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Mot-clefPatrick Blanche

tra­duc­teur ou tra­duc­trice

Seigetsu, «Jours d’errance : cent neuf haïkus»

éd. des Lisières, coll. Aphyllante, Sainte-Jalle

éd. des Lisières, coll. Aphyl­lante, Sainte-Jalle

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle d’Inoue Sei­get­su*, haï­kiste japo­nais qui vécut et mou­rut dans la men­di­ci­té (XIXe siècle). On dit par­fois «qu’un écri­vain ne devrait pas avoir d’autre bio­gra­phie que ses livres»; mais tombe-t-on sur quelque auteur errant, étran­ger à ce qu’on appelle «le monde», n’ayant ni aïeux ni famille connue, on se rend compte com­bien le moindre témoin exté­rieur aurait été d’un grand secours et d’une grande valeur his­to­rique et aurait pu nous don­ner de lui un signa­le­ment aus­si exact que s’il eût été fait au Bureau des pas­se­ports. Quelle fut l’origine et l’éducation de Sei­get­su? Com­ment fut-il bal­lot­té par les vagues tumul­tueuses de la fin de l’époque d’Edo et du début de celle de Mei­ji? Voi­là des ques­tions aux­quelles per­sonne ne peut répondre. Dans sa trente-sixième ou trente-sep­tième année, ayant jeté ses armes de samou­raï, cet homme appa­rut de nulle part le long de la val­lée d’Ina, dans la pro­vince de Naga­no, et il erra pen­dant trente autres années, en pro­po­sant ses poèmes cal­li­gra­phiés à l’encre noire en échange du gîte et du cou­vert. L’auteur de «Rashô­mon», le célèbre Aku­ta­ga­wa Ryû­no­suke, dira au sujet de ces cal­li­gra­phies : «C’est tel­le­ment beau! On peut dire que c’est une mer­veille»**. Pour­tant, aus­si beaux soient-ils, ces haï­kus d’errance ne nous donnent aucun moyen pour déchi­rer le voile dont Sei­get­su a vou­lu enve­lop­per son exis­tence. Voi­ci un haï­ku : «La route du Nord / mon errance est ma mai­son / loin­tain feu de bois»***. On sup­pose que le soleil vient de se cou­cher sur notre poète tou­jours en marche. C’est l’hiver. Un feu de bois loin­tain, visible à tra­vers une porte cou­lis­sante en papier, éveille de l’émoi au fond de son cœur. Autre haï­ku : «Le plu­vier titube / la nuit vient le dégri­ser / on entend sa voix»****. On peut pré­su­mer que notre poète est ivre, et la nuit si froide qu’il a pré­fé­ré mar­cher plu­tôt que de cher­cher vai­ne­ment le som­meil. Il entend un plu­vier dans le noir, et sans le voir, il s’imagine l’oiseau en train de titu­ber comme lui, com­pa­gnon de son vaga­bon­dage, et aus­si de ses peines. Der­nier haï­ku : «Pour le Nou­vel An / un habit tout neuf; jadis / j’avais une femme»*****. Notre poète, quelque pauvre qu’il soit, s’est vêtu d’habits neufs pour le jour de l’An comme c’est la cou­tume. Il est seul. Dans la pre­mière moi­tié de sa vie, il avait un logis accueillant et confor­table; mais on peut devi­ner que la perte de sa femme a pré­ci­pi­té sa déci­sion de s’éloigner de tout et de tous pour s’engager sur la voie du haï­ku : «Ren­con­trant le haï­ku», dit-il dans une rare confi­dence******, «je me mis à suivre le vent, à pour­suivre les nuages, à goû­ter les fleurs, les oiseaux, et cette poé­sie devint la fina­li­té de ma vie».

* En japo­nais 井上井月. De son vrai nom Inoue Kat­su­zo (井上克三). Haut

** p. 22 Haut

*** En japo­nais «行暮し越路や榾の遠明り». Haut

**** En japo­nais «酒さめて千鳥のまこときく夜かな». Haut

***** En japo­nais «妻持ちしことも有りしを着衣始». Haut

****** p. 21. Haut