Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Roustavéli, « LʼHomme à la peau de léopard »

éd. électronique

Il s’agit de « LʼHomme à la peau de léopard » * (« Vepkhis-tkaossani » **), fameuse épopée géorgienne du temps de la reine Thamar *** (1184-1213 apr. J.-C.). Cette reine si belle, si savante, si guerrière dut lutter contre Georges Bogolioubski, son premier époux, pour imposer David Soslane, son second, ce qui n’empêcha pas son siècle de devenir le siècle d’or de la Géorgie, qui s’étendit de la mer Noire à la Caspienne, des monts du Caucase aux sources de l’Euphrate. Au cours de cette période, la vie intellectuelle prospéra, subissant l’influence des civilisations arabe, persane et grecque. Une foule d’écrivains célèbres, qui entouraient le trône, vinrent porter la richesse de la langue à son apogée. Mais leur nom pâlit devant celui de Chota Roustavéli ****. Son épopée, « LʼHomme à la peau de léopard », est vénérée par tout le peuple géorgien. Ses vers en sont les accents de gloire ; et ses pages, suivant une coutume, faisaient une partie obligée de la corbeille de mariage de la fiancée — heureux pays où l’on estimait le livre au même prix que les bijoux ! Une œuvre originale que cette épopée ? Non point par son sujet, en tout cas, et de l’aveu même de Roustavéli : « Cette légende persane traduite en géorgien, telle une perle solitaire dans le creux de la main je lʼai trouvée et mise en vers » *****. Ce sujet ? Le roi d’Arabie cède son trône à sa fille Thimiatine, ce qui ne peut aller sans de grandes chasses. Or, en courant cerfs, biches, chevreaux, gazelles, les chasseurs découvrent un étrange personnage vêtu de la peau que vous savez déjà, et qui réussit à se dérober à leur curiosité. Ce n’est que grâce à l’astuce d’Avthandil qu’ils parviendront à apprendre son nom : Tariel, prince indien, qui ne peut se consoler de la perte de la belle Nestane, retenue par les Turcs. Mais ce récit exotique est à clef. Thimiatine montée sur le trône, c’est Thamar en personne, ce dont Roustavéli ne fait point mystère : « Chantons la reine Thamar ! », dit-il dans son prologue ******. « Mêlant les larmes au sang, je lui ai dédié mes odes les plus choisies… Je suis fou de celle dont la volonté suprême commande les troupes… Je nʼen peux plus, je succombe, il nʼy a point de remède. Quʼelle me donne la guérison ou la terre pour ma tombe ! » Mais pourquoi ces « larmes » et ce « sang » ? C’est que Thamar, « impitoyable comme un roc » *******, aurait refusé de couronner la flamme de notre poète. De là à prétendre que, de désespoir, il en prit le froc de moine, il n’y a qu’un pas ; le peuple le franchit allègrement. Il n’empêche que pour joindre la petite histoire à la grande, l’archéologie aurait découvert dans le monastère géorgien de la Sainte-Croix, à Jérusalem, une fresque et une stèle au nom de Roustavéli.

Il n’existe pas moins de trois traductions françaises de « LʼHomme à la peau de léopard », mais s’il fallait n’en choisir qu’une seule, je choisirais celle de M. Georges Gvazava et Mme Annie Marcel-Paon.

« ვითა ცხენსა შარა გრძელი და გამოსცდის დიდი რბევა,
მობურთალსა — მოედანი, მართლად ცემა, მარჯვედ ქნევა,
მართ აგრევე მელექსესა — ლექსთა გრძელთა თქმა და ხევა,
რა მისჭირდეს საუბარი და დაუწყოს ლექსმან ლევა.

მაშინღა ნახეთ მელექსე და მისი მოშაირობა,
რა ვეღარ მიჰხვდეს ქართულსა, დაუწყოს ლექსმან ძვირობა,
არ შეამოკლოს ქართული, არა ქმნას სიტყვა-მცირობა,
ხელ-მარჯვედ სცემდეს ჩოგანსა, იხმაროს დიდი გმირობა.

მოშაირე არა ჰქვიან, თუ სადმე თქვას ერთი, ორი ;
თავი ყოლა ნუ ჰგონია მელექსეთა კარგთა სწორი ;
განაღა თქვას ერთი, ორი, უმსგავსო და შორი-შორი,
მაგრა იტყვის : “ჩემი სჯობსო”, უცილობლობს ვითა ჯორი.
 »
— Passage dans la langue originale

« De même que le cheval lʼemporte aux courses par son endurance, et le joueur au stade — par la justesse des coups et lʼadresse des mouvements, le poète se révèle par la frappe des vers et par leur abondance. Mais sʼil sʼépuise au cours de son récit, sʼil commence à trébucher,

Venez le voir, alors, ce poète que la langue trahit et que la rime fuit. Quʼil prenne garde à la beauté et à la richesse de la langue géorgienne ! Mieux eût valu quʼil déployât son héroïsme avec une pioche à la main.

Nʼest pas poète qui aurait composé deux ou trois vers. Le vrai poète est rare, cʼest un esprit sublime. Lʼauteur de quelques vers sans goût et sans idées loue toujours “son œuvre”, têtu comme un mulet. »
— Passage dans la traduction de M. Gvazava et Mme Marcel-Paon

« Comme une course au long parcours, du cheval éprouve la race,
Un geste adroit, la frappe juste, révèle le joueur de balle,
L’aune du poète est le chant soutenu, repris par la voix
Lorsque le verbe se fatigue et que le vers se fait plus rare.

Alors contemplez le poète, son talent d’écrire et son art !
Dès que le vers lui fait défaut et qu’il ne peut trouver les mots,
Il se garde de couper court et de réduire son propos ;
Frappant son luth avec adresse, il évoque tout son courage.

On ne peut appeler poète celui qui dit un vers ou deux
Et qui, sans raison, s’imagine être l’égal des grands aèdes ;
Il lui suffit d’un ou deux vers mis en rimes sans queue ni tête,
Et comme un mulet qui s’entête, il dit : “Les miens sont les meilleurs”. »
— Passage dans la traduction de M. Serge Tsouladzé (éd. Gallimard, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Caucase, Paris)

« Course effrénée et long parcours mettent le coursier à l’épreuve,
De la maîtrise d’un joueur l’envoi de la balle est la preuve,
De même, un poète inspiré à un long poème s’abreuve,
Pour peu qu’un vers vienne à manquer, il ne va pas suspendre l’œuvre.

C’est là qu’il faut voir le rimeur, l’art qu’il déploie au “chaïri” ******** :
Langue donnée au chat et vers caduc au point que chat y rit
Font sourde oreille au géorgien, le flot de mots soudain tarit,
Mais ajustant alors sa lyre, il doit relever le pari.

Poète n’a pour nom celui qui dit parfois un vers ou deux,
Jalouse les vrais créateurs, à tort se place à côté d’eux,
Bâclant un vers par-ci, par-là, inanimé et hasardeux ;
“Mon trait saillant est hors de pair”, affirme cet âne ombrageux. »
— Passage dans la traduction de M. Gaston Bouatchidzé (éd. Publications orientalistes de France, Paris)

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* Autrefois traduit « Le Preux à la peau de tigre », « Le Héros à la peau de léopard », « Le Chevalier à la peau de léopard » ou « Le Chevalier à la peau de tigre ».

** En géorgien « ვეფხისტყაოსანი ». Parfois transcrit « Vepxis tqaosani », « Wepkis tkaossani », « Wephkhis tqaosani », « Vephkhis tkaosani », « Vephkhvis-tkaosani », « Vepxis t’q’aosani », « Vepxvis t’q(’)aosani », « Vepkhiss-tkaossani » ou « Vepkhist’q’aosani ».

*** En géorgien თამარი. Parfois transcrit Tamari, Tamar ou Tamara.

**** En géorgien შოთა რუსთაველი. Parfois transcrit Rousthavéli, Rousthawéli, Rust’haveli, Rustaveli, Rustavelli, Rostaveli ou Rousthawel. On rencontre aussi la graphie რუსთველი (Rousthvéli). Parfois transcrit Rousthwel.

***** p. 16.

****** p. 14.

******* p. 18.

******** Le vers de Roustavéli est le « chaïri » (შაირი), vers de seize syllabes, imposant à chaque quatrain du poème la répétition des mêmes rythmes. Pour obvier aux effets de monotonie, Roustavéli prend soin d’utiliser deux variétés de ce mètre : une forme majeure et une forme mineure, appelées « haut » et « bas “chaïri” ».