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Heredia, «Correspondance. Tome I. Les Années de formation (1846-1865)»

éd. H. Champion, coll. Bibliothèque des correspondances, Paris

éd. H. Cham­pion, coll. Biblio­thèque des cor­res­pon­dances, Paris

Il s’agit de la «Cor­res­pon­dance» de José-Maria de Here­dia*, poète de l’école du Par­nasse (XIXe siècle). On nomme par­nas­siens le groupe d’écrivains fran­çais qui se consti­tua autour de la revue «Le Par­nasse contem­po­rain», et qui se pro­po­sa comme but l’admiration de l’antique : «Que j’entende par­ler de l’Égypte ou de l’Inde, aus­si­tôt mon esprit s’agite pour fran­chir l’horizon qui m’emprisonne; que le nom de la Grèce soit pro­non­cé, et voi­là mon ima­gi­na­tion par­tie : je vogue sur la mer Ionienne, je débarque au Pirée, et je revois l’un après l’autre ces sen­tiers si sou­vent par­cou­rus sur le char des poètes en com­pa­gnie des héros ou des dieux»**. L’impression que fit l’Antiquité sur ces écri­vains fut très pro­fonde. Mécon­tents du monde indus­triel où les poètes deve­naient d’heure en heure plus inutiles, et où l’art res­tait pré­sent par cha­ri­té et comme un décor insi­gni­fiant, les par­nas­siens cou­rurent en troupe vers les temples rui­nés de l’Antiquité. Ils s’attachèrent à elle; ils se firent ses ser­vi­teurs; ils se mon­trèrent injustes pour tout ce qui ne la tou­chait pas : «Allons res­pec­tueu­se­ment deman­der des leçons à la Muse ionienne! C’est… une richesse si grande que d’avoir, à l’abri des… émo­tions fié­vreuses de l’art mélan­co­lique et tour­men­té de nos époques modernes, un refuge dans le monde jeune et serein de la poé­sie antique. Plai­gnons ceux dont la pen­sée ne pénètre jamais dans cette région à la fois héroïque et pai­sible où se meuvent les poètes, les guer­riers et les sages!»*** Here­dia et Leconte de Lisle furent les der­niers repré­sen­tants de cette école; ils en furent aus­si les plus fidèles, car ils en appli­quèrent la doc­trine avec le plus de fer­me­té et d’imperturbable confiance, sans défaillance. C’est que pour ces deux créoles — natifs l’un de Cuba, l’autre de la Réunion — l’Antiquité se mêle et se confond avec l’île natale, immen­sé­ment agran­die par leur ima­gi­na­tion, aug­men­tée de tout pays où la nature, belle et robuste, a déployé des éner­gies pri­mi­tives, que ce soit au pied de l’Himalaya ou dans les val­lons de la Grèce, dans les champs sici­liens ou sous le soleil égyp­tien. «Il n’est pas besoin d’être un grand psy­cho­logue pour com­prendre que [l’exotisme] sou­vent affi­ché par [Here­dia et Leconte de Lisle] n’est en réa­li­té qu’une espèce d’exorcisme, d’incantation, pour échap­per [au sou­ve­nir] du départ, de l’exil, de la rup­ture avec la terre natale», dit avec rai­son M. Edgard Pich****.

Oui, la terre natale revit dans les rêves exo­tiques de ces deux créoles. Pour peu­pler sa mytho­lo­gie de divi­ni­tés marines, Here­dia ne fait que se sou­ve­nir de la mer des Caraïbes, en face de laquelle les sen­ti­ments de vague, de ter­reur, d’infini et de beau­té qui mon­taient dans son âme d’enfant, lui révé­laient tout un cycle de divi­ni­tés insai­sis­sables. De même, les bœufs hin­dous «dont le poil est de neige et la corne d’argent»*****, Leconte de Lisle les connaît depuis son enfance; il les voyait, indo­lents et robustes, humer l’air tro­pi­cal. Il pense encore à eux le jour où, en l’honneur du tau­reau olym­pien, il écrit son «Ful­tus hya­cin­tho».

l’Antiquité se mêle et se confond avec l’île natale

«Il y a [chez Here­dia et Leconte de Lisle] le bouillon­ne­ment d’une pen­sée conte­nue sous la beau­té de la forme. Il y a sur­tout ce qu’ils pos­sèdent seuls — le don d’accumuler dans un der­nier vers toute une époque de l’histoire, une exis­tence de héros, une échap­pée inter­mi­nable sur les pers­pec­tives de l’espace ou du temps. Ain­si, le vers déjà fameux d’“Antoine et Cléo­pâtre”, quand Antoine voit pas­ser dans les yeux de sa maî­tresse la déroute d’Actium, le nœud de l’histoire romaine, le des­tin du monde : “Toute une mer immense où fuyaient des galères”. Ain­si, “Le Labou­reur” sur la glèbe, au milieu de ses outils, quand : “Il songe que peut-être il fau­dra, chez les morts, labou­rer des champs d’ombre arro­sés par l’Érèbe”. Ce sont là les maté­riaux impé­ris­sables de leur œuvre, le butin dési­gné de toutes les antho­lo­gies, tant qu’il y aura une langue fran­çaise», dit le vicomte de Vogüé******.

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style de la «Cor­res­pon­dance» : «Mère ché­rie… Cuba est un pays cent fois plus beau sous les rap­ports du pays même; mais que de monu­ments, de villes, de beau­tés en France! La France, ce sont les hommes qui en ont fait le plus beau pays du monde; Cuba, c’est Dieu seul, et pour moi il me semble que j’aime mieux Cuba, et ensuite tu y es. Tu ne sais pas com­bien je serai heu­reux de m’embarquer — ce sera pour t’embrasser — et com­bien il me coû­te­ra de quit­ter tous mes bons amis»*******.

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

* À ne pas confondre avec José María Here­dia y Here­dia, cou­sin ger­main de Here­dia et auteur de l’ode au «Nia­ga­ra». Haut

** Vic­tor de Laprade, «Ques­tions d’art et de morale». Haut

*** id. Haut

**** «Pré­face aux “Œuvres com­plètes” de Leconte de Lisle», p. 11-12. Haut

***** Leconte de Lisle, «Nur­ma­hal». Haut

****** «Remer­cie­ment au poète des “Tro­phées”». Haut

******* p. 150-151. Haut