« La Saga de Gunnlaugr Langue-de-serpent • La Saga de Hallfredr le Scalde difficile »

éd. Joseph K., Nantes

éd. Jo­seph K., Nantes

Il s’agit de la « Saga de Gunn­laugr Langue-de-ser­pent » (« Gunn­laugs Saga orm­stungu ») et autres sa­gas is­lan­daises. Du­rant le siècle et demi de leur ré­dac­tion, entre les an­nées 1200 et 1350 apr. J.-C., les sa­gas s’imposent par leur in­ten­sité dra­ma­tique, par leur style ra­massé et presque bourru, par leur réa­lisme dur, tem­péré d’héroïsme et d’exemples de vertu, comme la lec­ture fa­vo­rite des hommes du Nord et comme le fleu­ron de l’art nar­ra­tif eu­ro­péen. Le mot « saga » vient du verbe « segja » (« dire », « ra­con­ter »), qu’on re­trouve dans toutes les langues du Nord : da­nois, « sige » ; sué­dois, « säga » ; al­le­mand, « sa­gen » ; néer­lan­dais, « zeg­gen » ; an­glais, « say ». On au­rait tort ce­pen­dant d’attribuer à la Scan­di­na­vie en­tière la pa­ter­nité de ce genre qui, à une ou deux ex­cep­tions près, est ty­pi­que­ment et ex­clu­si­ve­ment is­lan­dais. Il faut avouer que l’Islande est peu connue, en de­hors de quelques spé­cia­listes. Il n’est donc pas éton­nant que le vul­gaire re­garde les ha­bi­tants de cette île loin­taine presque avec dé­dain. Il les consi­dère comme des demi-bar­bares ha­billés de peaux de bêtes. Et puis, lorsqu’on vient lui dire que ces mi­sé­rables sau­vages nous ont donné l’ensemble des sa­gas et tout ce que nous li­sons de plus an­cien sur les ci­vi­li­sa­tions nor­diques, à telle en­seigne que la vieille langue de ces ci­vi­li­sa­tions est sur­nom­mée « le vieil is­lan­dais », cela lui pa­raît un pa­ra­doxe. Mais es­sayons de ré­ta­blir la vé­rité ! En 874 apr. J.-C. les Nor­vé­giens prirent pied en Is­lande, où ils ne tar­dèrent pas à éta­blir une ré­pu­blique aris­to­cra­tique. Quel était le nombre des pre­miers co­lons ? C’est ce que rien n’indique. On sait seule­ment que, parmi ceux qui y construi­sirent leur de­meure, on comp­tait une ma­jo­rité de fa­milles nobles fuyant le des­pote Ha­rald Ier1, trop lasses de sa do­mi­na­tion ou trop fières pour l’accepter : « Vers la fin de la vie de Ke­till », dit une saga2, « s’éleva la puis­sance du roi Ha­rald à la Belle Che­ve­lure, si bien qu’aucun [sei­gneur], non plus qu’aucun autre homme d’importance, ne pros­pé­rait dans le pays si le roi ne dis­po­sait à lui seul de [toutes les] pré­ro­ga­tives… Lorsque Ke­till ap­prit que le roi Ha­rald lui des­ti­nait le même lot qu’aux autres puis­sants hommes, [il dit à ses proches] : “J’ai des in­for­ma­tions vé­ri­diques sur la haine que nous voue le roi Ha­rald… ; j’ai l’impression que l’on nous donne à choi­sir entre deux choses : fuir le pays ou être tués cha­cun chez soi” ». Tous ceux qui ne vou­laient pas cour­ber la tête sous le sceptre du roi, s’en al­laient à tra­vers les flots cher­cher une heu­reuse « terre de glace » où il n’y avait en­core ni au­to­rité ni mo­narque ; où chaque chef de fa­mille pou­vait ré­gner en li­berté dans sa de­meure, sans avoir peur du roi : « Il y avait là de bonnes terres, et il n’y avait pas be­soin d’argent pour les ache­ter… ; on y pre­nait du sau­mon et d’autres pois­sons à lon­gueur d’année », ajoute la même saga. Les émi­gra­tions de­vinrent en peu de temps si fré­quentes et si nom­breuses, que Ha­rald Ier, crai­gnant de voir la Nor­vège se dé­peu­pler, im­posa un tri­but à tous ceux qui la quit­te­raient et par­fois s’empara de leurs biens.

les sa­gas s’imposent par leur in­ten­sité dra­ma­tique, par leur style ra­massé et presque bourru

Les pion­niers de l’Islande n’étaient donc point des sau­vages, contrai­re­ment à cette île presque vierge qu’ils ve­naient oc­cu­per. Exi­lés vo­lon­taires, ils étaient pour la plu­part des fils de pro­prié­taires et de sei­gneurs, si­non sei­gneurs eux-mêmes, qui s’aventuraient avec femmes et en­fants, avec ser­vi­teurs et do­mes­tiques, avec leurs pos­ses­sions et avec tout un ap­pa­reil de puis­sance qui les ren­dait re­dou­tables et im­po­sants. « Ils sont les phares de l’Islande in­dé­pen­dante. Leur es­prit est ou­vert, cu­rieux de tout ; grands voya­geurs, hôtes ma­gni­fiques, fins connais­seurs en che­vaux de com­bat, ils se veulent d’intransigeants dé­fen­seurs de leur ré­pu­ta­tion. »3 Tels sont les per­son­nages que les sa­gas suivent de leur nais­sance à leur mort, en les si­tuant tan­tôt dans de cu­rieuses an­nales de fa­mille, tan­tôt dans les chro­niques d’événements mé­mo­rables, comme la co­lo­ni­sa­tion de l’Islande, la dé­cou­verte du Groen­land ou celle de l’Amérique, cinq siècles avant Co­lomb. « Quelle abon­dance ! Quelle mul­ti­pli­cité n’y trouve-t-on pas de ca­rac­tères com­plè­te­ment tra­cés et bien sou­te­nus ! C’est là, si l’on fait at­ten­tion à l’époque…, tout ce qu’on peut de­man­der en fait d’art his­to­rique : un ré­cit vé­ri­dique, qui va droit au fond du cœur, simple et rude, sans or­ne­ment et sans éclat, mais tou­jours mar­chant à son noble but : faire ai­mer ce qui est grand, faire condam­ner ce qui est mé­pri­sable. Quels hommes que [ces pion­niers] ! Braves quand il faut l’être, mais amis de la paix, l’effroi de leurs en­ne­mis et, en même temps, les plus nobles des hommes… Cette gran­deur, cette vé­ri­table no­blesse se com­mu­nique à tout ce qui passe près d’eux. »4

Il n’existe pas moins de deux tra­duc­tions fran­çaises de la « Saga de Gunn­laugr Langue-de-ser­pent », mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de M. Ré­gis Boyer.

« Þat var helzt ga­man Helgu, at hon rekði skikk­juna Gunn­laug­snaut ok horfði þar á lön­gum. Ok eitt sinn kom þar sótt mi­kil á bæ þeira Þor­kels ok Helgu, ok krömðust mar­gir lengi. Helga tók þá ok þyngð ok lá þó eigi. Ok einn lau­ga­raf­tan sat Helga í el­daskála ok hneigði hö­fuð í kné Þor­katli, bónda sí­num, ok lét senda ef­tir skikk­junni Gunn­laug­snaut. Ok er skikk­jan kom til hen­nar, þá set­tist hon upp ok rakði skikk­juna fy­rir sér ok horfði á um stund. Ok síðan hné hon aftr í fang bónda sí­num ok var þá örend. »
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

« Le plus grand plai­sir de Helga était de dé­ployer le man­teau qui lui ve­nait de Gunn­laugr et de le re­gar­der long­temps. Un jour, une grande ma­la­die s’abattit sur [la] ferme [de] Thor­kell et Helga, et beau­coup en souf­frirent long­temps. Helga, elle aussi, en fut af­fec­tée, et ce­pen­dant elle ne s’alita pas. Un sa­medi soir, elle était dans le vi­voir, elle re­posa la tête sur les ge­noux de Thor­kell, son mari, et fit en­voyer cher­cher le man­teau que lui avait donné Gunn­laugr. Et quand le man­teau lui fut par­venu, elle s’assit, le dé­ploya et le re­garda un mo­ment. Puis elle re­tomba entre les bras de son mari ; elle avait rendu l’esprit. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Boyer

« Le plus grand plai­sir de Helga, c’était de dé­ployer le man­teau dont Gunn­laug lui avait fait pré­sent et de le contem­pler lon­gue­ment. Un jour, il se ré­pan­dit une grave ma­la­die dans le do­maine de Thor­kel et de Helga, et beau­coup de gens en souf­frirent long­temps. Helga en fut at­teinte éga­le­ment, mais ne se cou­cha point. Un sa­medi soir, étant as­sise dans la chambre d’habitation, elle laissa choir la tête sur les ge­noux de Thor­kel, son époux, et en­voya prendre le man­teau que lui avait donné Gunn­laug. Lorsqu’on le lui eut ap­porté, elle se re­dressa, éten­dit le man­teau de­vant elle et le contem­pla pen­dant quelque temps. Bien­tôt elle se laissa re­tom­ber dans les bras de son mari ; elle était morte. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Fé­lix Wag­ner (« La Saga de Gunn­laug Langue de ser­pent », XIXe siècle)

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  1. On ren­contre aussi les gra­phies Ha­ral­dur et Ha­raldr. Haut
  2. « Saga des gens du Val-au-Sau­mon ». Haut
  1. Ré­gis Boyer, « Pré­face aux “Sa­gas is­lan­daises” ». Haut
  2. Ro­dolphe Da­reste de la Cha­vanne, « Pré­face à “La Saga de Nial” ». Haut