Fumio Shi­ge­tô**, lui-même irra­dié. C’est chez ce méde­cin-chef qu’il trou­va le modèle du «Japo­nais le plus authen­tique qu’ait connu notre pays depuis le bom­bar­de­ment»***, celui de l’homme qui pour­suit ses tâches quo­ti­diennes en se gar­dant à la fois du déses­poir et de l’excès d’espérance, sans jamais se décla­rer vain­cu. En quit­tant la ville mar­ty­ri­sée une semaine plus tard, M. Ôé avait revu de fond en comble son atti­tude à l’égard de son fils han­di­ca­pé, ce qui allait abou­tir éga­le­ment à une trans­for­ma­tion radi­cale de sa lit­té­ra­ture. Il savait désor­mais qu’il tenait une prise très ferme qui allait lui per­mettre, en se his­sant hors du trou de la mélan­co­lie où il était tom­bé, de s’acheminer à coup sûr vers la gué­ri­son. Et cela, il le devait entiè­re­ment à ses ren­contres avec «l’esprit de Hiro­shi­ma» : «Une semaine avait donc suf­fi pour que se pro­duise ce revi­re­ment si déci­sif qui repré­sente à mes yeux une véri­table “conver­sion” — abs­trac­tion faite de la conno­ta­tion reli­gieuse que l’on peut don­ner à ce terme. À pré­sent, trente-deux ans plus tard, je recon­nais de nou­veau le poids et la pro­fon­deur de cette expé­rience», dit-il

* En japo­nais «ヒロシマ・ノート». Haut

** En japo­nais 重藤文夫. Haut

*** p. 230. Haut

Hara, «Hiroshima, fleurs d’été : récits»

éd. Actes Sud, coll. Babel, Montréal

éd. Actes Sud, coll. Babel, Mont­réal

Il s’agit de la tri­lo­gie «Nat­su no hana»*Fleurs d’été») de M. Tami­ki Hara**, écri­vain japo­nais, un des irra­diés de Hiro­shi­ma, qui décri­vit cette ville dis­pa­rue sans lais­ser de traces, sinon une couche plate de décombres, de choses tor­dues, cre­vées, humi­liées. M. Hara naquit à Hiro­shi­ma en 1905. Enfant, on le voyait à l’écart, sombre, taci­turne, un peu sau­vage. Il vivait en dedans de soi et pour soi. Les jeux même de son âge ne le ten­taient pas; il avait de la mal­adresse quand il fal­lait s’y prê­ter, et ses cama­rades finirent par le lais­ser à son carac­tère dif­fi­cile et à son ori­gi­na­li­té. Jusqu’à l’âge de vingt-huit ans, il vécut dans une sorte d’isolement dont il ne par­vint à se sous­traire qu’en épou­sant Mlle Sadae Nagai, native elle aus­si de Hiro­shi­ma. Sadae devint son lien avec le monde; elle par­lait en son nom et l’assistait à chaque pas. Il rêvait déjà d’une heu­reuse vieillesse auprès d’elle; mais le sort lui enviait ce bon­heur, et Sadae tom­ba gra­ve­ment malade de la tuber­cu­lose : «Lorsque ma sœur fut admise à l’hôpital, Hara pas­sait la voir tous les deux jours», dit le frère de Sadae***. «Beau temps ou mau­vais temps, il ne man­quait jamais sa visite… Je ne doute pas qu’il serait venu tous les jours si c’était pos­sible, mais il avait un tra­vail… Dans la chambre d’hôpital, il ne disait presque rien. Il s’assoyait sim­ple­ment au che­vet de sa femme, en la dévi­sa­geant fixe­ment ou en éplu­chant un fruit». Le 4 août 1945, M. Hara par­tit mettre sur la tombe de sa femme un bou­quet de «fleurs d’été» (d’où le titre); le sur­len­de­main, la bombe ato­mique était lar­guée. Et «dans le grand silence de la ville alors déser­tée», pour reprendre un mot de M. Albert Camus****, il fit vœu de ne plus vivre pour soi, mais pour don­ner voix aux vic­times de la plus for­mi­dable rage de des­truc­tion dont les hommes eussent fait preuve.

* En japo­nais «夏の花». Haut

** En japo­nais 原民喜. Haut

*** Dans Eiji Kokai, «Hara Tami­ki : shi­jin no shi» («Tami­ki Hara : la mort d’un poète»), inédit en fran­çais. Haut

**** «La Peste», ch. 2. Lors du for­mi­dable concert que la radio, les jour­naux et les agences d’information déclen­chèrent au sujet de la bombe ato­mique, le plus indi­gné des édi­to­ria­listes fran­çais fut M. Camus, auteur d’un papier paru le 8 août 1945 à la une de «Com­bat» : «Des jour­naux amé­ri­cains, anglais et fran­çais se répandent en dis­ser­ta­tions élé­gantes sur l’avenir, le pas­sé, les inven­teurs, le coût, la voca­tion paci­fique et les effets guer­riers, les consé­quences poli­tiques et même le carac­tère indé­pen­dant de la bombe ato­mique. Nous nous résu­me­rons en une phrase : la civi­li­sa­tion méca­nique vient de par­ve­nir à son der­nier degré de sau­va­ge­rie. Il va fal­loir choi­sir, dans un ave­nir plus ou moins proche, entre le sui­cide col­lec­tif ou l’utilisation intel­li­gente des conquêtes scien­ti­fiques». Haut