« Un Moine de la secte Kegon à l’époque de Kamakura : Myōe (1173-1232) et le “Journal de ses rêves” »

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

éd. École fran­çaise d’Extrême-Orient, coll. Pu­bli­ca­tions de l’École fran­çaise d’Extrême-Orient, Pa­ris

Il s’agit du « Jour­nal des rêves » (« Yume no ki »1) que le moine boud­dhiste Myôe2 a tenu de­puis l’âge de dix-neuf ans jusqu’à sa mort, à l’âge de cin­quante-neuf ans. On pos­sède des frag­ments de ce « Jour­nal » sous forme de rou­leaux, de fas­ci­cules re­liés et de feuillets ; ils étaient en­tre­po­sés par Myôe lui-même dans un cof­fret en bois, qu’il por­tait tou­jours sur lui ; il n’y met­tait que des ob­jets pré­cieux qu’il ne vou­lait pas di­vul­guer au grand pu­blic. Sorte de chro­nique oni­rique, ce « Jour­nal » se com­pose de rêves (« yume »3), d’apparitions ou de vi­sions au cours d’exercices re­li­gieux (« kôsô »4), et de fan­tasmes ou d’hallucinations (« ma­bo­ro­shi »5) ; c’est le plus an­cien, si­non le seul, do­cu­ment de ce genre au Ja­pon (XIIe-XIIIe siècle). Écrit sans grande por­tée mé­ta­phy­sique ni vi­sée lit­té­raire, il contient plus de su­per­sti­tion que de foi ; plus de naï­veté que d’enseignement ; il fait sou­rire plus qu’il n’édifie. On y ap­prend, par exemple, que Myôe conçut par deux fois le pro­jet de se rendre dans la pa­trie du Boud­dha, aux Indes, et qu’il fit même ses ba­gages ; mais, à cause d’un rêve fu­neste qu’il eut au der­nier mo­ment, il y re­nonça par deux fois. Et heu­reu­se­ment ; si­non, il au­rait pu se faire dé­vo­rer par un tigre du Ben­gale. Pour cal­mer le dé­pit que lui cau­sèrent ces an­nu­la­tions, il pra­ti­qua la mé­di­ta­tion sur l’île de Taka-shima (« l’île aux Fau­cons »), en se di­sant que l’eau des Indes, par je ne sais quel mi­racle géo­gra­phique, de­vait ve­nir jusqu’à cette île. On cite ce mot de lui : « Il n’est pas une pierre [de cette île] sur la­quelle je ne me sois as­sis [pour mé­di­ter] »6. Il em­porta une de ces pierres dans ses ba­gages, et avant de mou­rir, il lui adressa un poème d’adieu :

« Quand je se­rai mort,
Si à per­sonne tu ne peux t’attacher,
En­vole-toi vite
Et re­tourne en ton pays,
Ô ! ma pierre de l’île aux Fau­cons
 »7.

Il as­sure, par exemple, qu’« il faut craindre au plus haut point les rêves, car rien ne se pro­duit qui dif­fère de ce qu’ils ont pré­dit »

Myôe s’appelait « le moine sans oreille », et en ef­fet, il lui man­quait une oreille ; car quand il eut dix-neuf ans, il dé­cida de se mor­ti­fier sé­vè­re­ment, en ju­geant qu’il pra­ti­quait la re­li­gion boud­dhique trop mol­le­ment pour ac­qué­rir la vraie sain­teté. D’abord, il pensa s’arracher les yeux ; mais, sans yeux, il ne pour­rait lire les écrits saints. Alors, il ima­gina de s’enlever le nez ; mais si des gouttes tom­baient li­bre­ment, elles souille­raient les livres sa­crés. Il se coupa donc une des oreilles, en concluant que l’orifice suf­fi­rait pour rem­plir la fonc­tion de l’oreille. La nuit de ce jour-là, il vit en rêve un moine in­dien lui an­non­çant que son sa­cri­fice se­rait consi­gné dans les re­gistres di­vins. De là, l’attitude que Myôe a eue en­vers les rêves, et le rôle « re­dou­table » qu’il leur ac­cor­dait. Il as­sure, par exemple, qu’« il faut craindre au plus haut point les rêves, car rien ne se pro­duit qui dif­fère de ce qu’ils ont pré­dit »8.

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • Fré­dé­ric Gi­rard, « Le Jour­nal des rêves de Myōe, moine ja­po­nais de l’école Ke­gon » dans « Jour­nal asia­tique », vol. 278, p. 167-193
  • Ni­no­miya Ma­sayuki, « La Pen­sée de Ko­baya­shi Hi­deo : un in­tel­lec­tuel ja­po­nais au tour­nant de l’histoire » (éd. Droz, coll. Hautes études orien­tales, Ge­nève-Pa­ris).
  1. En ja­po­nais « 夢記 ». Haut
  2. En ja­po­nais 明恵. Haut
  3. En ja­po­nais . Haut
  4. En ja­po­nais 好相. Haut
  1. En ja­po­nais . Haut
  2. Dans Ni­no­miya Ma­sayuki, « La Pen­sée de Ko­baya­shi Hi­deo », p. 212. Haut
  3. Dans id. Haut
  4. « Un Moine de la secte Ke­gon à l’époque de Ka­ma­kura », p. LXVII. Haut