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Manilius, «Astronomicon. Tome II»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de Mar­cus Mani­lius, auteur latin (Ier siècle av. J.-C.-Ier siècle apr. J.-C.), autant poète qu’astronome ou astro­logue, et dont l’œuvre décrit le monde comme une immense machine dont Dieu est la Rai­son suprême et le grand hor­lo­ger. La vie de Mani­lius paraît avoir été celle d’un savant enthou­siaste, mais reti­ré, parce qu’aucune source antique ne nous parle de lui. Quin­tillien, qui men­tionne un grand nombre d’écrivains, ne dit rien sur notre savant, qui leur est pour­tant supé­rieur. On a pré­ten­du, d’après quelques tour­nures inso­lites qu’on ne trouve pas aisé­ment chez des auteurs du même siècle, qu’il était un étran­ger. Cepen­dant faut-il s’étonner que, trai­tant un sujet neuf et inha­bi­tuel, il ait employé des formes éga­le­ment inha­bi­tuelles? Mani­lius le sen­tait lui-même et il s’en excuse dès les pre­mières lignes de son poème : «Je serai», dit-il, «le pre­mier des Romains qui ferai entendre sur l’Hélicon ces nou­veaux concerts». Il vivait, en tout cas, sous le règne d’Auguste, parce qu’il s’adresse à cet Empe­reur comme à un per­son­nage contem­po­rain. Et puis, dans un pas­sage du livre I*, il fait allu­sion à la défaite de Varus** comme à un évé­ne­ment tout récent. Or, elle sur­vint en 9 apr. J.-C. Mani­lius a lais­sé à la pos­té­ri­té un unique poème inti­tu­lé «Astro­no­miques» («Astro­no­mi­con»***) et qui est inté­res­sant à plus d’un titre. Il touche, à vrai dire, bien plus à l’astrologie qu’à l’astronomie, parce que, des cinq livres qu’il contient, le pre­mier seule­ment se rap­porte à la sphé­ri­ci­té de la Terre, à la divi­sion du ciel, aux comètes; les quatre autres sont pure­ment astro­lo­giques et sont une sorte de trai­té com­plet de l’horoscope.

Il pressent quelque cause divine sous cet infi­ni qui l’enveloppe

Une ver­si­fi­ca­tion très agréable, digne du grand siècle, prête à cet ouvrage une élé­gance peu com­mune. Mani­lius, par ailleurs, ne manque pas d’importance en tant que phi­lo­sophe. Il a de géné­reuses pen­sées et tend à s’élever; il ne s’arrête pas aux astres visibles qu’il décrit. Il pressent quelque cause divine sous cet infi­ni qui l’enveloppe. Il ne bâtit pas, comme Lucrèce, un sys­tème d’athéisme; il réfute la doc­trine des atomes. Il admet une Pro­vi­dence et ne veut pas que le monde soit créé et gou­ver­né par l’agrégation for­tuite des élé­ments dont il est consti­tué : «Dans ce vaste uni­vers», dit-il, «rien n’est si éton­nant que son uni­for­mi­té et que l’ordre constant qui en règle tous les res­sorts. Le nombre des par­ties ne cause aucune confu­sion…; les mou­ve­ments ne se pré­ci­pitent jamais; jamais ils ne se ralen­tissent… Peut-on conce­voir une machine plus com­po­sée dans ses res­sorts, plus uni­forme dans ses effets? Quant à moi, je ne pense pas qu’il soit pos­sible de démon­trer, avec plus d’évidence, que le monde est gou­ver­né par une puis­sance divine…; que ce n’est point un hasard créa­teur qui l’a pro­duit». Il trouve quel­que­fois des accents sublimes pour célé­brer l’éternelle struc­ture du monde; témoin ce dis­tique que j’admire : «Tel que l’ont obser­vé nos aïeux, tel le ver­ront nos neveux : il est Dieu, puisqu’il est immuable» («Non alium videre patres, aliumve nepotes aspi­cient : Deus est, qui non muta­tur in ævo»).

Il n’existe pas moins de trois tra­duc­tions fran­çaises des «Astro­no­miques», mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle d’Alexandre-Gui Pin­gré.

«Fata regunt orbem, cer­ta stant omnia lege,
Cunc­taque per cer­tos signan­tur tem­po­ra casus.
Nas­centes mori­mur, finisque ab ori­gine pen­det.
Hinc et opes et regna fluunt, et sæpius orta
Pau­per­tas, artesque datæ, moresque crea­tis,
Et vitia et clades, dam­na et com­pen­dia rerum.
Nemo carere dato pote­rit, nec habere nega­tum,
For­tu­namve suis invi­tam pren­dere votis,
Aut fugere ins­tan­tem; sors est sua cuique feren­da.»
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

«Le des­tin règle tout, tout est sou­mis à ses lois immuables; tous les évé­ne­ments sont irré­vo­ca­ble­ment liés aux temps qui doivent les pro­duire. L’instant qui nous voit naître a déter­mi­né celui de notre mort; notre fin dépend du pre­mier moment de notre exis­tence. De ce même prin­cipe découlent les richesses, les digni­tés, sou­vent même la pau­vre­té, les suc­cès dans les arts, les mœurs, les défauts, les mal­heurs, la perte ou l’augmentation des biens. Ce que le des­tin nous pré­pare ne peut nous man­quer; nous n’acquerrons jamais ce qu’il nous refuse. En vain essaye­rions-nous de pré­ve­nir par nos dési­rs les faveurs ou les menaces de la for­tune : il faut que cha­cun se sou­mette au sort qui lui est réser­vé.»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Pin­gré

«Le des­tin régit le monde : tout sub­siste par des lois déter­mi­nées; immuable est le cours des évé­ne­ments qui doivent signa­ler la suite des âges.

La nais­sance entraîne la mort : la fin n’est que la consé­quence du com­men­ce­ment. De cette loi découlent richesse, puis­sance royale, et plus sou­vent encore pau­vre­té, arts et mœurs, et vices, et désastres, et pertes et accrois­se­ments de for­tune! Ce que le des­tin nous assigne, nous sommes sûrs de l’avoir, de même que nous n’aurons pas ce qu’il nous refuse, et qu’en dépit de nos vœux, nous ne pour­rons ni sai­sir la bonne for­tune, si elle nous repousse, ni évi­ter la mau­vaise, si elle nous pour­suit : cha­cun a sa des­ti­née qu’il lui faut subir.»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Eugène Fal­lex (dans «Antho­lo­gie des poètes latins. Tome II», XIXe siècle)

«Le des­tin règle l’univers, tout existe par sa loi immuable; les évé­ne­ments sont déter­mi­nés pour tous les ins­tants. En nais­sant, nous mou­rons; notre mort dépend de notre pre­mier jour. De ce point de départ découlent pour les créa­tures humaines les richesses, les digni­tés, et sou­vent la pau­vre­té, l’aptitude aux arts, les mœurs, les vices, les mal­heurs, la perte et l’accroissement des biens; per­sonne ne peut man­quer d’avoir ce que la for­tune lui donne, ni pos­sé­der ce qu’elle refuse. Nul ne peut sai­sir la for­tune quand elle résiste aux vœux, ni la fuir quand elle menace : cha­cun doit sup­por­ter son propre sort.»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Adolphe Mazure (dans «Les Poètes antiques : études morales et lit­té­raires. Tome II. Latins», XIXe siècle, p. 199-211)

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* v. 898-901. Haut

** À Teu­to­bourg, en Ger­ma­nie. Haut

*** Cal­qué sur le grec «Astro­no­mi­kôn» («Ἀστρονομικῶν»). Haut