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Mot-clefRené Sieffert

tra­duc­teur ou tra­duc­trice

«De cent poètes un poème : poèmes»

éd. Publications orientalistes de France, Aurillac

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, Aurillac

Il s’agit de l’anthologie «Ogu­ra Hya­ku­nin Isshu»*, plus connue sous le titre abré­gé de «Hya­ku­nin Isshu»**De cent poètes un poème»***). Peu de recueils ont joui et jouissent tou­jours au Japon d’une vogue égale à celle de l’anthologie «Hya­ku­nin Isshu». On en attri­bue la pater­ni­té à l’aristocrate Fuji­wa­ra no Tei­ka. Dans un jour­nal qu’il a tenu tout au long de sa vie, le «Mei­get­su-ki»****Jour­nal de la lune claire»*****), en date du 27 mai 1235, Tei­ka dit avoir cal­li­gra­phié cent mor­ceaux sur des papiers de cou­leur pour en déco­rer les cloi­sons mobiles d’une mai­son de cam­pagne à Ogu­ra. Le plus éton­nant est que ces cent poèmes ont fini par deve­nir le recueil fami­lier de chaque mai­son japo­naise. Dès la fin du XVIIe siècle, en effet, nous les voyons employés comme livre pour édu­quer les jeunes filles, en même temps que comme jeu pour amu­ser la famille en géné­ral. Ce jeu de «cartes poé­tiques» («uta-garu­ta»******) consiste à devi­ner la fin d’un poème que récite un meneur : «On prend pour cela un paquet de deux cents cartes [tirées du] “Hya­ku­nin Isshu”. Cent de ces cartes portent, cha­cune, un poème dif­fé­rent — ce sont des “waka”, odes de trente et une syl­labes com­po­sées par des poètes et des poé­tesses célèbres d’autrefois — et, en géné­ral, le por­trait de l’auteur : elles servent à la lec­ture à haute voix. Les cent autres cartes ne portent que les deux der­niers vers de chaque poème : elles servent au jeu pro­pre­ment dit. L’un des joueurs lit un “waka”, et les autres se penchent sur les cartes ran­gées à même le tata­mi ou natte de paille, en scru­tant le tas pour s’emparer rapi­de­ment de celle qui cor­res­pond au poème qu’on vient de lire», explique M. Shi­geo Kimu­ra

* En japo­nais «小倉百人一首». Haut

** En japo­nais «百人一首». Autre­fois trans­crit «Hya­kou-nin-is-syou» ou «Hya­kou­ninn-isshou». Haut

*** Par­fois tra­duit «Cent poé­sies par cent poètes», «De cent hommes une poé­sie», «De cent hommes cha­cun un poème» ou «Col­lec­tion des cent poètes». Haut

**** En japo­nais «明月記», inédit en fran­çais. Autre­fois trans­crit «Méig­hét­sou-ki». Haut

***** Par­fois tra­duit «Notes (jour­na­lières) de la claire lune». Haut

****** En japo­nais 歌がるた. Haut

Chômei, «Histoires de conversion»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Tama, Cer­gy

Il s’agit de Kamo no Chô­mei*, essayiste et moine japo­nais (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Vers sa ving­tième année, étant deve­nu orphe­lin, il per­dit en même temps l’espoir d’hériter de l’office pater­nel — celui de gar­dien du fameux temple de Kamo, à Kyô­to. Il se voua, dès lors, à la poé­sie et à la musique. Vers sa trente-cin­quième année, fort du suc­cès que rem­por­ta auprès de l’Empereur son recueil poé­tique, le «Recueil de Chô­mei» («Chô­mei-shû»**), il reprit l’espoir de se pro­cu­rer la fonc­tion de son père; mais il man­quait de sou­tiens, et les intrigues de la Cour l’éloignèrent défi­ni­ti­ve­ment de la suc­ces­sion et du palais. Cette décep­tion per­son­nelle, ain­si que les désastres et les cala­mi­tés qui vinrent frap­per le Japon au même moment (grand incen­die de Kyô­to en 1177, épou­van­tables famines sui­vies d’épidémies en 1181-1182, trem­ble­ment de terre en 1185), furent autant d’occasions pour Chô­mei de res­sen­tir l’instabilité des choses humaines, les­quelles lui fai­saient pen­ser «à la rosée sur le lise­ron du matin… : la rosée a beau demeu­rer, elle ne dure jamais jusqu’au soir»***. «Au fond, toutes les entre­prises humaines sont stu­pides et vaines», se dit-il****; et au milieu de ces hor­reurs, s’étant rasé la tête, il se reti­ra dans une petite cabane de dix pieds car­rés, sur le mont Hino*****. Et même si, sur l’invitation du shô­gun Sane­to­mo, son frère en poé­sie et en mal­heur, il alla pas­ser un peu de temps à Kama­ku­ra, il revint bien vite à la soli­tude de son ermi­tage. C’est là qu’il com­po­sa ses trois grands essais : 1o «Notes sans titre» («Mumyô-shô»******), livre de cri­tique poé­tique; 2o «His­toires de conver­sion» («Hos­shin­shû»*******), ouvrage d’édification boud­dhique, plein d’anecdotes sur les per­sonnes entrées en reli­gion et ayant renon­cé au siècle; et sur­tout 3o «Notes de ma cabane de moine» («Hôjô-ki»********), jour­nal intime médi­tant sur la vani­té du monde («mujô»*********) et le carac­tère éphé­mère de tout ce qui existe. Cette der­nière œuvre, mal­gré sa taille modeste, demeure un des grands chefs-d’œuvre du genre «zui­hit­su»**********essais au fil du pin­ceau») : «Après les “Notes de l’oreiller” et en atten­dant le “Cahier des heures oisives”, il consti­tue [un] des meilleurs livres d’impressions que nous ait lais­sés la lit­té­ra­ture japo­naise», explique Michel Revon. «Chô­mei ne se contente pas de noter, à la for­tune du pin­ceau, des obser­va­tions ou des pen­sées dis­pa­rates, il veut phi­lo­so­pher, écrire d’une manière sui­vie… Et son char­mant écrit, si dénué de toute pré­ten­tion, n’en devient pas moins un expo­sé magis­tral de la sagesse pes­si­miste.»

* En japo­nais 鴨長明. Autre­fois trans­crit Tchô­mei ou Chou­mei. Chô­mei est la lec­ture à la chi­noise des carac­tères 長明, qui se lisent Nagaa­ki­ra à la japo­naise. On disait, paraît-il, Nagaa­ki­ra à l’époque de l’auteur; mais l’usage en a déci­dé autre­ment. Haut

** En japo­nais «長明集», inédit en fran­çais. Haut

*** «Notes de ma cabane de moine», p. 12. Haut

**** id. p. 14. Haut

***** En japo­nais 日野山. Haut

****** En japo­nais «無名抄». Autre­fois trans­crit «Mou­miô­çô». Haut

******* En japo­nais «発心集». Haut

******** En japo­nais «方丈記». Autre­fois trans­crit «Hôd­jô­ki», «Hôziô­ki» ou «Hou­jou­ki». Haut

********* En japo­nais 無常. Haut

********** En japo­nais 随筆. Autre­fois trans­crit «zouï-hit­sou». Haut

le shôgun Sanetomo, «Le “Kinkai-shû”»

dans « La Poétique, la Mémoire » (éd. du Seuil, coll. Change, Paris), p. 141-163

dans «La Poé­tique, la Mémoire» (éd. du Seuil, coll. Change, Paris), p. 141-163

Il s’agit du recueil «Kin­kai-waka-shû»*, éga­le­ment connu sous le titre abré­gé de «Kin­kai-shû»** du shô­gun Mina­mo­to no Sane­to­mo*** (XII-XIIIe siècle). Ce grand poète du Japon médié­val, fils du shô­gun Mina­mo­to no Yori­to­mo, devint en 1203 apr. J.-C. l’héritier du trône, mais d’une manière nomi­nale seule­ment. Pri­son­nier dans son palais de Kama­ku­ra, il ne put exer­cer aucun pou­voir réel et il cou­la sa courte vie dans la socié­té de savants et de let­trés, essayant d’oublier le pas­sé, les haines de famille et les ven­geances héré­di­taires, buvant du saké, se cou­ron­nant de fleurs et s’adonnant tout entier à son talent pour les poèmes — talent sans lequel il n’aurait peut-être pas lais­sé de trace dans les annales. Hélas! notre shô­gun ache­vait sa vingt-hui­tième année le jour où il périt par le poi­gnard d’un neveu. Ce mal­heur se pro­dui­sit en 1219. Au retour d’une céré­mo­nie, il des­cen­dait le haut esca­lier de pierre du temple de Hachi­man****, quand son neveu Kugyô, dis­si­mu­lé jusque-là par le feuillage touf­fu d’un grand arbre près des marches, le sai­sit à la gorge, l’abattit en un clin d’œil et lui tran­cha la tête; puis s’enfuit, tenant encore dans sa main le san­glant tro­phée qu’il contem­plait avec trans­port. Tout ceci se fit si aisé­ment, si rapi­de­ment qu’au milieu de la foule réunie et de la nuit tom­bée, per­sonne n’aurait pu dire ni com­ment ni par qui le crime avait été com­mis, jusqu’à ce qu’une voix triom­phante, s’élevant dans les ténèbres, s’écriât : «C’est moi! Je suis Kugyô»*****. À quelques pas de là, le meur­trier eut l’audace de s’arrêter quelques ins­tants et se fit ser­vir à sou­per, ayant grand soin, nous dit la légende, de ne point ouvrir, pen­dant tout son repas, sa main qui rete­nait par les che­veux la tête du mal­heu­reux Sane­to­mo. «1192-1219. Entre ces deux dates, la des­ti­née sha­kes­pea­rienne de cet Ham­let de Kama­ku­ra, déri­soire shô­gun qui de sa vie ne com­man­da une armée, qui rêva d’aller en Chine et ne put seule­ment voir la capi­tale de son Empire, qui ne fut rien de plus que la pièce maî­tresse du jeu sub­til et bru­tal que menaient son aïeul, son oncle et sa mère, et que la dague d’un neveu éli­mi­na de l’échiquier poli­tique», explique M. René Sief­fert******.

* En japo­nais «金槐和歌集». Haut

** En japo­nais «金槐集». Haut

*** En japo­nais 源実朝. Haut

**** En japo­nais 鶴岡八幡宮. Par­fois trans­crit Tsu­ru­gao­ka Hachi­man­gu ou temple de Hat­chi­man. Haut

***** «Une Excur­sion au Japon [dans la cité de Kama­ku­ra]», p. 239. Haut

****** p. 141. Haut

«La Légende de Saïgyô»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Tama, Cer­gy

Il s’agit de Satô Nori­kiyo*, poète et moine très cher au peuple japo­nais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le sur­nom de Sai­gyô**allant au Para­dis de l’Ouest»). Issu d’une famille mili­taire, à l’âge de vingt-deux ans, Sai­gyô renon­ça au siècle, aban­don­na sa famille, et quit­ta ses fonc­tions au Palais pour la rai­son que voi­ci : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sor­ti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriya­su, Offi­cier de la Garde des Portes. En che­min, Noriya­su décla­ra ceci : «Ces der­niers temps, je ne sais pour­quoi, j’ai le sen­ti­ment que toute chose n’est que songe et illu­sion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espé­rer l’être demain encore. Las, quel pour­rait être mon recours? Mon plus cher désir serait de quit­ter ma mai­son, de chan­ger mon état et d’aller vivre en quelque mon­tagne écar­tée!»*** En enten­dant ce dis­cours pro­non­cé avec les accents de la véri­té, Sai­gyô se deman­da, le cœur dolent, pour quelle rai­son son ami par­lait de la sorte; et le matin sui­vant, comme il allait prendre de ses nou­velles, il trou­va, près du por­tail, une foule de gens fort agi­tés, et à l’intérieur, de même, l’on enten­dait des voix de gens qui cla­maient leur dou­leur; inquiet, il hâta le pas, se deman­dant ce qui se pas­sait : «Mon­sei­gneur, cette nuit, est mort dans son som­meil!»****, lui dit-on, et il aper­çut l’épouse et la mère de Noriya­su, éten­dues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au che­vet du défunt, abî­mées dans les larmes. À cette vue, tour­nant le dos au monde, Sai­gyô entra en reli­gion pour péré­gri­ner à tra­vers le pays entier de pro­vince en pro­vince, de monas­tère en monas­tère; puis, pen­sant avoir trou­vé dans les mon­tagnes de l’Ouest le lieu pro­pice à un secret ermi­tage où se livrer aux pra­tiques de la Voie du Boud­dha, il y construi­sit une hutte de bran­chage où, après avoir mené une vie soli­taire dans un dépouille­ment extrême de toutes choses, il mou­rut très sain­te­ment.

* En japo­nais 佐藤義清. Autre­fois trans­crit Satô Yoshi­kiyo. Haut

** En japo­nais 西行. Autre­fois trans­crit Saï­ghyô. Haut

*** «La Légende de Saï­gyô», p. 22. Haut

**** id. p. 23. Haut

«Une Journée de nô»

éd. Gallimard-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard-UNES­CO, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Connais­sance de l’Orient, Paris

Il s’agit de «Sane­mo­ri»* et autres nô. Les Japo­nais ont le rare pri­vi­lège de pos­sé­der, en propre, une forme de drame lyrique — le «»** (XIVe-XVe siècle apr. J.-C.) — qui mal­gré la dif­fé­rence abso­lue des tra­di­tions, des sujets et de cer­tains modes d’expression, peut être com­pa­rée, sans trop de para­doxe, à la tra­gé­die grecque du siècle de Péri­clès. Comme cette tra­gé­die, le nô fut tout d’abord le déve­lop­pe­ment et comme l’annexe des chants, danses et chœurs qui accom­pa­gnaient la célé­bra­tion des céré­mo­nies reli­gieuses. Une déesse, disent les Japo­nais, inau­gu­ra cette forme théâ­trale, et voi­ci dans quelles cir­cons­tances, si l’on en croit le «Koji­ki». Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel, irri­tée des méchan­ce­tés de son frère, déci­da, un jour, de se cacher dans la grotte rocheuse du ciel dont elle bar­ra la porte. De ce fait, le ciel et la terre furent plon­gés dans de pro­fondes ténèbres. Et cha­cun, on le pense bien, était fort inquiet. Les huit mil­lions de dieux se ras­sem­blèrent alors sur les bords de la Voie lac­tée, pour déli­bé­rer des mesures qu’il conve­nait de prendre, afin de faire ces­ser cette situa­tion cri­tique. Confor­mé­ment à leur avis, on essaya bien des ruses pour for­cer Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel à sor­tir de sa grotte, mais aucune ne réus­sit. C’est alors que Majes­té-Fémi­nine-Uzu-Céleste eut l’idée d’exécuter une danse ori­gi­nale : «Se coif­fant de branches de fusain céleste… elle ren­ver­sa un fût vide devant la porte de la grotte et cla­qua des talons. Tout en dan­sant jusqu’au paroxysme elle décou­vrit sa poi­trine et bais­sa la cein­ture de son vête­ment jusqu’à son sexe. Alors la Haute-Plaine-du-Ciel devint bruyante, et les huit mil­lions de “kamis” se mirent à rire»***. Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel, intri­guée, entr’ouvrit la porte de sa pri­son volon­taire. La lumière repa­rut au ciel et sur terre. Le diver­tis­se­ment divin de ce temps-là fut, dit-on, le pre­mier des nô.

* En japo­nais «実盛». Haut

** En japo­nais . Par­fois trans­crit «noh» ou «nou». Haut

«Supplément aux “Contes d’Uji”»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Contes et Romans du Moyen Âge-Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Contes et Romans du Moyen Âge-Les Œuvres capi­tales de la lit­té­ra­ture japo­naise, Paris

Il s’agit du «Sup­plé­ment aux “His­toires d’Uji”» («Uji shûi mono­ga­ta­ri»*). Ce Grand Conseiller d’Uji, dont le nom était Mina­mo­to no Taka­ku­ni** (XIe siècle apr. J.-C.), était un homme qui sup­por­tait mal dans sa vieillesse les cha­leurs de l’été et qui se reti­rait chaque année, du cin­quième au hui­tième mois, à Uji, au Sud de Kyô­to. Là, dans une tenue négli­gée, se fai­sant éven­ter d’un grand éven­tail, il fai­sait appe­ler à lui les pas­sants, sans se sou­cier de leur rang, et les priait de racon­ter des his­toires du pas­sé, cepen­dant que lui-même, éten­du à l’intérieur, notait leurs paroles dans un gros cahier : «Il y avait des récits de l’Inde, des récits de la Chine, et aus­si des récits du Japon. Il en était d’édifiants, il en était de plai­sants, il en était de ter­ri­fiants, il en était d’émouvants, il en était de répu­gnants. Quelques-uns étaient sans rime ni rai­son, d’autres étaient des plus adroits, bref, il en était de toute sorte et de toute espèce», dit le «Sup­plé­ment aux “His­toires d’Uji”»***. La par­tie des «His­toires qui sont main­te­nant du pas­sé» rela­tive au Japon occupe à elle seule, avec ses vingt et un tomes sur trente et un, plus des deux tiers du texte, tan­dis que les par­ties consa­crées à l’Inde et à la Chine ne com­prennent cha­cune que cinq tomes. Trois tomes sont aujourd’hui man­quants**** et deux autres***** ne nous sont par­ve­nus qu’en un état incom­plet. Tel quel pour­tant, le recueil est encore d’une éton­nante richesse, et les mille cin­quante-neuf récits qu’il contient font pen­ser à un admi­rable kaléi­do­scope qui nous pré­sente à chaque secousse, comme par un coup de magie, des figures inat­ten­dues et sur­pre­nantes : «Un défi­lé de per­son­nages appar­te­nant à toutes les caté­go­ries de la socié­té anime un monde d’une grande richesse humaine, où les sen­ti­ments et les sou­cis des humbles n’ont pas une digni­té moindre que ceux des grands… La varié­té des récits, badins ou bur­lesques, ins­truc­tifs ou édi­fiants, fan­tas­tiques ou tou­chants, donne la pos­si­bi­li­té de s’exprimer à toutes les émo­tions, des plus nobles aux moins raf­fi­nées»******. Tous débutent par la for­mule «main­te­nant, c’est du pas­sé» (pro­non­cée «ima wa muka­shi» à la japo­naise, «kon­ja­ku» à la chi­noise) qui fut choi­sie par Taka­ku­ni parce qu’elle exprime à mer­veille l’idée boud­dhique selon laquelle le pas­sé existe au même titre et avec la même réa­li­té que le «main­te­nant».

* En japo­nais «宇治拾遺物語». Haut

** En japo­nais 源隆国. Autre­fois trans­crit Mina­mo­to no Taka­kou­ni. Haut

*** p. 7. Haut

**** VIII, XVIII et XXXI. Haut

***** XXII et XXIII. Haut

****** Jean Guilla­maud, «His­toire de la lit­té­ra­ture japo­naise». Haut

«Nô et Kyôgen. Tome II. Automne • hiver»

éd. Publications orientalistes de France, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Œuvres capi­tales de la lit­té­ra­ture japo­naise, Paris

Il s’agit de «Haku Raku­ten»*Bai Juyi») et autres nô. Les Japo­nais ont le rare pri­vi­lège de pos­sé­der, en propre, une forme de drame lyrique — le «»** (XIVe-XVe siècle apr. J.-C.) — qui mal­gré la dif­fé­rence abso­lue des tra­di­tions, des sujets et de cer­tains modes d’expression, peut être com­pa­rée, sans trop de para­doxe, à la tra­gé­die grecque du siècle de Péri­clès. Comme cette tra­gé­die, le nô fut tout d’abord le déve­lop­pe­ment et comme l’annexe des chants, danses et chœurs qui accom­pa­gnaient la célé­bra­tion des céré­mo­nies reli­gieuses. Une déesse, disent les Japo­nais, inau­gu­ra cette forme théâ­trale, et voi­ci dans quelles cir­cons­tances, si l’on en croit le «Koji­ki». Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel, irri­tée des méchan­ce­tés de son frère, déci­da, un jour, de se cacher dans la grotte rocheuse du ciel dont elle bar­ra la porte. De ce fait, le ciel et la terre furent plon­gés dans de pro­fondes ténèbres. Et cha­cun, on le pense bien, était fort inquiet. Les huit mil­lions de dieux se ras­sem­blèrent alors sur les bords de la Voie lac­tée, pour déli­bé­rer des mesures qu’il conve­nait de prendre, afin de faire ces­ser cette situa­tion cri­tique. Confor­mé­ment à leur avis, on essaya bien des ruses pour for­cer Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel à sor­tir de sa grotte, mais aucune ne réus­sit. C’est alors que Majes­té-Fémi­nine-Uzu-Céleste eut l’idée d’exécuter une danse ori­gi­nale : «Se coif­fant de branches de fusain céleste… elle ren­ver­sa un fût vide devant la porte de la grotte et cla­qua des talons. Tout en dan­sant jusqu’au paroxysme elle décou­vrit sa poi­trine et bais­sa la cein­ture de son vête­ment jusqu’à son sexe. Alors la Haute-Plaine-du-Ciel devint bruyante, et les huit mil­lions de “kamis” se mirent à rire»***. Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel, intri­guée, entr’ouvrit la porte de sa pri­son volon­taire. La lumière repa­rut au ciel et sur terre. Le diver­tis­se­ment divin de ce temps-là fut, dit-on, le pre­mier des nô.

* En japo­nais «白楽天». Haut

** En japo­nais . Par­fois trans­crit «noh» ou «nou». Haut

«Nô et Kyôgen. Tome I. Printemps • été»

éd. Publications orientalistes de France, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Œuvres capi­tales de la lit­té­ra­ture japo­naise, Paris

Il s’agit de «Sen­ju»* et autres nô. Les Japo­nais ont le rare pri­vi­lège de pos­sé­der, en propre, une forme de drame lyrique — le «»** (XIVe-XVe siècle apr. J.-C.) — qui mal­gré la dif­fé­rence abso­lue des tra­di­tions, des sujets et de cer­tains modes d’expression, peut être com­pa­rée, sans trop de para­doxe, à la tra­gé­die grecque du siècle de Péri­clès. Comme cette tra­gé­die, le nô fut tout d’abord le déve­lop­pe­ment et comme l’annexe des chants, danses et chœurs qui accom­pa­gnaient la célé­bra­tion des céré­mo­nies reli­gieuses. Une déesse, disent les Japo­nais, inau­gu­ra cette forme théâ­trale, et voi­ci dans quelles cir­cons­tances, si l’on en croit le «Koji­ki». Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel, irri­tée des méchan­ce­tés de son frère, déci­da, un jour, de se cacher dans la grotte rocheuse du ciel dont elle bar­ra la porte. De ce fait, le ciel et la terre furent plon­gés dans de pro­fondes ténèbres. Et cha­cun, on le pense bien, était fort inquiet. Les huit mil­lions de dieux se ras­sem­blèrent alors sur les bords de la Voie lac­tée, pour déli­bé­rer des mesures qu’il conve­nait de prendre, afin de faire ces­ser cette situa­tion cri­tique. Confor­mé­ment à leur avis, on essaya bien des ruses pour for­cer Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel à sor­tir de sa grotte, mais aucune ne réus­sit. C’est alors que Majes­té-Fémi­nine-Uzu-Céleste eut l’idée d’exécuter une danse ori­gi­nale : «Se coif­fant de branches de fusain céleste… elle ren­ver­sa un fût vide devant la porte de la grotte et cla­qua des talons. Tout en dan­sant jusqu’au paroxysme elle décou­vrit sa poi­trine et bais­sa la cein­ture de son vête­ment jusqu’à son sexe. Alors la Haute-Plaine-du-Ciel devint bruyante, et les huit mil­lions de “kamis” se mirent à rire»***. Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel, intri­guée, entr’ouvrit la porte de sa pri­son volon­taire. La lumière repa­rut au ciel et sur terre. Le diver­tis­se­ment divin de ce temps-là fut, dit-on, le pre­mier des nô.

* En japo­nais «千手» ou «千寿». Éga­le­ment connu sous le titre de «Sen­ju Shi­ge­hi­ra» («千手重衡»). Haut

** En japo­nais . Par­fois trans­crit «noh» ou «nou». Haut

Zéami, «L’Île d’or»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Tama, Cer­gy

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle du «“Recueil des seize trai­tés” de Zéa­mi»*Zéa­mi jûro­ku-bu-shû»**) sur la «fleur» du nô, éga­le­ment connu sous le titre de «La Tra­di­tion secrète» («Hiden»***). Une tra­di­tion bien éta­blie affir­mait que Zéa­mi**** — le plus fameux homme de théâtre et dra­ma­turge japo­nais (XIVe-XVe siècle apr. J.-C.) — avait com­po­sé un cer­tain nombre d’écrits théo­riques confi­den­tiels, des­ti­nés à être trans­mis à un seul homme par géné­ra­tion, et consi­gnant les secrets de l’art du nô. Mais ce n’est qu’en 1909 que la plu­part de ces écrits furent retrou­vés, à la grande sur­prise des savants japo­nais qui les croyaient défi­ni­ti­ve­ment per­dus. Le «Recueil» de Zéa­mi ren­ferme seize opus­cules qu’il lui a été don­né de mettre par écrit et de déve­lop­per, pen­dant plus de trente ans, sur les moyens de faire s’épanouir dans le cœur du spec­ta­teur une sorte de paroxysme de l’émotion, nom­mé la «fleur» («hana»*****); ils sont l’expression d’un esprit extra­or­di­nai­re­ment raf­fi­né, ser­vi par la sûre­té d’un juge­ment déli­cat. Le maître y appuie sa pen­sée par une quan­ti­té d’allusions aux œuvres qui peuvent la mettre en lumière, depuis les poèmes de l’Antiquité jusqu’aux pièces de théâtre de son propre père. Mais ce fils conscien­cieux, enne­mi de tout pédan­tisme, ne veut pas lais­ser voir les tré­sors d’érudition qu’il a dépen­sés. Aus­si, ces théo­ries qu’il a si lon­gue­ment médi­tées les cache-t-il sous le voile léger d’un style tou­jours dis­cret. Son «Recueil» est un poème en prose, où chaque idée se fait image, où chaque mot éveille un monde de sou­ve­nirs et d’impressions. Ain­si donc, au risque de cho­quer quelques-uns, je crois pou­voir dire que Zéa­mi, théo­ri­cien du nô, est plus inté­res­sant et plus impor­tant que Zéa­mi, dra­ma­turge du nô; son «Recueil» consti­tuant «l’une des réflexions les plus ori­gi­nales et les plus pro­fondes qui se soient jamais atta­chées aux arts du spec­tacle»

* Par­fois tra­duit «Recueil de seize opus­cules». Haut

** En japo­nais «世阿弥十六部集». Haut

*** En japo­nais «秘伝». Haut

**** En japo­nais 世阿弥. Autre­fois trans­crit Sea­mi. Éga­le­ment connu sous le titre de Zeshi (世子), c’est-à-dire «maître Zé». Haut

***** En japo­nais . Haut

Zéami, «La Tradition secrète du nô»

éd. Gallimard-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard-UNES­CO, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Connais­sance de l’Orient, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle du «“Recueil des seize trai­tés” de Zéa­mi»*Zéa­mi jûro­ku-bu-shû»**) sur la «fleur» du nô, éga­le­ment connu sous le titre de «La Tra­di­tion secrète» («Hiden»***). Une tra­di­tion bien éta­blie affir­mait que Zéa­mi**** — le plus fameux homme de théâtre et dra­ma­turge japo­nais (XIVe-XVe siècle apr. J.-C.) — avait com­po­sé un cer­tain nombre d’écrits théo­riques confi­den­tiels, des­ti­nés à être trans­mis à un seul homme par géné­ra­tion, et consi­gnant les secrets de l’art du nô. Mais ce n’est qu’en 1909 que la plu­part de ces écrits furent retrou­vés, à la grande sur­prise des savants japo­nais qui les croyaient défi­ni­ti­ve­ment per­dus. Le «Recueil» de Zéa­mi ren­ferme seize opus­cules qu’il lui a été don­né de mettre par écrit et de déve­lop­per, pen­dant plus de trente ans, sur les moyens de faire s’épanouir dans le cœur du spec­ta­teur une sorte de paroxysme de l’émotion, nom­mé la «fleur» («hana»*****); ils sont l’expression d’un esprit extra­or­di­nai­re­ment raf­fi­né, ser­vi par la sûre­té d’un juge­ment déli­cat. Le maître y appuie sa pen­sée par une quan­ti­té d’allusions aux œuvres qui peuvent la mettre en lumière, depuis les poèmes de l’Antiquité jusqu’aux pièces de théâtre de son propre père. Mais ce fils conscien­cieux, enne­mi de tout pédan­tisme, ne veut pas lais­ser voir les tré­sors d’érudition qu’il a dépen­sés. Aus­si, ces théo­ries qu’il a si lon­gue­ment médi­tées les cache-t-il sous le voile léger d’un style tou­jours dis­cret. Son «Recueil» est un poème en prose, où chaque idée se fait image, où chaque mot éveille un monde de sou­ve­nirs et d’impressions. Ain­si donc, au risque de cho­quer quelques-uns, je crois pou­voir dire que Zéa­mi, théo­ri­cien du nô, est plus inté­res­sant et plus impor­tant que Zéa­mi, dra­ma­turge du nô; son «Recueil» consti­tuant «l’une des réflexions les plus ori­gi­nales et les plus pro­fondes qui se soient jamais atta­chées aux arts du spec­tacle»

* Par­fois tra­duit «Recueil de seize opus­cules». Haut

** En japo­nais «世阿弥十六部集». Haut

*** En japo­nais «秘伝». Haut

**** En japo­nais 世阿弥. Autre­fois trans­crit Sea­mi. Éga­le­ment connu sous le titre de Zeshi (世子), c’est-à-dire «maître Zé». Haut

***** En japo­nais . Haut

«Man-yôshû. Livres VII, VIII et IX»

éd. UNESCO-Publications orientalistes de France, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Poètes du Japon, Paris-Aurillac

éd. UNES­CO-Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Poètes du Japon, Paris-Aurillac

Il s’agit du «Man-yô-shû»*Recueil d’une myriade de feuilles»**), une des pre­mières com­pi­la­tions de poèmes japo­nais. Alors que l’antique prose du Japon repré­sente plus ou moins l’influence étran­gère de la Chine, l’antique poé­sie, elle, a quelque chose de pro­fon­dé­ment indi­gène. De fait, le «Man-yô-shû» et le «Kokin-shû» peuvent être qua­li­fiés d’anthologies natio­nales du Japon. Il faut recon­naître que la poé­sie a tou­jours tenu une très grande place dans l’âme japo­naise, dont elle dévoile, pour ain­si dire, toute l’intimité. De règne en règne, les Empe­reurs japo­nais, aux pre­mières fleurs de prin­temps comme aux der­nières lunes d’automne, ont convo­qué la suite de leurs cour­ti­sans, et sous l’inspiration des choses, se sont fait pré­sen­ter des poèmes. Par­mi ces cour­ti­sans, quelques-uns ont mis leur amour en paral­lèle avec la fumée du mont Fuji, d’autres se sont sou­ve­nus de la loin­taine jeu­nesse du mont Oto­ko, d’autres, enfin, à voir la rosée sur l’herbe, l’écume sur l’eau, se sont lamen­tés sur leur propre imper­ma­nence. «La poé­sie du Yama­to*** a pour racine le cœur humain et pour feuilles des mil­liers de paroles», dit Ki no Tsu­rayu­ki dans sa sublime pré­face au «Kokin-shû», qui s’élève à des som­mets jamais encore éga­lés dans la cri­tique japo­naise. «Le temps a beau aller ses étapes; les choses pas­ser; les joies et les tris­tesses croi­ser leurs routes : quand le rythme est là, com­ment cette poé­sie pour­rait-elle périr? S’il est vrai que les aiguilles du pin durent sans choir ni périr; que les empreintes des oiseaux pour long­temps se gravent****; la poé­sie du Yama­to [se main­tien­dra pour jamais]».

* En japo­nais «万葉集». Par­fois trans­crit «Man­jóšú», «Manyôśû», «Man-yô-siû», «Man-yo-siou», «Manyo­schu», «Manyô­shou», «Manyo­shiu», «Man­nyo­shu» ou «Man­nyo­chou». Haut

** Titre obs­cur. «» () veut dire «feuille» ou «géné­ra­tion»; de sorte qu’on peut entendre soit «Recueil de feuilles innom­brables», comme celles d’un grand arbre ou d’un grand livre, soit «Recueil de toutes les géné­ra­tions». Haut

*** Pour le Japon, le nom du Yama­to est comme celui de la Gaule pour la France. Haut

**** Allu­sion à la légende qui veut que Cang Jie (倉頡) ait inven­té les carac­tères chi­nois en obser­vant des empreintes d’oiseaux dans la boue. Haut

«Man-yôshû. Livres IV, V et VI»

éd. UNESCO-Publications orientalistes de France, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Poètes du Japon, Paris-Cergy

éd. UNES­CO-Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Poètes du Japon, Paris-Cer­gy

Il s’agit du «Man-yô-shû»*Recueil d’une myriade de feuilles»**), une des pre­mières com­pi­la­tions de poèmes japo­nais. Alors que l’antique prose du Japon repré­sente plus ou moins l’influence étran­gère de la Chine, l’antique poé­sie, elle, a quelque chose de pro­fon­dé­ment indi­gène. De fait, le «Man-yô-shû» et le «Kokin-shû» peuvent être qua­li­fiés d’anthologies natio­nales du Japon. Il faut recon­naître que la poé­sie a tou­jours tenu une très grande place dans l’âme japo­naise, dont elle dévoile, pour ain­si dire, toute l’intimité. De règne en règne, les Empe­reurs japo­nais, aux pre­mières fleurs de prin­temps comme aux der­nières lunes d’automne, ont convo­qué la suite de leurs cour­ti­sans, et sous l’inspiration des choses, se sont fait pré­sen­ter des poèmes. Par­mi ces cour­ti­sans, quelques-uns ont mis leur amour en paral­lèle avec la fumée du mont Fuji, d’autres se sont sou­ve­nus de la loin­taine jeu­nesse du mont Oto­ko, d’autres, enfin, à voir la rosée sur l’herbe, l’écume sur l’eau, se sont lamen­tés sur leur propre imper­ma­nence. «La poé­sie du Yama­to*** a pour racine le cœur humain et pour feuilles des mil­liers de paroles», dit Ki no Tsu­rayu­ki dans sa sublime pré­face au «Kokin-shû», qui s’élève à des som­mets jamais encore éga­lés dans la cri­tique japo­naise. «Le temps a beau aller ses étapes; les choses pas­ser; les joies et les tris­tesses croi­ser leurs routes : quand le rythme est là, com­ment cette poé­sie pour­rait-elle périr? S’il est vrai que les aiguilles du pin durent sans choir ni périr; que les empreintes des oiseaux pour long­temps se gravent****; la poé­sie du Yama­to [se main­tien­dra pour jamais]».

* En japo­nais «万葉集». Par­fois trans­crit «Man­jóšú», «Manyôśû», «Man-yô-siû», «Man-yo-siou», «Manyo­schu», «Manyô­shou», «Manyo­shiu», «Man­nyo­shu» ou «Man­nyo­chou». Haut

** Titre obs­cur. «» () veut dire «feuille» ou «géné­ra­tion»; de sorte qu’on peut entendre soit «Recueil de feuilles innom­brables», comme celles d’un grand arbre ou d’un grand livre, soit «Recueil de toutes les géné­ra­tions». Haut

*** Pour le Japon, le nom du Yama­to est comme celui de la Gaule pour la France. Haut

**** Allu­sion à la légende qui veut que Cang Jie (倉頡) ait inven­té les carac­tères chi­nois en obser­vant des empreintes d’oiseaux dans la boue. Haut

Murasaki-shikibu, «Journal»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Les Journaux poétiques de l’époque de Héian, Paris

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Les Jour­naux poé­tiques de l’époque de Héian, Paris

Il s’agit du «Jour­nal de Mura­sa­ki-shi­ki­bu». Ce genre d’écrits intimes qui tient tant de place dans la lit­té­ra­ture fémi­nine du Japon, je veux dire le «nik­ki» («jour­nal»), fut inau­gu­ré (chose étrange!) par un homme, Ki no Tsu­rayu­ki*, poète et cri­tique, qui venait d’exercer, pen­dant cinq ans, les fonc­tions de pré­fet de la pro­vince de Tosa. Dans son «Tosa nik­ki»**Jour­nal de Tosa»), rédi­gé en 935 apr. J.-C., il racon­tait dans une prose exquise, entre­mê­lée de poé­sies, son voyage de retour à la capi­tale. Mais le prin­ci­pal inté­rêt de son jour­nal était ailleurs : tout le secret en était, en effet, dans la pre­mière phrase, où l’auteur fai­sait le choix de l’écriture japo­naise, qu’on appe­lait com­mu­né­ment «onnade»***main de femme»), par oppo­si­tion à l’écriture chi­noise, qu’on appe­lait com­mu­né­ment «oto­kode»****main d’homme»). C’est non seule­ment en «onnade» qu’il écri­vit son jour­nal, mais aus­si dans la langue même que pra­ti­quaient les femmes, démon­trant de la sorte que cette langue par­ve­nait à expri­mer par­fai­te­ment, sinon les concepts abs­traits de l’écriture chi­noise, du moins les mou­ve­ments déli­cats du cœur, com­muns à toute l’humanité : «[D’un pays à l’autre], le lan­gage certes dif­fère», dit le «Jour­nal de Tosa»*****, «mais puisque pareil à coup sûr est le clair de lune, pour­quoi n’en serait-il de même du cœur humain?» Les dames de la Cour japo­naise ne tar­dèrent pas à entendre cette leçon, et cloî­trées comme elles étaient dans leurs chambres, où elles avaient assez de loi­sir pour lire et pour son­ger à leurs mal­heurs, elles se mirent à noter leurs tristes pen­sées sous forme de jour­nal. La vio­lence des émo­tions dont elles étaient suf­fo­quées, et qu’elles ne pou­vaient pas dire à haute voix, écla­ta bien­tôt en un feu d’artifice comme on n’en vit jamais de sem­blable dans la lit­té­ra­ture uni­ver­selle. Se sui­virent à quelques années d’intervalle : le «Kage­rô (no) nik­ki»******Jour­nal d’une éphé­mère»); le «Mura­sa­ki-shi­ki­bu nik­ki»*******Jour­nal de Mura­sa­ki-shi­ki­bu»); l’«Izu­mi-shi­ki­bu nik­ki»********Jour­nal d’Izumi-shikibu»); le «Sara­shi­na nik­ki»*********Jour­nal de Sara­shi­na»); le «Jôjin-aja­ri (no) haha no shû»**********Jour­nal de la mère du révé­rend Jôjin»); enfin le «Sanu­ki no suke (no) nik­ki»***********Jour­nal de la dame d’honneur Sanu­ki»).

* En japo­nais 紀貫之. Autre­fois trans­crit Tsou­rayou­ki. Haut

** En japo­nais «土佐日記». Autre­fois trans­crit «Toça nik­ki» ou «Tos­sa nik­ki». Haut

*** En japo­nais 女手. Par­fois trans­crit «won­nade». Haut

**** En japo­nais 男手. Par­fois trans­crit «woto­kode» ou «woto­ko no te». Haut

***** p. 36-37. Haut

****** En japo­nais «蜻蛉日記». Autre­fois trans­crit «Kaghe­rô nik­ki». Haut

******* En japo­nais «紫式部日記». Autre­fois trans­crit «Mou­ra­ça­ki Shi­ki­bou niki» ou «Mou­ra­sa­ki Shi­ki­bou nik­ki». Haut

******** En japo­nais «和泉式部日記». Autre­fois trans­crit «Izou­mi-shi­ki­bou nik­ki». Haut

********* En japo­nais «更級日記». Haut

********** En japo­nais «成尋阿闍梨母集». Haut

*********** En japo­nais «讃岐典侍日記», inédit en fran­çais. Autre­fois trans­crit «Sanou­ki no sou­ké no nik­ki». Haut