Galland, « Journal, [pendant] la période parisienne. Volume IV (1714-1715) »

éd. Peeters, coll. Association pour la promotion de l’histoire et de l’archéologie orientales-Mémoires, Louvain

éd. Pee­ters, coll. As­so­cia­tion pour la pro­mo­tion de l’histoire et de l’archéologie orien­tales-Mé­moires, Lou­vain

Il s’agit du « Jour­nal » d’Antoine Gal­land, orien­ta­liste et nu­mis­mate fran­çais (XVIIe-XVIIIe siècle), à qui l’on doit une des œuvres qui mo­di­fièrent le plus l’imagination lit­té­raire, si­non pro­fon­dé­ment, du moins dans la fan­tai­sie, je veux dire les « Mille et une Nuits ». Toute sa vie, Gal­land vé­cut seul, presque sans autres amis que ses livres — les seuls qui ne le dé­çurent ja­mais. Sa­vant de pre­mier ordre, il s’attachait à étu­dier les langues orien­tales et les mé­dailles an­tiques, propres à je­ter quelque lu­mière — si in­fime fût-elle — sur les an­nales du passé. Voya­geur, il cher­chait les traits né­gli­gés par ses de­van­ciers. Sou­vent heu­reux dans ses re­cherches, simple et la­bo­rieux, il était, ce­pen­dant, d’une cer­taine hu­meur dans la lec­ture de ses contem­po­rains, qu’il ne pou­vait souf­frir d’y voir im­pri­mées des er­reurs sans prendre la plume pour les cor­ri­ger. « J’y trou­vai », écrit-il au su­jet d’un livre1, « des ex­pli­ca­tions si fort hors du bon sens, que je fus contraint de ces­ser la lec­ture pour la re­prendre le ma­tin, de crainte que je n’en puisse dor­mir. Mais je fus plus d’une heure et de­mie à m’endormir, non­obs­tant les ef­forts que je pus faire pour chas­ser de mon es­prit ces ex­tra­va­gances, dont l’auteur, qui ne s’était pas nommé, se fai­sait néan­moins as­sez connaître ». Ses écrits res­tèrent tou­jours, pour le nombre et l’importance, au-des­sous de son éru­di­tion. Un jour, il eut une dis­cus­sion très vive à l’Académie des ins­crip­tions ; dans une de ses ré­pliques, on re­marque ce pas­sage qui montre l’étendue de son ac­ti­vité in­las­sable et sa haute ri­gueur : « Py­tha­gore ne de­man­dait à ses dis­ciples que sept ans de si­lence pour s’instruire des prin­cipes de la phi­lo­so­phie avant que d’en écrire ou d’en vou­loir ju­ger. Sans que per­sonne l’eût exigé, j’ai gardé un si­lence plus ri­gide et plus long dans l’étude des mé­dailles. Ce si­lence a été de trente an­nées. Pen­dant tout ce temps-là, je ne me suis pas contenté d’écouter un grand nombre de maîtres ha­biles, de lire et d’examiner leurs ou­vrages ; j’ai en­core ma­nié et dé­chif­fré plu­sieurs mil­liers de mé­dailles grecques et la­tines, tant en France qu’en Sy­rie et en Pa­les­tine, à Smyrne, à Constan­ti­nople, à Alexan­drie et dans les îles de l’Archipel »2.

Il n’y a pas de plus humble et de plus pauvre ori­gine, parmi les au­teurs et ar­tistes du siècle des « Lettres per­sanes », de « La Nou­velle Hé­loïse » et de l’« En­cy­clo­pé­die », que l’origine d’Antoine Gal­land. Fils d’un pâtre et d’une mère rus­tique, il per­dit son père à l’âge de quatre ans, se trou­vant le der­nier de sept en­fants af­fa­més. « Pauvre en­fant, noble en­fant, qui de­vais pro­di­guer de tes mains toutes-puis­santes les perles, les dia­mants, les cou­ronnes plus que royales, à peine avais-tu de ta mère un sou­rire ! », dit Jules Ja­nin. Sa mère, ré­duite à vivre du très mo­dique tra­vail de ses mains, ne pou­vait sub­ve­nir aux dé­penses qu’aurait exi­gées l’achèvement de ses études lit­té­raires, de sorte que Gal­land dut prendre un mé­tier et re­non­cer aux lettres. Il ne put sup­por­ter qu’un an cette cruelle dis­trac­tion et il par­tit du lo­gis de sa mère, à pied, pour l’immense Pa­ris, sans autre res­source que l’adresse d’une vieille pa­rente qui y était. La har­diesse de sa ré­so­lu­tion in­ter­vint en sa fa­veur : le sous-prin­ci­pal du col­lège du Ples­sis lui fit conti­nuer ses études, puis le confia aux soins d’un doc­teur de la Sor­bonne. Rien de plus heu­reux que ce der­nier bien­fait ne pou­vait ar­ri­ver à Gal­land ; et l’on peut dire que cela pré­para et as­sura les suc­cès de sa car­rière lit­té­raire. Il se for­ti­fia dans l’hébreu ; et cela lui fit naître l’envie de se rendre fa­mi­lier des autres langues orien­tales, qui lui ser­virent à ap­prendre une in­fi­nité de choses : « Peut-on sou­te­nir qu’il est in­utile de connaître ce que tant d’excellents écri­vains ont pensé », écrit-il dans sa pré­face à la « Bi­blio­thèque orien­tale », « ce qu’ils ont écrit de leur re­li­gion, de leurs his­toires, de leurs pays, de leurs cou­tumes, de leurs lois, des ver­tus qu’ils pra­tiquent, des vices qu’ils dé­testent ? Et par là, n’est-ce pas ac­qué­rir sans peine et sans sor­tir de chez soi ce que l’on de­vrait al­ler cher­cher… en voya­geant pour se per­fec­tion­ner et de­ve­nir un homme ac­com­pli, un homme qui juge sai­ne­ment de toutes choses [et] qui en parle de même ? [C’est ce] que l’on ne peut exé­cu­ter qu’à pro­por­tion des connais­sances que l’on a ac­quises, non seule­ment de ce qui se passe sous l’horizon où l’on res­pire l’air qui fait vivre, mais en­core dans tout l’univers. » Gal­land tra­vaillait sans cesse, en quelque si­tua­tion qu’il se trou­vât, prê­tant peu d’attention à ses be­soins, n’en prê­tant au­cune à ses com­mo­di­tés. « Homme vrai jusque dans les moindres choses », rap­porte un contem­po­rain3, « il mou­rut le 17 fé­vrier der­nier d’un re­dou­ble­ment d’asthme, au­quel se joi­gnit, sur la fin, une fluxion de poi­trine : il avait soixante-neuf ans. L’amour des lettres est la der­nière chose qui s’est éteinte en lui. Il pensa, peu de jours avant sa mort, que ses ou­vrages — l’unique bien qu’il lais­sait — pour­raient être dis­si­pés s’il n’y met­tait ordre. Il le fit, et de la fa­çon la plus simple et la plus mi­li­taire ».

« L’amour des lettres est la der­nière chose qui s’est éteinte en lui »

Voici un pas­sage qui don­nera une idée du style du « Jour­nal » : « Le ma­tin, j’appris de M. l’abbé Cou­ture, au Col­lège royal, que M. de Fiennes, ci-de­vant en­fant de langue à Constan­ti­nople et de­puis pre­mier drog­man de la na­tion fran­çaise au Caire, avait été nommé pro­fes­seur du Roi en langue arabe, à la place de M. Pé­tis [de La Croix], mort le 4 de dé­cembre 1713.

L’après-dîner, après avoir conti­nué pen­dant quelque temps l’explication gram­ma­ti­cale de la dix-hui­tième sou­rate de l’Alcoran, j’allai à la vente de la bi­blio­thèque de M. l’abbé Gal­lois, où j’achetai l’ouvrage de Marc Au­rèle “Ta eis heau­ton”4 [c’est-à-dire “À soi-même”] de l’édition de Mé­ric Ca­sau­bon, à Londres en 1643, in-12.

Le soir, je lus le livre dix-hui­tième de “L’Iliade” d’Homère, et le neu­vième cha­pitre de l’“Histoire” de Dio­dore de Si­cile, le­quel est fort long.

Le temps fut cou­vert et obs­cur toute la jour­née »5.

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  1. « Jour­nal », 4 juin 1711. Haut
  2. Dans Jour­dain, « Gal­land (An­toine) », p. 351. Haut
  3. Claude Gros de Boze. Haut
  1. En grec « Τὰ εἰς ἑαυτόν ». Haut
  2. p. 44. Haut