Shiki, « Cent sept Haïku »

éd. Verdier, Lagrasse

éd. Ver­dier, La­grasse

Il s’agit des haï­kus de Ma­saoka Shiki, de son vrai nom Ma­saoka Tsu­ne­nori1, poète ja­po­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand au­teur ; mais on ne peut lui nier d’avoir re­nou­velé l’intérêt pour le haïku, dont il fit à la fois une arme of­fen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tu­ber­cu­lose qui al­lait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pira le pseu­do­nyme de Shiki2 (« le Cou­cou »), oi­seau qui, quand il chante, laisse ap­pa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un ro­man au titre ro­man­tique, « La Ca­pi­tale de la lune » (« Tsuki no miyako »3), qu’il alla mon­trer à Kôda Ro­han. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle ab­sence d’enthousiasme, que Shiki se li­vra au dé­cou­ra­ge­ment et au déses­poir et re­nonça tout à fait au ro­man ; mais étant un être im­pul­sif, il prit alors une dé­ci­sion qui al­lait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette an­née 1892 qu’il dé­cida, d’une part, de se consa­crer en­tiè­re­ment au haïku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal « Ni­hon » (« Ja­pon ») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une co­lonne de ce quo­ti­dien, il dé­ve­loppa pen­dant une dé­cen­nie ses vues sur les poètes an­ciens. Sa cri­tique fut in­flexible jusqu’à la du­reté, vé­hé­mente jusqu’à la co­lère. Il est même per­mis de se de­man­der s’il n’était pas en proie à quelque dé­mence lorsqu’il af­fir­mait « que Ki no Tsu­rayuki en tant que poète était nul, et le “Ko­kin-shû” — une an­tho­lo­gie af­freuse » ; ou bien « que les vers de Ba­shô conte­naient le meilleur et le pire ». En même temps que ces ar­ticles théo­riques, Shiki pro­dui­sit ses propres haï­kus et in­vita ses lec­teurs à en faire tout au­tant : « Shiki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mé­rite d’être rap­pelé… Il de­mande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les pu­blie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui se­ront pu­bliés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on verra ainsi se consti­tuer des di­zaines de groupes, pour ainsi dire dans toutes les ré­gions du Ja­pon », ex­plique M. Jean-Jacques Ori­gas4. Aus­si­tôt après la mort de Shiki, ces groupes se virent re­lé­gués dans l’oubli ; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la ré­no­va­tion du haïku.

le creu­set de l’avant-gardisme et de la ré­no­va­tion du haïku

Voici un échan­tillon qui don­nera une idée du style des haï­kus :
« Comme com­pa­gnon
Je de­mande au pa­pillon
D’être du voyage !

Le pont a cédé —
Der­rière, so­li­taire
Le saule pleu­reur !
 »5

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • Katô Shûi­chi, « His­toire de la lit­té­ra­ture ja­po­naise. Tome III. L’Époque mo­derne » (éd. Fayard-In­ter­textes, Pa­ris)
  • Em­ma­nuel Lo­ze­rand, « Le Ca­nari de Shi­geeko — Ma­saoka Shiki, le réel, l’écriture (1901-1902) » dans « Ja­pon plu­riel 6 : actes du sixième Col­loque de la So­ciété fran­çaise des études ja­po­naises » (éd. Ph. Pic­quier, Arles), p. 127-165
  • Jean-Jacques Ori­gas, « Une Ami­tié : Shiki le poète et Sô­seki le ro­man­cier » dans « La Lampe d’Akutagawa : es­sais sur la lit­té­ra­ture ja­po­naise mo­derne » (éd. Les Belles Lettres, coll. Ja­pon, Pa­ris), p. 149-169.
  1. En ja­po­nais 正岡常規. Haut
  2. En ja­po­nais 子規. Par­fois trans­crit Chiki ou Šiki. Re­mar­quez que l’idéogramme se re­trouve à la fois dans Tsu­ne­nori et dans Shiki. Haut
  3. En ja­po­nais « 月の都 ». Titre em­prunté au « Conte du cou­peur de bam­bous ». Haut
  1. « Une Ami­tié », p. 159. Haut
  2. p. 24-25. Haut