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Sima Qian, «Les Mémoires historiques. Tome II. Chapitres 5-12»

éd. Librairie d’Amérique et d’Orient A. Maisonneuve, coll. UNESCO d’œuvres représentatives, Paris

éd. Librai­rie d’Amérique et d’Orient A. Mai­son­neuve, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives, Paris

Il s’agit des «Mémoires his­to­riques» («Shi Ji»*) de Sima Qian**, illustre chro­ni­queur chi­nois (IIe-Ier siècle av. J.-C.) que ses com­pa­triotes placent au-des­sus de tous en disant qu’autant le soleil l’emporte en éclat sur les autres astres, autant Sima Qian l’emporte en mérite sur les autres his­to­riens; et que les mis­sion­naires euro­péens sur­nomment l’«Héro­dote de la Chine». Fils d’un savant et savant lui-même, Sima Qian fut éle­vé par l’Empereur à la digni­té de «grand scribe» («tai shi»***) en 108 av. J.-C. Son père, qui avait été son pré­dé­ces­seur dans cet emploi, sem­blait l’avoir pré­vu; car il avait fait voya­ger son fils dans tout l’Empire et lui avait lais­sé un immense héri­tage en cartes et en manus­crits. De plus, dès que Sima Qian prit pos­ses­sion de sa charge, la Biblio­thèque impé­riale lui fut ouverte; il alla s’y ense­ve­lir. «De même qu’un homme qui porte une cuvette sur la tête ne peut pas lever les yeux vers le ciel, de même je rom­pis toute rela­tion… car jour et nuit je ne pen­sais qu’à employer jusqu’au bout mes indignes capa­ci­tés et j’appliquais tout mon cœur à m’acquitter de ma charge», dit-il****. Mais une dis­grâce qu’il s’attira en pre­nant la défense d’un mal­heu­reux, ou plu­tôt un mot cri­tique sur le goût de l’Empereur pour la magie*****, le fit tom­ber en dis­grâce et le condam­na à la cas­tra­tion. Sima Qian était si pauvre, qu’il ne fut pas en état de don­ner les deux cents onces d’argent pour se rédi­mer du sup­plice infa­mant. Ce mal­heur, qui assom­brit tout le reste de sa vie, ne fut pas sans exer­cer une pro­fonde influence sur sa pen­sée. Non seule­ment Sima Qian n’avait pas pu se rache­ter, mais per­sonne n’avait osé prendre sa défense. Aus­si loue-t-il fort dans ses «Mémoires his­to­riques» tous «ceux qui font peu de cas de leur propre vie pour aller au secours de l’homme de bien qui est en péril»******. Il approuve sou­vent aus­si des hommes qui avaient été calom­niés et mis au ban de la socié­té. Enfin, n’est-ce pas l’amertume de son propre cœur, aigri par la dou­leur, qui s’exprime dans ce cri : «Quand Zhu­fu Yan******* [mar­chait sur] le che­min des hon­neurs, tous les hauts digni­taires l’exaltaient; quand son renom fut abat­tu, et qu’il eut été mis à mort avec toute sa famille, les offi­ciers par­lèrent à l’envi de ses défauts; c’est déplo­rable!»********

Cepen­dant, si l’infortune ren­dit Sima Qian sombre et misan­thrope, elle ne fit pas de lui un pes­si­miste : «Le sage», dit-il*********, «a peine à quit­ter le monde avant d’avoir ren­du son nom célèbre». C’est cette der­nière croyance qui le rat­ta­cha lui-même à la vie. Au moment où il se vit jeté en pri­son et condam­né à une humi­lia­tion suprême, il aurait pu échap­per à cette honte en renon­çant volon­tai­re­ment à l’existence; il pré­fé­ra la subir pour ter­mi­ner une œuvre capable non seule­ment de lui assu­rer une renom­mée impé­ris­sable, mais de réta­blir la jus­tice, en dis­tri­buant à cha­cun le rang qui lui est dû. Il res­ti­tua la renom­mée de ceux qui s’étaient dis­tin­gués dans l’histoire par l’équité de leurs actions ou par leur héroïsme; il remit à l’honneur la sagesse; il ren­dit évi­dents le vrai et le faux; il dénon­ça les erreurs et les tur­pi­tudes des puis­sants, fussent-ils ses contem­po­rains; il fut l’avocat du bien dans une époque de des­po­tisme abso­lu. Grâce à ses «Mémoires his­to­riques», des frag­ments ines­ti­mables de la lit­té­ra­ture ancienne de la Chine furent arra­chés à l’oubli et aux atteintes du temps. Sima Qian prit soin, en effet, d’en citer même les plus rares, c’est-à-dire ceux qui n’étaient pas répan­dus dans le public et qui avaient cepen­dant une valeur telle, qu’ils méri­taient d’être conser­vés. «Il n’est guère pos­sible de s’enthousiasmer pour Sima Qian : col­lec­tion­neur patient de vieux docu­ments, il nous étonne par son éru­di­tion plus qu’il ne nous séduit par son génie. Mais son œuvre est deve­nue grande par la gran­deur de son sujet; elle par­ti­cipe de l’intérêt immor­tel qui est inhé­rent à la jeu­nesse de la civi­li­sa­tion en Extrême-Orient, et devient ain­si un monu­ment pour l’éternité — “ktê­ma eis aei”**********», explique Édouard Cha­vannes.

autant le soleil l’emporte en éclat sur les autres astres, autant Sima Qian l’emporte en mérite sur les autres his­to­riens

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée de la manière de Sima Qian : «Sui­vant un dic­ton popu­laire, celui qui n’oublie pas les choses pas­sées est le maître des choses à venir. C’est pour­quoi, lorsqu’un homme supé­rieur est à la tête de l’État, il observe ce que fut la haute Anti­qui­té, il constate ce qu’est le temps pré­sent, il fait entrer en ligne de compte les hommes et les affaires; il exa­mine les rai­sons du suc­cès et de la ruine; il étu­die ce qui cause l’autorité et la puis­sance; dans ce qu’il repousse et dans ce qu’il admet, il se conforme à l’ordre des choses; s’il change et trans­forme, c’est au temps vou­lu; ain­si il pro­longe ses jours pen­dant fort long­temps, et ses dieux de la terre et des mois­sons jouissent du repos»***********.

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* En chi­nois «史記». Autre­fois trans­crit «Che Ki», «Se-ki», «Sée-ki», «Ssé-ki», «Schi Ki», «Shi Ki» ou «Shih Chi». Haut

** En chi­nois 司馬遷. Autre­fois trans­crit Sy-ma Ts’ien, Sémat­siene, Ssé­mat­sien, Se-ma Ts’ien, Sze-ma Csien, Sz’ma Ts’ien, Sze-ma Ts’ien, Sseû-ma Ts’ien, Sse-ma-thsien, Ssé ma Tsian ou Ssu-ma Ch’ien. Haut

*** En chi­nois 太史. Autre­fois trans­crit «t’ai che». Haut

**** «Lettre à Ren An» («報任安書»). Haut

***** Sima Qian avait cri­ti­qué tous les impos­teurs qui jouis­saient d’un grand cré­dit à la Cour grâce aux fables qu’ils débi­taient : tels étaient un magi­cien qui pré­ten­dait mon­trer les empreintes lais­sées par les pieds gigan­tesques d’êtres sur­na­tu­rels; un devin qui par­lait au nom de la prin­cesse des esprits, et en qui l’Empereur avait tant de confiance qu’il s’attablait seul avec lui; un char­la­tan qui pro­met­tait l’immortalité; etc. Haut

****** ch. 124. Haut

******* En chi­nois 主父偃. Autre­fois trans­crit Tchou-fou Yen ou Chu-fu Yen. L’Empereur Wu avait nom­mé, auprès de chaque roi, des conseillers qui étaient en réa­li­té des rap­por­teurs. Leur tâche était sou­vent périlleuse : le conseiller Zhu­fu Yan fut mis à mort avec toute sa famille à cause des faits qu’il avait rap­por­tés. Haut

******** ch. 112. Haut

********* ch. 61. Haut

********** En grec «κτῆμα εἰς ἀεί». Réfé­rence à Thu­cy­dide, «His­toire», liv. I, ch. 22 : «Cet ouvrage est com­po­sé pour être “un impé­ris­sable bien” plu­tôt qu’une œuvre agréable un moment à l’oreille». Haut

*********** p. 224. Haut