Aller au contenu

Mot-clef1185-1333 (époque Kamakura)

sujet

«Choses dont parle Teika lorsqu’il parle d’amour : une lecture de la “Compétition poétique solitaire en cent tours de l’honorable Teika”»

dans « Ebisu », nº 25, p. 91-151

dans «Ebi­su», no 25, p. 91-151

Il s’agit de l’aristocrate japo­nais Fuji­wa­ra no Tei­ka* (XIIe-XIIIe siècle), non seule­ment poète très fécond, encen­sé ou blâ­mé par ses contem­po­rains pour son ori­gi­na­li­té; mais aus­si cri­tique aux juge­ments duquel on s’en rap­por­tait constam­ment, théo­ri­cien, édi­teur d’œuvres anciennes, com­pi­la­teur d’anthologies, auteur d’un jour­nal tenu tout au long de sa vie dès sa dix-neu­vième année — le «Mei­get­su-ki» («Jour­nal de la lune claire»). Fils du poète Fuji­wa­ra no Shun­zei**, héri­tier impor­tant d’une lignée d’érudits, Tei­ka ser­vit plu­sieurs Empe­reurs, et notam­ment Go-Toba Ten­nô, lequel le récom­pen­sa de son atta­che­ment en le met­tant au nombre des com­pi­la­teurs du «Nou­veau Recueil de poé­sies de jadis et naguère» («Shin­ko­kin waka­shû»). À cette époque, il avait déjà la répu­ta­tion d’un poète très doué, mais pra­ti­quant un style décon­cer­tant : «J’ai été quel­que­fois recon­nu et quel­que­fois cri­ti­qué», recon­naît-il lui-même***, «mais, depuis le début, j’ai man­qué de goût pour [les règles] et n’ai appris qu’à pro­duire des choses que les autres n’acceptaient pas. L’enseignement de mon regret­té père se limi­tait à : “La [règle] de la poé­sie ne se cherche pas dans un vaste savoir ou encore en remon­tant à un loin­tain pas­sé : elle jaillit de notre propre cœur, et c’est par soi-même qu’on la com­prend”». En l’an 1209, le shô­gun Sane­to­mo, âgé de dix-sept ans, deman­da à Tei­ka de cor­ri­ger quelques poèmes qu’il lui avait envoyés. Tei­ka fit accom­pa­gner la cor­rec­tion d’un trai­té péda­go­gique, «Poèmes excel­lents de notre temps» («Kin­dai shû­ka»****), le pre­mier d’une série de trai­tés qui allaient impo­ser ses vues poé­tiques pour des décen­nies au moins. On y apprend que la vraie poé­sie, c’est celle qui, tout en ne quit­tant pas les limites de la rai­son, s’affranchit des che­mins bat­tus : «Le style excellent en poé­sie», dit-il*****, «c’est le style de poème qui, ayant trans­cen­dé les dif­fé­rents élé­ments du sujet, n’insiste sur aucun; qui, bien que ne sem­blant appar­te­nir à aucun des dix styles en par­ti­cu­lier, nous fasse l’effet de les conte­nir tous». Infa­ti­gable en dépit d’une san­té sans cesse chan­ce­lante, Tei­ka se mon­tra, par ailleurs, un très grand phi­lo­logue. Les meilleures édi­tions conser­vées, et quel­que­fois les plus anciennes, des clas­siques de la lit­té­ra­ture japo­naise sont des copies de sa main******. Pour­tant, à tort ou à rai­son, ce qui a le plus contri­bué à le rendre illustre, c’est une petite antho­lo­gie connue sous le nom de «De cent poètes un poème», que tout Japo­nais sait par cœur pour avoir joué, dès sa tendre enfance, avec le jeu de cartes qui en est ins­pi­ré.

* En japo­nais 藤原定家. Par­fois trans­crit Fou­ji­wa­ra no Sadaïé. Haut

** En japo­nais 藤原俊成. Par­fois trans­crit Toshi­na­ri. Haut

*** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 70. Haut

**** En japo­nais «近代秀歌». Haut

***** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 249. Haut

****** C’est le cas en par­ti­cu­lier du «Dit du gen­ji», de l’«Ise mono­ga­ta­ri», du «Kokin-shû», dont il col­li­gea les divers manus­crits, et qu’il com­men­ta en pro­fon­deur. Haut

«Fujiwara no Teika (1162-1241) et la Notion d’excellence en poésie»

éd. Collège de France-Institut des hautes études japonaises, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études japonaises, Paris

éd. Col­lège de France-Ins­ti­tut des hautes études japo­naises, coll. Biblio­thèque de l’Institut des hautes études japo­naises, Paris

Il s’agit de l’aristocrate japo­nais Fuji­wa­ra no Tei­ka* (XIIe-XIIIe siècle), non seule­ment poète très fécond, encen­sé ou blâ­mé par ses contem­po­rains pour son ori­gi­na­li­té; mais aus­si cri­tique aux juge­ments duquel on s’en rap­por­tait constam­ment, théo­ri­cien, édi­teur d’œuvres anciennes, com­pi­la­teur d’anthologies, auteur d’un jour­nal tenu tout au long de sa vie dès sa dix-neu­vième année — le «Mei­get­su-ki» («Jour­nal de la lune claire»). Fils du poète Fuji­wa­ra no Shun­zei**, héri­tier impor­tant d’une lignée d’érudits, Tei­ka ser­vit plu­sieurs Empe­reurs, et notam­ment Go-Toba Ten­nô, lequel le récom­pen­sa de son atta­che­ment en le met­tant au nombre des com­pi­la­teurs du «Nou­veau Recueil de poé­sies de jadis et naguère» («Shin­ko­kin waka­shû»). À cette époque, il avait déjà la répu­ta­tion d’un poète très doué, mais pra­ti­quant un style décon­cer­tant : «J’ai été quel­que­fois recon­nu et quel­que­fois cri­ti­qué», recon­naît-il lui-même***, «mais, depuis le début, j’ai man­qué de goût pour [les règles] et n’ai appris qu’à pro­duire des choses que les autres n’acceptaient pas. L’enseignement de mon regret­té père se limi­tait à : “La [règle] de la poé­sie ne se cherche pas dans un vaste savoir ou encore en remon­tant à un loin­tain pas­sé : elle jaillit de notre propre cœur, et c’est par soi-même qu’on la com­prend”». En l’an 1209, le shô­gun Sane­to­mo, âgé de dix-sept ans, deman­da à Tei­ka de cor­ri­ger quelques poèmes qu’il lui avait envoyés. Tei­ka fit accom­pa­gner la cor­rec­tion d’un trai­té péda­go­gique, «Poèmes excel­lents de notre temps» («Kin­dai shû­ka»****), le pre­mier d’une série de trai­tés qui allaient impo­ser ses vues poé­tiques pour des décen­nies au moins. On y apprend que la vraie poé­sie, c’est celle qui, tout en ne quit­tant pas les limites de la rai­son, s’affranchit des che­mins bat­tus : «Le style excellent en poé­sie», dit-il*****, «c’est le style de poème qui, ayant trans­cen­dé les dif­fé­rents élé­ments du sujet, n’insiste sur aucun; qui, bien que ne sem­blant appar­te­nir à aucun des dix styles en par­ti­cu­lier, nous fasse l’effet de les conte­nir tous». Infa­ti­gable en dépit d’une san­té sans cesse chan­ce­lante, Tei­ka se mon­tra, par ailleurs, un très grand phi­lo­logue. Les meilleures édi­tions conser­vées, et quel­que­fois les plus anciennes, des clas­siques de la lit­té­ra­ture japo­naise sont des copies de sa main******. Pour­tant, à tort ou à rai­son, ce qui a le plus contri­bué à le rendre illustre, c’est une petite antho­lo­gie connue sous le nom de «De cent poètes un poème», que tout Japo­nais sait par cœur pour avoir joué, dès sa tendre enfance, avec le jeu de cartes qui en est ins­pi­ré.

* En japo­nais 藤原定家. Par­fois trans­crit Fou­ji­wa­ra no Sadaïé. Haut

** En japo­nais 藤原俊成. Par­fois trans­crit Toshi­na­ri. Haut

*** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 70. Haut

**** En japo­nais «近代秀歌». Haut

***** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 249. Haut

****** C’est le cas en par­ti­cu­lier du «Dit du gen­ji», de l’«Ise mono­ga­ta­ri», du «Kokin-shû», dont il col­li­gea les divers manus­crits, et qu’il com­men­ta en pro­fon­deur. Haut

«Un Moine de la secte Kegon à l’époque de Kamakura : Myōe (1173-1232) et le “Journal de ses rêves”»

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

éd. École fran­çaise d’Extrême-Orient, coll. Publi­ca­tions de l’École fran­çaise d’Extrême-Orient, Paris

Il s’agit du «Jour­nal des rêves» («Yume no ki»*) que le moine boud­dhiste Myôe** a tenu depuis l’âge de dix-neuf ans jusqu’à sa mort, à l’âge de cin­quante-neuf ans. On pos­sède des frag­ments de ce «Jour­nal» sous forme de rou­leaux, de fas­ci­cules reliés et de feuillets; ils étaient entre­po­sés par Myôe lui-même dans un cof­fret en bois, qu’il por­tait tou­jours sur lui; il n’y met­tait que des objets pré­cieux qu’il ne vou­lait pas divul­guer au grand public. Sorte de chro­nique oni­rique, ce «Jour­nal» se com­pose de rêves («yume»***), d’apparitions ou de visions au cours d’exercices reli­gieux («kôsô»****), et de fan­tasmes ou d’hallucinations («mabo­ro­shi»*****); c’est le plus ancien, sinon le seul, docu­ment de ce genre au Japon (XIIe-XIIIe siècle). Écrit sans grande por­tée méta­phy­sique ni visée lit­té­raire, il contient plus de super­sti­tion que de foi; plus de naï­ve­té que d’enseignement; il fait sou­rire plus qu’il n’édifie. On y apprend, par exemple, que Myôe conçut par deux fois le pro­jet de se rendre dans la patrie du Boud­dha, aux Indes, et qu’il fit même ses bagages; mais, à cause d’un rêve funeste qu’il eut au der­nier moment, il y renon­ça par deux fois. Et heu­reu­se­ment; sinon, il aurait pu se faire dévo­rer par un tigre du Ben­gale. Pour cal­mer le dépit que lui cau­sèrent ces annu­la­tions, il pra­ti­qua la médi­ta­tion sur l’île de Taka-shi­ma («l’île aux Fau­cons»), en se disant que l’eau des Indes, par je ne sais quel miracle géo­gra­phique, devait venir jusqu’à cette île. On cite ce mot de lui : «Il n’est pas une pierre [de cette île] sur laquelle je ne me sois assis [pour médi­ter]»******. Il empor­ta une de ces pierres dans ses bagages, et avant de mou­rir, il lui adres­sa un poème d’adieu :

«Quand je serai mort,
Si à per­sonne tu ne peux t’attacher,
Envole-toi vite
Et retourne en ton pays,
Ô! ma pierre de l’île aux Fau­cons
»

* En japo­nais «夢記». Haut

** En japo­nais 明恵. Haut

*** En japo­nais . Haut

**** En japo­nais 好相. Haut

***** En japo­nais . Haut

****** Dans Nino­miya Masayu­ki, «La Pen­sée de Kobaya­shi Hideo», p. 212. Haut

le shôgun Sanetomo, «Le “Kinkai-shû”»

dans « La Poétique, la Mémoire » (éd. du Seuil, coll. Change, Paris), p. 141-163

dans «La Poé­tique, la Mémoire» (éd. du Seuil, coll. Change, Paris), p. 141-163

Il s’agit du recueil «Kin­kai-waka-shû»*, éga­le­ment connu sous le titre abré­gé de «Kin­kai-shû»** du shô­gun Mina­mo­to no Sane­to­mo*** (XII-XIIIe siècle). Ce grand poète du Japon médié­val, fils du shô­gun Mina­mo­to no Yori­to­mo, devint en 1203 apr. J.-C. l’héritier du trône, mais d’une manière nomi­nale seule­ment. Pri­son­nier dans son palais de Kama­ku­ra, il ne put exer­cer aucun pou­voir réel et il cou­la sa courte vie dans la socié­té de savants et de let­trés, essayant d’oublier le pas­sé, les haines de famille et les ven­geances héré­di­taires, buvant du saké, se cou­ron­nant de fleurs et s’adonnant tout entier à son talent pour les poèmes — talent sans lequel il n’aurait peut-être pas lais­sé de trace dans les annales. Hélas! notre shô­gun ache­vait sa vingt-hui­tième année le jour où il périt par le poi­gnard d’un neveu. Ce mal­heur se pro­dui­sit en 1219. Au retour d’une céré­mo­nie, il des­cen­dait le haut esca­lier de pierre du temple de Hachi­man****, quand son neveu Kugyô, dis­si­mu­lé jusque-là par le feuillage touf­fu d’un grand arbre près des marches, le sai­sit à la gorge, l’abattit en un clin d’œil et lui tran­cha la tête; puis s’enfuit, tenant encore dans sa main le san­glant tro­phée qu’il contem­plait avec trans­port. Tout ceci se fit si aisé­ment, si rapi­de­ment qu’au milieu de la foule réunie et de la nuit tom­bée, per­sonne n’aurait pu dire ni com­ment ni par qui le crime avait été com­mis, jusqu’à ce qu’une voix triom­phante, s’élevant dans les ténèbres, s’écriât : «C’est moi! Je suis Kugyô»*****. À quelques pas de là, le meur­trier eut l’audace de s’arrêter quelques ins­tants et se fit ser­vir à sou­per, ayant grand soin, nous dit la légende, de ne point ouvrir, pen­dant tout son repas, sa main qui rete­nait par les che­veux la tête du mal­heu­reux Sane­to­mo. «1192-1219. Entre ces deux dates, la des­ti­née sha­kes­pea­rienne de cet Ham­let de Kama­ku­ra, déri­soire shô­gun qui de sa vie ne com­man­da une armée, qui rêva d’aller en Chine et ne put seule­ment voir la capi­tale de son Empire, qui ne fut rien de plus que la pièce maî­tresse du jeu sub­til et bru­tal que menaient son aïeul, son oncle et sa mère, et que la dague d’un neveu éli­mi­na de l’échiquier poli­tique», explique M. René Sief­fert******.

* En japo­nais «金槐和歌集». Haut

** En japo­nais «金槐集». Haut

*** En japo­nais 源実朝. Haut

**** En japo­nais 鶴岡八幡宮. Par­fois trans­crit Tsu­ru­gao­ka Hachi­man­gu ou temple de Hat­chi­man. Haut

***** «Une Excur­sion au Japon [dans la cité de Kama­ku­ra]», p. 239. Haut

****** p. 141. Haut

«Le Dit des Heiké : le cycle épique des Taïra et des Minamoto»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Les Œuvres capi­tales de la lit­té­ra­ture japo­naise, Paris

Il s’agit du «Dit des Hei­ké» («Heike mono­ga­ta­ri»*). Au XIIe siècle apr. J.-C., le Japon fut le théâtre de luttes intes­tines et de guerres achar­nées qui culmi­nèrent avec la bataille d’Ichi-no-Tani**, dans laquelle les Tai­ra, pro­tec­teurs du jeune Empe­reur et maîtres de Kyô­to et du Japon de l’Ouest, furent vain­cus par les Mina­mo­to, tenants du Japon orien­tal. L’incidence de ce branle-bas fut sen­sible dans le domaine lit­té­raire. Alors que l’époque pré­cé­dente, rela­ti­ve­ment pai­sible, avait vu se déve­lop­per le genre des dits cour­tois, ce furent les dits guer­riers ou «gun­ki mono­ga­ta­ri»*** qui vinrent à éclo­sion dans ces années trou­blées. Rédi­gés d’après des tra­di­tions orales, ces dits guer­riers furent réci­tés sur les mar­chés et les places publiques, aux abords des ponts, aux croi­se­ments des che­mins par des «biwa-hôshi»**** — des aveugles qui por­taient l’habit des moines («hôshi») et qui jouaient d’un luth à quatre cordes («biwa»*****). Ces aveugles por­taient la robe mona­cale, parce qu’ils étaient sans doute sous la pro­tec­tion des temples et des grandes bon­ze­ries. Du reste, la chro­nique qu’ils réci­taient avait pour but non pas tant de conser­ver le sou­ve­nir des héros, comme l’épopée euro­péenne, mais d’exprimer la vani­té des splen­deurs ter­restres et le néant de la gloire; et au lieu de chan­ter «les armes et l’homme», elle rap­pe­lait dès la pre­mière ligne «l’impermanence de toutes choses». «[Cette chro­nique a] pu jouer une fonc­tion rituelle, celle d’apaiser les âmes [de ceux] ayant péri dans les com­bats. Mais il s’agit aus­si de cher­cher un sens aux évé­ne­ments chao­tiques qui ont mis fin à l’ordre ancien», disent des orien­ta­listes

* En japo­nais «平家物語». Haut

** En japo­nais 一ノ谷の戦い. Haut

*** En japo­nais 軍記物語. Haut

**** En japo­nais 琵琶法師. Haut

***** «Né dans le royaume de Perse et ses régions limi­trophes, le “biwa” s’est dif­fu­sé en Asie orien­tale le long de la Route de la soie. Per­fec­tion­né en Chine, il est par­ve­nu dans l’archipel japo­nais vers le VIIIe siècle apr. J.-C.», dit M. Hyô­dô Hiro­mi (dans «De l’épopée au Japon», p. 55-56). Haut

«Le Dit de Hôgen • Le Dit de Heiji : le cycle épique des Taïra et des Minamoto»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Les Œuvres capi­tales de la lit­té­ra­ture japo­naise, Paris

Il s’agit du «Dit de Hôgen» («Hôgen mono­ga­ta­ri»*) et du «Dit de Hei­ji» («Hei­ji mono­ga­ta­ri»**). Au XIIe siècle apr. J.-C., le Japon fut le théâtre de luttes intes­tines et de guerres achar­nées qui culmi­nèrent avec la bataille d’Ichi-no-Tani***, dans laquelle les Tai­ra, pro­tec­teurs du jeune Empe­reur et maîtres de Kyô­to et du Japon de l’Ouest, furent vain­cus par les Mina­mo­to, tenants du Japon orien­tal. L’incidence de ce branle-bas fut sen­sible dans le domaine lit­té­raire. Alors que l’époque pré­cé­dente, rela­ti­ve­ment pai­sible, avait vu se déve­lop­per le genre des dits cour­tois, ce furent les dits guer­riers ou «gun­ki mono­ga­ta­ri»**** qui vinrent à éclo­sion dans ces années trou­blées. Rédi­gés d’après des tra­di­tions orales, ces dits guer­riers furent réci­tés sur les mar­chés et les places publiques, aux abords des ponts, aux croi­se­ments des che­mins par des «biwa-hôshi»***** — des aveugles qui por­taient l’habit des moines («hôshi») et qui jouaient d’un luth à quatre cordes («biwa»******). Ces aveugles por­taient la robe mona­cale, parce qu’ils étaient sans doute sous la pro­tec­tion des temples et des grandes bon­ze­ries. Du reste, la chro­nique qu’ils réci­taient avait pour but non pas tant de conser­ver le sou­ve­nir des héros, comme l’épopée euro­péenne, mais d’exprimer la vani­té des splen­deurs ter­restres et le néant de la gloire; et au lieu de chan­ter «les armes et l’homme», elle rap­pe­lait dès la pre­mière ligne «l’impermanence de toutes choses». «[Cette chro­nique a] pu jouer une fonc­tion rituelle, celle d’apaiser les âmes [de ceux] ayant péri dans les com­bats. Mais il s’agit aus­si de cher­cher un sens aux évé­ne­ments chao­tiques qui ont mis fin à l’ordre ancien», disent des orien­ta­listes

* En japo­nais «保元物語». Autre­fois trans­crit «Hôghenn mono­ga­ta­ri». Haut

** En japo­nais «平治物語». Autre­fois trans­crit «Heïd­ji mono­ga­ta­ri». Haut

*** En japo­nais 一ノ谷の戦い. Haut

**** En japo­nais 軍記物語. Haut

***** En japo­nais 琵琶法師. Haut

****** «Né dans le royaume de Perse et ses régions limi­trophes, le “biwa” s’est dif­fu­sé en Asie orien­tale le long de la Route de la soie. Per­fec­tion­né en Chine, il est par­ve­nu dans l’archipel japo­nais vers le VIIIe siècle apr. J.-C.», dit M. Hyô­dô Hiro­mi (dans «De l’épopée au Japon», p. 55-56). Haut