Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clefRichard Goulet : traducteur ou traductrice

Eunape, « Vies de philosophes et de sophistes. Tome II »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

Il s’agit des « Vies de philosophes et de sophistes » (« Bioi philosophôn kai sophistôn » *) d’Eunape de Sardes **, biographe grec. Il naquit en 349 apr. J.-C. C’était un Oriental, un Grec d’Asie, et bien qu’il vécût sous l’Empire romain d’Orient, il ne se considérait ni comme sujet de l’Empire, ni encore moins comme chrétien ; car il fut élevé dans la religion païenne et dans le polythéisme traditionnel des Hellènes. Tous les penseurs qui feront plus tard l’objet de ses « Vies » seront des païens de l’Orient, fidèles comme lui à une religion et à une tradition expirantes. Eunape eut pour premier maître le philosophe Chrysanthe, son compatriote et son parent par alliance ***. Il apprit auprès de lui aussi bien les œuvres des poètes que celles des philosophes ou des orateurs. À quinze ans, il fit le voyage obligé de tout intellectuel d’alors à Athènes. Arrivé malade et fiévreux, il reçut une hospitalité très généreuse dans la maison de Prohérésius, sophiste d’origine arménienne, qui le soigna comme son propre fils. Eunape lui voua en retour une affection et une admiration qu’il consignera plus tard dans ses « Vies ». Après un séjour de cinq ans à Athènes, il fut rappelé à Sardes par un ordre familial : « une école de sophistique m’était offerte », dit-il ****, « tous m’appelaient dans cette intention ». Rentré dans sa ville natale, il y retrouva son premier maître, Chrysanthe ; et bien qu’il eût à enseigner les matières sophistiques à ses propres élèves durant la matinée, il courait dès le début de l’après-midi chez Chrysanthe, pour discuter à ses côtés des doctrines plus hautes et plus divines de la philosophie, lors de promenades très longues, mais très profitables : « On oubliait qu’on avait mal aux pieds, tant on était ensorcelé par ses exposés », dit-il *****. C’est probablement au cours d’une de ces promenades que Chrysanthe instigua Eunape à composer une œuvre en l’honneur des philosophes, des médecins et des sophistes célèbres dont il était le contemporain ou qui avaient vécu peu avant lui. C’est de cette œuvre que je veux rendre compte ici. Elle nous est parvenue en entier. Grosse de vingt-deux notices biographiques, elle parle non des doctrines de ces divers personnages, mais des détails de leur vie — détails qui ne prennent un véritable intérêt que par les indices qu’ils fournissent, quelquefois très vagues, d’autres fois plus précis, sur le caractère des temps et des hommes auxquels ils se rapportent : « Dans ces biographies il faut distinguer deux parties : l’une, où l’auteur traite de temps et d’hommes qu’il ne connaît que par tradition ; l’autre, où il parle de temps où il a vécu et d’hommes qu’il a vus et connus lui-même. Il glisse sur les premiers et ne s’arrête que sur les seconds. Il y a peu de choses sur Plotin ; il y en a un peu plus sur Porphyre ; un peu plus encore sur Jamblique ; mais ensuite, les biographies deviennent plus étendues », explique Victor Cousin. Lisez la suite›

* En grec « Βίοι φιλοσόφων καὶ σοφιστῶν ».

** En grec Εὐνάπιος Σαρδιανός. Autrefois transcrit Eunapius de Sardes.

*** « Chrysanthe avait une épouse du nom de Mélitè qu’il admirait plus que tout ; elle était ma cousine », dit Eunape (VII, 48).

**** X, 87.

***** XXIII, 32.

Eunape, « Vies de philosophes et de sophistes. Tome I »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

Il s’agit des « Vies de philosophes et de sophistes » (« Bioi philosophôn kai sophistôn » *) d’Eunape de Sardes **, biographe grec. Il naquit en 349 apr. J.-C. C’était un Oriental, un Grec d’Asie, et bien qu’il vécût sous l’Empire romain d’Orient, il ne se considérait ni comme sujet de l’Empire, ni encore moins comme chrétien ; car il fut élevé dans la religion païenne et dans le polythéisme traditionnel des Hellènes. Tous les penseurs qui feront plus tard l’objet de ses « Vies » seront des païens de l’Orient, fidèles comme lui à une religion et à une tradition expirantes. Eunape eut pour premier maître le philosophe Chrysanthe, son compatriote et son parent par alliance ***. Il apprit auprès de lui aussi bien les œuvres des poètes que celles des philosophes ou des orateurs. À quinze ans, il fit le voyage obligé de tout intellectuel d’alors à Athènes. Arrivé malade et fiévreux, il reçut une hospitalité très généreuse dans la maison de Prohérésius, sophiste d’origine arménienne, qui le soigna comme son propre fils. Eunape lui voua en retour une affection et une admiration qu’il consignera plus tard dans ses « Vies ». Après un séjour de cinq ans à Athènes, il fut rappelé à Sardes par un ordre familial : « une école de sophistique m’était offerte », dit-il ****, « tous m’appelaient dans cette intention ». Rentré dans sa ville natale, il y retrouva son premier maître, Chrysanthe ; et bien qu’il eût à enseigner les matières sophistiques à ses propres élèves durant la matinée, il courait dès le début de l’après-midi chez Chrysanthe, pour discuter à ses côtés des doctrines plus hautes et plus divines de la philosophie, lors de promenades très longues, mais très profitables : « On oubliait qu’on avait mal aux pieds, tant on était ensorcelé par ses exposés », dit-il *****. C’est probablement au cours d’une de ces promenades que Chrysanthe instigua Eunape à composer une œuvre en l’honneur des philosophes, des médecins et des sophistes célèbres dont il était le contemporain ou qui avaient vécu peu avant lui. C’est de cette œuvre que je veux rendre compte ici. Elle nous est parvenue en entier. Grosse de vingt-deux notices biographiques, elle parle non des doctrines de ces divers personnages, mais des détails de leur vie — détails qui ne prennent un véritable intérêt que par les indices qu’ils fournissent, quelquefois très vagues, d’autres fois plus précis, sur le caractère des temps et des hommes auxquels ils se rapportent : « Dans ces biographies il faut distinguer deux parties : l’une, où l’auteur traite de temps et d’hommes qu’il ne connaît que par tradition ; l’autre, où il parle de temps où il a vécu et d’hommes qu’il a vus et connus lui-même. Il glisse sur les premiers et ne s’arrête que sur les seconds. Il y a peu de choses sur Plotin ; il y en a un peu plus sur Porphyre ; un peu plus encore sur Jamblique ; mais ensuite, les biographies deviennent plus étendues », explique Victor Cousin. Lisez la suite›

* En grec « Βίοι φιλοσόφων καὶ σοφιστῶν ».

** En grec Εὐνάπιος Σαρδιανός. Autrefois transcrit Eunapius de Sardes.

*** « Chrysanthe avait une épouse du nom de Mélitè qu’il admirait plus que tout ; elle était ma cousine », dit Eunape (VII, 48).

**** X, 87.

***** XXIII, 32.

Diogène Laërce, « Vies et Doctrines des philosophes illustres »

éd. Librairie générale française, coll. La Pochothèque-Classiques modernes, Paris

éd. Librairie générale française, coll. La Pochothèque-Classiques modernes, Paris

Il s’agit d’un exposé de Diogène Laërce * (IIIe siècle apr. J.-C.) sur les « Vies, doctrines et apophtegmes » ** de quatre-vingt-quatre philosophes grecs. À vrai dire, Diogène Laërce n’a qu’une connaissance indirecte de la philosophie, qu’il trouve dans des anthologies tardives et qu’il ramasse sans choix, sans examen, et avec ce faux air d’érudition qui est un des caractères de la médiocrité d’esprit. Non seulement les grandes étapes de la pensée grecque lui échappent, mais il ignore également les influences subies d’une école à l’autre. « On le sent », explique un traducteur ***, « très souvent perdu, ne comprenant les idées qu’à demi, émerveillé par ce qu’il comprend, l’expliquant alors pas à pas, avec des redites, sans faire grâce au lecteur du moindre détail ». Et cependant, l’utilité d’un ouvrage ne se mesure pas toujours à sa régularité et sa grandeur. Cette informe compilation, qui ressemble plus à un recueil d’historiettes qu’à une histoire de la pensée, renferme des matériaux d’un prix inestimable qu’on chercherait vainement ailleurs ; elle retrace la présence concrète et vivante des philosophes, c’est-à-dire leurs saillies, leurs actions ingénieuses, leurs pointes d’esprit, « là où les idées et la vie se rejoignent dans une forme de sagesse au quotidien », comme dit Mme Marie-Odile Goulet-Cazé ****. Avec quelle netteté Diogène Laërce dessine par exemple la figure d’Aristote ! Quel portrait pittoresque et familier il en donne par une heureuse accumulation de maximes ! Je ne sais laquelle est la plus riche de sens et la plus mémorable, du « Rien ne vieillit plus vite que la gratitude » ***** ou de cette réponse du philosophe à quelqu’un qui lui reprochait d’avoir fait l’aumône à un fainéant : « Ce n’est pas à l’homme que j’ai donné, mais à son humanité » Lisez la suite›

* En grec Διογένης Λαέρτιος. Parfois transcrit Diogène Laërte, Diogène Laertien, Diogenes Laërtius ou Diogènes de Laërtes.

** Le titre authentique de cet exposé est inconnu : Sopatros d’Apamée le cite comme « Vies des philosophes » (« Φιλοσόφων Βίοι »), tandis que, dans le manuscrit de Paris, il porte l’intitulé « Vies et Sentences de ceux qui se sont illustrés en philosophie, et (Recueil) des doctrines prévalant dans chaque école » (« Βίοι καὶ Γνῶμαι τῶν ἐν φιλοσοφία εὐδοκιμησάντων, καὶ τῶν ἑκάστῃ αἱρέσει ἀρεσκόντων (Συναγωγή) »).

*** M. Robert Genaille.

**** p. 25.

***** p. 572.