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Galland, «Journal, [pendant] la période parisienne. Tome III (1712-1713)»

éd. Peeters, coll. Association pour la promotion de l’histoire et de l’archéologie orientales-Mémoires, Louvain

éd. Pee­ters, coll. Asso­cia­tion pour la pro­mo­tion de l’histoire et de l’archéologie orien­tales-Mémoires, Lou­vain

Il s’agit du «Jour­nal» d’Antoine Gal­land, orien­ta­liste et numis­mate fran­çais (XVIIe-XVIIIe siècle), à qui l’on doit une des œuvres qui modi­fièrent le plus l’imagination lit­té­raire, sinon pro­fon­dé­ment, du moins dans la fan­tai­sie, je veux dire les «Mille et une Nuits». Toute sa vie, Gal­land vécut seul, presque sans autres amis que ses livres — les seuls qui ne le déçurent jamais. Savant de pre­mier ordre, il s’attachait à étu­dier les langues orien­tales et les médailles antiques, propres à jeter quelque lumière — si infime fût-elle — sur les annales du pas­sé. Voya­geur, il cher­chait les traits négli­gés par ses devan­ciers. Sou­vent heu­reux dans ses recherches, simple et labo­rieux, il était, cepen­dant, d’une cer­taine humeur dans la lec­ture de ses contem­po­rains, qu’il ne pou­vait souf­frir d’y voir impri­mées des erreurs sans prendre la plume pour les cor­ri­ger. «J’y trou­vai», écrit-il au sujet d’un livre*, «des expli­ca­tions si fort hors du bon sens, que je fus contraint de ces­ser la lec­ture pour la reprendre le matin, de crainte que je n’en puisse dor­mir. Mais je fus plus d’une heure et demie à m’endormir, non­obs­tant les efforts que je pus faire pour chas­ser de mon esprit ces extra­va­gances, dont l’auteur, qui ne s’était pas nom­mé, se fai­sait néan­moins assez connaître». Ses écrits res­tèrent tou­jours, pour le nombre et l’importance, au-des­sous de son éru­di­tion. Un jour, il eut une dis­cus­sion très vive à l’Académie des ins­crip­tions; dans une de ses répliques, on remarque ce pas­sage qui montre l’étendue de son acti­vi­té inlas­sable et sa haute rigueur : «Pytha­gore ne deman­dait à ses dis­ciples que sept ans de silence pour s’instruire des prin­cipes de la phi­lo­so­phie avant que d’en écrire ou d’en vou­loir juger. Sans que per­sonne l’eût exi­gé, j’ai gar­dé un silence plus rigide et plus long dans l’étude des médailles. Ce silence a été de trente années. Pen­dant tout ce temps-là, je ne me suis pas conten­té d’écouter un grand nombre de maîtres habiles, de lire et d’examiner leurs ouvrages; j’ai encore manié et déchif­fré plu­sieurs mil­liers de médailles grecques et latines, tant en France qu’en Syrie et en Pales­tine, à Smyrne, à Constan­ti­nople, à Alexan­drie et dans les îles de l’Archipel»**.

Il n’y a pas de plus humble et de plus pauvre ori­gine, par­mi les auteurs et artistes du siècle des «Lettres per­sanes», de «La Nou­velle Héloïse» et de l’«Ency­clo­pé­die», que l’origine d’Antoine Gal­land. Fils d’un pâtre et d’une mère rus­tique, il per­dit son père à l’âge de quatre ans, se trou­vant le der­nier de sept enfants affa­més. «Pauvre enfant, noble enfant, qui devais pro­di­guer de tes mains toutes-puis­santes les perles, les dia­mants, les cou­ronnes plus que royales, à peine avais-tu de ta mère un sou­rire!», dit Jules Janin. Sa mère, réduite à vivre du très modique tra­vail de ses mains, ne pou­vait sub­ve­nir aux dépenses qu’aurait exi­gées l’achèvement de ses études lit­té­raires, de sorte que Gal­land dut prendre un métier et renon­cer aux lettres. Il ne put sup­por­ter qu’un an cette cruelle dis­trac­tion et il par­tit du logis de sa mère, à pied, pour l’immense Paris, sans autre res­source que l’adresse d’une vieille parente qui y était. La har­diesse de sa réso­lu­tion inter­vint en sa faveur : le sous-prin­ci­pal du col­lège du Ples­sis lui fit conti­nuer ses études, puis le confia aux soins d’un doc­teur de la Sor­bonne. Rien de plus heu­reux que ce der­nier bien­fait ne pou­vait arri­ver à Gal­land; et l’on peut dire que cela pré­pa­ra et assu­ra les suc­cès de sa car­rière lit­té­raire. Il se for­ti­fia dans l’hébreu; et cela lui fit naître l’envie de se rendre fami­lier des autres langues orien­tales, qui lui ser­virent à apprendre une infi­ni­té de choses : «Peut-on sou­te­nir qu’il est inutile de connaître ce que tant d’excellents écri­vains ont pen­sé», écrit-il dans sa pré­face à la «Biblio­thèque orien­tale», «ce qu’ils ont écrit de leur reli­gion, de leurs his­toires, de leurs pays, de leurs cou­tumes, de leurs lois, des ver­tus qu’ils pra­tiquent, des vices qu’ils détestent? Et par là, n’est-ce pas acqué­rir sans peine et sans sor­tir de chez soi ce que l’on devrait aller cher­cher… en voya­geant pour se per­fec­tion­ner et deve­nir un homme accom­pli, un homme qui juge sai­ne­ment de toutes choses [et] qui en parle de même? [C’est ce] que l’on ne peut exé­cu­ter qu’à pro­por­tion des connais­sances que l’on a acquises, non seule­ment de ce qui se passe sous l’horizon où l’on res­pire l’air qui fait vivre, mais encore dans tout l’univers.» Gal­land tra­vaillait sans cesse, en quelque situa­tion qu’il se trou­vât, prê­tant peu d’attention à ses besoins, n’en prê­tant aucune à ses com­mo­di­tés. «Homme vrai jusque dans les moindres choses», rap­porte un contem­po­rain***, «il mou­rut le 17 février der­nier d’un redou­ble­ment d’asthme, auquel se joi­gnit, sur la fin, une fluxion de poi­trine : il avait soixante-neuf ans. L’amour des lettres est la der­nière chose qui s’est éteinte en lui. Il pen­sa, peu de jours avant sa mort, que ses ouvrages — l’unique bien qu’il lais­sait — pour­raient être dis­si­pés s’il n’y met­tait ordre. Il le fit, et de la façon la plus simple et la plus mili­taire».

«L’amour des lettres est la der­nière chose qui s’est éteinte en lui»

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style du «Jour­nal» : «Same­di, 9 de jan­vier [1712]. — Je ne sor­tis pas l’après-dîner : je le pas­sai auprès du feu à la lec­ture d’Aristophane. Envi­ron à la même heure que le jour de devant, l’hygromètre était remon­té au sec de 50° avec gelée assez forte.

Dimanche, 10 de jan­vier [1712]. — L’hygromètre était des­cen­du à l’humidité de 20°. Il tom­ba du ver­glas le matin, et il fit un grand brouillard l’après-dîner. Je ne sor­tis que pour aller à la messe, et je fis la même lec­ture»****.

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* «Jour­nal», 4 juin 1711. Haut

** Dans Jour­dain, «Gal­land (Antoine)», p. 351. Haut

*** Claude Gros de Boze. Haut

**** p. 36. Haut