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Saikaku, «Arashi, vie et mort d’un acteur»

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Pic­quier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit de l’«Ara­shi mujô mono­ga­ta­ri»*Ara­shi, vie et mort d’un acteur»**) d’Ihara Sai­ka­ku***, mar­chand japo­nais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consa­cra à l’art du roman, où il devint un maître incon­tes­té, et le plus habile des écri­vains. On com­pare la viva­ci­té et la rapi­di­té de son style à celles que l’on éprouve en des­cen­dant un tor­rent dans une barque. À la nais­sance de Sai­ka­ku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les for­ti­fi­ca­tions rasées des villes avaient fait place à des quar­tiers de dis­trac­tion, où les bour­geois met­taient à la pour­suite du plai­sir l’opiniâtreté et la pas­sion qu’ils avaient autre­fois appor­tées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Sai­ka­ku, vaste fresque de ce «monde flot­tant» («ukiyo»****), prend pour sujets les mar­chands, les ven­deurs, les fabri­cants de ton­neaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guer­riers, les cour­ti­sanes. Les por­traits de celles-ci sur­tout, très remar­quables et osés, allant jusqu’à la vul­ga­ri­té, font que l’on consi­dère Sai­ka­ku comme un por­no­graphe; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contri­bué à faire de lui le plus popu­laire écri­vain de son temps, mais qui n’est cepen­dant qu’un masque, et le plus trom­peur des masques, on ver­ra un psy­cho­logue hors pair, lucide, mais plein d’humour, tou­jours à l’écoute du «cœur des gens de ce monde» («yo no hito-goko­ro»*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Mura­sa­ki-shi­ki­bu. «Dans ses ouvrages aus­si francs qu’enjoués, Sai­ka­ku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénon­cé dans les ser­mons des bonzes. Mais les héros de Sai­ka­ku ne tentent pas de lui échap­per, ils mettent leur sagesse à s’en accom­mo­der, et leur iro­nie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde vou­dront bien leur don­ner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Liber­tins? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du liber­ti­nage occi­den­tal, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plai­sirs, les héros de Sai­ka­ku n’ont pas à se [faire] scé­lé­rats», dit M. Mau­rice Pin­guet

* En japo­nais «嵐無常物語». Haut

** Par­fois tra­duit «Récit de la mort d’Arashi». Haut

*** En japo­nais 井原西鶴. Autre­fois trans­crit Iha­ra Saï­ka­kou. Haut

**** En japo­nais «浮世». Autre­fois trans­crit «oukiyo». Haut

***** En japo­nais «世の人心». Haut

****** Iha­ra Sai­ka­ku, «Sai­ka­ku ori­dome» («Le Tis­sage inter­rom­pu de Sai­ka­ku»), inédit en fran­çais. Haut

Saikaku, «Quatre Nouvelles. “L’Écritoire de poche”»

dans « Autour de Saikaku : le roman en Chine et au Japon aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles » (éd. Les Indes savantes, coll. Études japonaises, Paris), p. 113-122

dans «Autour de Sai­ka­ku : le roman en Chine et au Japon aux XVIIe et XVIIIe siècles» (éd. Les Indes savantes, coll. Études japo­naises, Paris), p. 113-122

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle du «Futo­ko­ro suzu­ri»*L’Écritoire de poche») d’Ihara Sai­ka­ku**, mar­chand japo­nais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consa­cra à l’art du roman, où il devint un maître incon­tes­té, et le plus habile des écri­vains. On com­pare la viva­ci­té et la rapi­di­té de son style à celles que l’on éprouve en des­cen­dant un tor­rent dans une barque. À la nais­sance de Sai­ka­ku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les for­ti­fi­ca­tions rasées des villes avaient fait place à des quar­tiers de dis­trac­tion, où les bour­geois met­taient à la pour­suite du plai­sir l’opiniâtreté et la pas­sion qu’ils avaient autre­fois appor­tées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Sai­ka­ku, vaste fresque de ce «monde flot­tant» («ukiyo»***), prend pour sujets les mar­chands, les ven­deurs, les fabri­cants de ton­neaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guer­riers, les cour­ti­sanes. Les por­traits de celles-ci sur­tout, très remar­quables et osés, allant jusqu’à la vul­ga­ri­té, font que l’on consi­dère Sai­ka­ku comme un por­no­graphe; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contri­bué à faire de lui le plus popu­laire écri­vain de son temps, mais qui n’est cepen­dant qu’un masque, et le plus trom­peur des masques, on ver­ra un psy­cho­logue hors pair, lucide, mais plein d’humour, tou­jours à l’écoute du «cœur des gens de ce monde» («yo no hito-goko­ro»****) comme il dit lui-même*****. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Mura­sa­ki-shi­ki­bu. «Dans ses ouvrages aus­si francs qu’enjoués, Sai­ka­ku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénon­cé dans les ser­mons des bonzes. Mais les héros de Sai­ka­ku ne tentent pas de lui échap­per, ils mettent leur sagesse à s’en accom­mo­der, et leur iro­nie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde vou­dront bien leur don­ner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Liber­tins? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du liber­ti­nage occi­den­tal, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plai­sirs, les héros de Sai­ka­ku n’ont pas à se [faire] scé­lé­rats», dit M. Mau­rice Pin­guet

* En japo­nais «懐硯». Haut

** En japo­nais 井原西鶴. Autre­fois trans­crit Iha­ra Saï­ka­kou. Haut

*** En japo­nais «浮世». Autre­fois trans­crit «oukiyo». Haut

**** En japo­nais «世の人心». Haut

***** Iha­ra Sai­ka­ku, «Sai­ka­ku ori­dome» («Le Tis­sage inter­rom­pu de Sai­ka­ku»), inédit en fran­çais. Haut

Bashô, «Seigneur ermite : l’intégrale des haïkus»

éd. La Table ronde, Paris

éd. La Table ronde, Paris

Il s’agit des haï­kus de Mat­suo Bashô*, figure illustre de la poé­sie japo­naise (XVIIe siècle apr. J.-C.). Par son éthique de vie, encore plus que par son œuvre elle-même, ce fils de samou­raï a impo­sé la forme actuelle du haï­ku, mais sur­tout il en a défi­ni la manière, l’esprit : légè­re­té, recherche de sim­pli­ci­té, extrême res­pect pour la nature, et ce quelque chose qu’on ne peut défi­nir faci­le­ment et qu’il faut sen­tir — une élé­gance inté­rieure, comme revê­tue de pudeur dis­crète, qui est fon­ciè­re­ment japo­naise. Son poème de la rai­nette est un fameux exemple du saut par lequel le haï­ku se débar­rasse de l’artificiel pour atteindre la sobrié­té nue : «Vieil étang / une rai­nette y plon­geant / chu­cho­tis de l’eau»**. Ce haï­ku tra­duit et d’autres sont le pre­mier ouvrage par lequel la poé­sie et la pen­sée asia­tiques viennent jusqu’à Mme Mar­gue­rite Your­ce­nar qui a quinze ans : «Ce livre exquis a été l’équivalent pour moi d’une porte entre­bâillée; elle ne s’est plus jamais refer­mée depuis», écrit-elle dans une lettre datée de 1955. En 1982, pen­dant ses trois mois pas­sés au Japon, elle suit sur les sen­tiers étroits la trace de Bashô; et tan­dis qu’un ami japo­nais, qui la guide, com­mence à lui tra­duire «Elles mour­ront bien­tôt…», elle l’interrompt en citant par cœur la chute : «et pour­tant n’en montrent rien / chant des cigales». «Peut-être son plus beau poème», pré­cise-t-elle dans un petit article inti­tu­lé «Bashô sur la route». À Kyô­to, elle visite la hutte qui a héber­gé notre poète vers la fin de sa vie — Raku­shi­sha***la chau­mière où tombent les kakis»****) qui lui «fait pen­ser à la légère dépouille d’une cigale». À l’intérieur, si on peut par­ler d’intérieur dans un lieu si ouvert aux intem­pé­ries, rien ou presque pour se pro­té­ger du pas­sage des sai­sons, si pré­sentes jus­te­ment dans l’œuvre de Bashô «par les incon­vé­nients et les malaises qu’elles apportent autant que par l’extase des yeux et de l’esprit que dis­pense leur beau­té», comme explique Mme Your­ce­nar. Quant au maître lui-même : «Cet homme ambu­lant», écrit-elle, «qui a inti­tu­lé l’un de ses essais “Sou­ve­nirs d’un sque­lette expo­sé aux intem­pé­ries” voyage moins pour s’instruire… que pour subir. Subir est une facul­té japo­naise, pous­sée par­fois jusqu’au maso­chisme [!], mais l’émotion et la connais­sance chez Bashô naissent de cette sou­mis­sion à l’événement ou à l’incident : la pluie, le vent, les longues marches, les ascen­sions sur les sen­tiers gelés des mon­tagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l’octroi à Shi­to­mae où il par­tage une pièce au plan­cher de terre bat­tue avec un che­val…» Sous des appa­rences de pro­me­nades, ces pèle­ri­nages éveillaient la pen­sée de Bashô et met­taient sa vie en confor­mi­té avec la haute idée qu’il se fai­sait du haï­ku : «Le vent me trans­perce / rési­gné à y lais­ser mes os / je pars en voyage»

* En japo­nais 松尾芭蕉. Autre­fois trans­crit Mat­sou­ra Bacho, Mat­su­ra Basho, Mat­souo Bashô ou Mat­su­wo Bashô. Haut

** En japo­nais «古池や蛙飛こむ水のおと». Haut

*** En japo­nais 落柿舎. Haut

**** Par­fois tra­duit «la vil­la où tombent les kakis», «vil­la aux kakis tom­bés» ou «la mai­son des kakis tom­bés à terre». Haut

Shiki, «Un Lit de malade six pieds de long (5 mai-17 septembre 1902)»

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fic­tion, Paris

Il s’agit du jour­nal intime «Un Lit de malade six pieds de long» («Byô­shô roku­sha­ku»*) de Masao­ka Shi­ki, de son vrai nom Masao­ka Tsu­ne­no­ri**, poète japo­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur; mais on ne peut lui nier d’avoir renou­ve­lé l’intérêt pour le haï­ku, dont il fit à la fois une arme offen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tuber­cu­lose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pi­ra le pseu­do­nyme de Shi­ki***le Cou­cou»), oiseau qui, quand il chante, laisse appa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un roman au titre roman­tique, «La Capi­tale de la lune» («Tsu­ki no miya­ko»****), qu’il alla mon­trer à Kôda Rohan. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle absence d’enthousiasme, que Shi­ki se livra au décou­ra­ge­ment et au déses­poir et renon­ça tout à fait au roman; mais étant un être impul­sif, il prit alors une déci­sion qui allait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il déci­da, d’une part, de se consa­crer entiè­re­ment au haï­ku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal «Nihon» («Japon») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une colonne de ce quo­ti­dien, il déve­lop­pa pen­dant une décen­nie ses vues sur les poètes anciens. Sa cri­tique fut inflexible jusqu’à la dure­té, véhé­mente jusqu’à la colère. Il est même per­mis de se deman­der s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affir­mait «que Ki no Tsu­rayu­ki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une antho­lo­gie affreuse»; ou bien «que les vers de Bashô conte­naient le meilleur et le pire». En même temps que ces articles théo­riques, Shi­ki pro­dui­sit ses propres haï­kus et invi­ta ses lec­teurs à en faire tout autant : «Shi­ki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mérite d’être rap­pe­lé… Il demande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui seront publiés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on ver­ra ain­si se consti­tuer des dizaines de groupes, pour ain­si dire dans toutes les régions du Japon», explique M. Jean-Jacques Ori­gas*****. Aus­si­tôt après la mort de Shi­ki, ces groupes se virent relé­gués dans l’oubli; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la réno­va­tion du haï­ku.

* En japo­nais «病牀六尺». Haut

** En japo­nais 正岡常規. Haut

*** En japo­nais 子規. Par­fois trans­crit Chi­ki ou Šiki. Remar­quez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsu­ne­no­ri et dans Shi­ki. Haut

**** En japo­nais «月の都». Titre emprun­té au «Conte du cou­peur de bam­bous». Haut

***** «Une Ami­tié», p. 159. Haut

Shiki, «Cent sept Haïku»

éd. Verdier, Lagrasse

éd. Ver­dier, Lagrasse

Il s’agit des haï­kus de Masao­ka Shi­ki, de son vrai nom Masao­ka Tsu­ne­no­ri*, poète japo­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur; mais on ne peut lui nier d’avoir renou­ve­lé l’intérêt pour le haï­ku, dont il fit à la fois une arme offen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tuber­cu­lose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pi­ra le pseu­do­nyme de Shi­ki**le Cou­cou»), oiseau qui, quand il chante, laisse appa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un roman au titre roman­tique, «La Capi­tale de la lune» («Tsu­ki no miya­ko»***), qu’il alla mon­trer à Kôda Rohan. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle absence d’enthousiasme, que Shi­ki se livra au décou­ra­ge­ment et au déses­poir et renon­ça tout à fait au roman; mais étant un être impul­sif, il prit alors une déci­sion qui allait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il déci­da, d’une part, de se consa­crer entiè­re­ment au haï­ku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal «Nihon» («Japon») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une colonne de ce quo­ti­dien, il déve­lop­pa pen­dant une décen­nie ses vues sur les poètes anciens. Sa cri­tique fut inflexible jusqu’à la dure­té, véhé­mente jusqu’à la colère. Il est même per­mis de se deman­der s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affir­mait «que Ki no Tsu­rayu­ki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une antho­lo­gie affreuse»; ou bien «que les vers de Bashô conte­naient le meilleur et le pire». En même temps que ces articles théo­riques, Shi­ki pro­dui­sit ses propres haï­kus et invi­ta ses lec­teurs à en faire tout autant : «Shi­ki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mérite d’être rap­pe­lé… Il demande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui seront publiés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on ver­ra ain­si se consti­tuer des dizaines de groupes, pour ain­si dire dans toutes les régions du Japon», explique M. Jean-Jacques Ori­gas****. Aus­si­tôt après la mort de Shi­ki, ces groupes se virent relé­gués dans l’oubli; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la réno­va­tion du haï­ku.

* En japo­nais 正岡常規. Haut

** En japo­nais 子規. Par­fois trans­crit Chi­ki ou Šiki. Remar­quez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsu­ne­no­ri et dans Shi­ki. Haut

*** En japo­nais «月の都». Titre emprun­té au «Conte du cou­peur de bam­bous». Haut

**** «Une Ami­tié», p. 159. Haut

Shiki, «Le Mangeur de kakis qui aime les haïku : portrait et poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit des haï­kus de Masao­ka Shi­ki, de son vrai nom Masao­ka Tsu­ne­no­ri*, poète japo­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur; mais on ne peut lui nier d’avoir renou­ve­lé l’intérêt pour le haï­ku, dont il fit à la fois une arme offen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tuber­cu­lose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pi­ra le pseu­do­nyme de Shi­ki**le Cou­cou»), oiseau qui, quand il chante, laisse appa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un roman au titre roman­tique, «La Capi­tale de la lune» («Tsu­ki no miya­ko»***), qu’il alla mon­trer à Kôda Rohan. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle absence d’enthousiasme, que Shi­ki se livra au décou­ra­ge­ment et au déses­poir et renon­ça tout à fait au roman; mais étant un être impul­sif, il prit alors une déci­sion qui allait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il déci­da, d’une part, de se consa­crer entiè­re­ment au haï­ku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal «Nihon» («Japon») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une colonne de ce quo­ti­dien, il déve­lop­pa pen­dant une décen­nie ses vues sur les poètes anciens. Sa cri­tique fut inflexible jusqu’à la dure­té, véhé­mente jusqu’à la colère. Il est même per­mis de se deman­der s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affir­mait «que Ki no Tsu­rayu­ki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une antho­lo­gie affreuse»; ou bien «que les vers de Bashô conte­naient le meilleur et le pire». En même temps que ces articles théo­riques, Shi­ki pro­dui­sit ses propres haï­kus et invi­ta ses lec­teurs à en faire tout autant : «Shi­ki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mérite d’être rap­pe­lé… Il demande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui seront publiés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on ver­ra ain­si se consti­tuer des dizaines de groupes, pour ain­si dire dans toutes les régions du Japon», explique M. Jean-Jacques Ori­gas****. Aus­si­tôt après la mort de Shi­ki, ces groupes se virent relé­gués dans l’oubli; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la réno­va­tion du haï­ku.

* En japo­nais 正岡常規. Haut

** En japo­nais 子規. Par­fois trans­crit Chi­ki ou Šiki. Remar­quez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsu­ne­no­ri et dans Shi­ki. Haut

*** En japo­nais «月の都». Titre emprun­té au «Conte du cou­peur de bam­bous». Haut

**** «Une Ami­tié», p. 159. Haut

Buson, «Le Parfum de la lune : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit des haï­kus de Yosa Buson*, grand artiste japo­nais (XVIIIe siècle apr. J.-C.), maître de la pein­ture «bun­jin­ga» («pein­ture des hommes de lettres»). On dit qu’une nuit, pour mieux obser­ver un effet de lune, il fit un trou à son toit en y met­tant le feu avec une chan­delle; per­du dans une extase d’admiration, il ne s’aperçut pas de l’incendie qui en sur­git et qui dévo­ra tout un quar­tier de la capi­tale. En joi­gnant l’art de la pein­ture à celui de la poé­sie, Buson don­na une vie nou­velle au haï­ku délais­sé à la mort de Bashô. Il par­vint à décrire, avec la même élé­gance qu’avec son pin­ceau, ces baga­telles, ces petits impré­vus que lui four­nis­saient natu­rel­le­ment ses voyages. «Se libé­rer du banal en se ser­vant du banal»**. Telle fut sa devise para­doxale, qu’il est dif­fi­cile d’interpréter; car tout en étant un artiste de génie, Buson ne livra presque jamais le fond de sa pen­sée. Inimi­table et intrans­mis­sible, son art dis­pa­rut avec lui; seuls ses chefs-d’œuvre en attestent aujourd’hui toute la magni­fi­cence et toute la har­diesse. Par exemple, ce célèbre cro­quis de deux pié­tons, dont on ne voit de dos que les habits de pluie : «Pluie de prin­temps / avancent en devi­sant / un man­teau de paille et un para­pluie»***; ou cette puis­sante esquisse des pentes du mont Yoshi­no, par­se­mées de ceri­siers : «Ava­lant les nuages / exha­lant des fleurs / le mont Yoshi­no»****. «Les com­pa­rai­sons ne sont pas absentes de [ses] poèmes», explique M. Yves Bon­ne­foy*****, «et ain­si Buson note-t-il que “le bruit de l’eau est sombre”, ce qui ne sur­pren­dra pas le lec­teur de “Cor­res­pon­dances”. Mais chez Bau­de­laire, l’analogie est com­prise comme l’affleurement d’une véri­té inaper­çue jusqu’alors, c’est un acte de connais­sance, qui prouve la capa­ci­té des mots d’atteindre à l’être des choses… Ce qu’énonce Buson, par contre, c’est d’abord — ou même c’est seule­ment une cer­ti­tude de la conscience immé­diate, sans arrière-pen­sée spé­cu­la­tive; et cette per­cep­tion est aus­si silen­cieuse… que la traî­née de cou­leur que laisse un pin­ceau sur la feuille blanche… Le rap­pro­che­ment ne dévoile rien… il retient…»

* En japo­nais 与謝蕪村. Par­fois trans­crit Bou­çon, Bou­çonn ou Bus­son. Haut

** En japo­nais «俗を離れて俗を用ゆ». Haut

*** p. 47. Haut

**** p. 13. Haut

***** «Pré­face à “Haï­ku; avant-pro­pos et texte fran­çais de Roger Munier”», p. 17. Haut

Santôka, «Zen Saké Haïku : poèmes choisis»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle de Shôi­chi Tane­da*, poète japo­nais, vaga­bond et haï­kiste, plus connu sous le sur­nom de San­tô­ka**le feu au som­met de la mon­tagne»). Il naquit au milieu de cinq frères et sœurs. Son père, riche pro­prié­taire mais piètre père de famille, pas­sait son temps à poli­ti­quer et cou­rir le jupon. Un jour que ce der­nier était en vil­lé­gia­ture dans les mon­tagnes avec une de ses maî­tresses, son épouse, âgée de trente-trois ans, se jeta dans le puits de la pro­prié­té fami­liale. San­tô­ka, qui avait onze ans, fut extrê­me­ment frap­pé de voir le corps inani­mé de sa mère qu’on sor­tait du puits. Pour ajou­ter à ce mal­heur, un de ses frères mou­rut en bas âge, et un autre se don­na la mort en 1918. Quant à San­tô­ka, après un mariage raté, il fut tour à tour bras­seur de saké, enca­dreur de tableaux, tra­duc­teur. Il par­tit pour Tôkyô. Mélan­co­lique, incons­tant au tra­vail, il occu­pait ses loi­sirs de biblio­thé­caire à des lec­tures boud­dhiques. Dans le grand trem­ble­ment de terre qui rava­gea la capi­tale, sa chambre s’écroula. Il retour­na à Kuma­mo­to. Une nuit de décembre 1924, ivre, il s’immobilisa devant un tram­way que le conduc­teur ne par­vint à arrê­ter qu’à grand-peine. On l’emmena dans un temple proche de là, le Hôon-ji, où il se fit moine. L’année sui­vante et toutes les autres jusqu’à sa mort, il s’en alla errer sur les routes du Japon, par les nuits d’hiver, sans gîte, sans feu ni lieu, comme s’il lui fal­lait mar­cher pour vivre : «Je ne suis rien d’autre qu’un moine men­diant», dit-il***. «On ne peut pas dire grand-chose de moi sinon que je suis un pèle­rin fou qui passe sa vie entière à déam­bu­ler, comme ces plantes aqua­tiques qui dérivent de rive en rive. Cela peut sem­bler pitoyable, pour­tant je trouve la paix dans cette vie dépouillée…» Il faut lire ses poé­sies comme le car­net qu’un rou­tard aurait lais­sé tom­ber de sa poche, et dans lequel il aurait noté ses obser­va­tions à l’état brut, dans une langue plate et relâ­chée. La route est la plus belle conquête de l’homme libre : voi­là, en sub­stance, la seule phi­lo­so­phie de San­tô­ka. Il jouit au Japon d’une faveur égale à celle de Kerouac en Amé­rique. Pour tout dire, je ne crois pas, mais peut-être je me trompe, que l’un et l’autre soient de grands talents, mais ils repré­sentent pour la foule du grand public la figure la plus exacte et la plus vive du poète : un gueux sous la pluie, un bohème trem­pé dans ses haillons mais bien­heu­reux, un men­diant loin des lois et des usages, un rebut du monde.

* En japo­nais 種田正一. Haut

** En japo­nais 山頭火. Haut

*** p. 27-28. Haut

Saikaku, «Le Grand Miroir de l’amour mâle. Tome II. Amours des acteurs»

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Pic­quier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit du «Nan­sho­ku ôka­ga­mi»*Le Grand Miroir de l’amour mâle»**) d’Ihara Sai­ka­ku***, mar­chand japo­nais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consa­cra à l’art du roman, où il devint un maître incon­tes­té, et le plus habile des écri­vains. On com­pare la viva­ci­té et la rapi­di­té de son style à celles que l’on éprouve en des­cen­dant un tor­rent dans une barque. À la nais­sance de Sai­ka­ku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les for­ti­fi­ca­tions rasées des villes avaient fait place à des quar­tiers de dis­trac­tion, où les bour­geois met­taient à la pour­suite du plai­sir l’opiniâtreté et la pas­sion qu’ils avaient autre­fois appor­tées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Sai­ka­ku, vaste fresque de ce «monde flot­tant» («ukiyo»****), prend pour sujets les mar­chands, les ven­deurs, les fabri­cants de ton­neaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guer­riers, les cour­ti­sanes. Les por­traits de celles-ci sur­tout, très remar­quables et osés, allant jusqu’à la vul­ga­ri­té, font que l’on consi­dère Sai­ka­ku comme un por­no­graphe; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contri­bué à faire de lui le plus popu­laire écri­vain de son temps, mais qui n’est cepen­dant qu’un masque, et le plus trom­peur des masques, on ver­ra un psy­cho­logue hors pair, lucide, mais plein d’humour, tou­jours à l’écoute du «cœur des gens de ce monde» («yo no hito-goko­ro»*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Mura­sa­ki-shi­ki­bu. «Dans ses ouvrages aus­si francs qu’enjoués, Sai­ka­ku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénon­cé dans les ser­mons des bonzes. Mais les héros de Sai­ka­ku ne tentent pas de lui échap­per, ils mettent leur sagesse à s’en accom­mo­der, et leur iro­nie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde vou­dront bien leur don­ner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Liber­tins? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du liber­ti­nage occi­den­tal, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plai­sirs, les héros de Sai­ka­ku n’ont pas à se [faire] scé­lé­rats», dit M. Mau­rice Pin­guet

* En japo­nais «男色大鑑». Haut

** Par­fois tra­duit «Contes d’amour des samou­raïs». Haut

*** En japo­nais 井原西鶴. Autre­fois trans­crit Iha­ra Saï­ka­kou. Haut

**** En japo­nais «浮世». Autre­fois trans­crit «oukiyo». Haut

***** En japo­nais «世の人心». Haut

****** Iha­ra Sai­ka­ku, «Sai­ka­ku ori­dome» («Le Tis­sage inter­rom­pu de Sai­ka­ku»), inédit en fran­çais. Haut

Saikaku, «Le Grand Miroir de l’amour mâle. Tome I. Amours des samouraïs»

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Pic­quier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit du «Nan­sho­ku ôka­ga­mi»*Le Grand Miroir de l’amour mâle»**) d’Ihara Sai­ka­ku***, mar­chand japo­nais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consa­cra à l’art du roman, où il devint un maître incon­tes­té, et le plus habile des écri­vains. On com­pare la viva­ci­té et la rapi­di­té de son style à celles que l’on éprouve en des­cen­dant un tor­rent dans une barque. À la nais­sance de Sai­ka­ku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les for­ti­fi­ca­tions rasées des villes avaient fait place à des quar­tiers de dis­trac­tion, où les bour­geois met­taient à la pour­suite du plai­sir l’opiniâtreté et la pas­sion qu’ils avaient autre­fois appor­tées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Sai­ka­ku, vaste fresque de ce «monde flot­tant» («ukiyo»****), prend pour sujets les mar­chands, les ven­deurs, les fabri­cants de ton­neaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guer­riers, les cour­ti­sanes. Les por­traits de celles-ci sur­tout, très remar­quables et osés, allant jusqu’à la vul­ga­ri­té, font que l’on consi­dère Sai­ka­ku comme un por­no­graphe; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contri­bué à faire de lui le plus popu­laire écri­vain de son temps, mais qui n’est cepen­dant qu’un masque, et le plus trom­peur des masques, on ver­ra un psy­cho­logue hors pair, lucide, mais plein d’humour, tou­jours à l’écoute du «cœur des gens de ce monde» («yo no hito-goko­ro»*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Mura­sa­ki-shi­ki­bu. «Dans ses ouvrages aus­si francs qu’enjoués, Sai­ka­ku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénon­cé dans les ser­mons des bonzes. Mais les héros de Sai­ka­ku ne tentent pas de lui échap­per, ils mettent leur sagesse à s’en accom­mo­der, et leur iro­nie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde vou­dront bien leur don­ner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Liber­tins? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du liber­ti­nage occi­den­tal, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plai­sirs, les héros de Sai­ka­ku n’ont pas à se [faire] scé­lé­rats», dit M. Mau­rice Pin­guet

* En japo­nais «男色大鑑». Haut

** Par­fois tra­duit «Contes d’amour des samou­raïs». Haut

*** En japo­nais 井原西鶴. Autre­fois trans­crit Iha­ra Saï­ka­kou. Haut

**** En japo­nais «浮世». Autre­fois trans­crit «oukiyo». Haut

***** En japo­nais «世の人心». Haut

****** Iha­ra Sai­ka­ku, «Sai­ka­ku ori­dome» («Le Tis­sage inter­rom­pu de Sai­ka­ku»), inédit en fran­çais. Haut

Saikaku, «Chroniques galantes de prospérité et de décadence»

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Pic­quier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit du «Kôsho­ku sei­sui­ki»*Chro­niques galantes de pros­pé­ri­té et de déca­dence»**) d’Ihara Sai­ka­ku***, mar­chand japo­nais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consa­cra à l’art du roman, où il devint un maître incon­tes­té, et le plus habile des écri­vains. On com­pare la viva­ci­té et la rapi­di­té de son style à celles que l’on éprouve en des­cen­dant un tor­rent dans une barque. À la nais­sance de Sai­ka­ku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les for­ti­fi­ca­tions rasées des villes avaient fait place à des quar­tiers de dis­trac­tion, où les bour­geois met­taient à la pour­suite du plai­sir l’opiniâtreté et la pas­sion qu’ils avaient autre­fois appor­tées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Sai­ka­ku, vaste fresque de ce «monde flot­tant» («ukiyo»****), prend pour sujets les mar­chands, les ven­deurs, les fabri­cants de ton­neaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guer­riers, les cour­ti­sanes. Les por­traits de celles-ci sur­tout, très remar­quables et osés, allant jusqu’à la vul­ga­ri­té, font que l’on consi­dère Sai­ka­ku comme un por­no­graphe; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contri­bué à faire de lui le plus popu­laire écri­vain de son temps, mais qui n’est cepen­dant qu’un masque, et le plus trom­peur des masques, on ver­ra un psy­cho­logue hors pair, lucide, mais plein d’humour, tou­jours à l’écoute du «cœur des gens de ce monde» («yo no hito-goko­ro»*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Mura­sa­ki-shi­ki­bu. «Dans ses ouvrages aus­si francs qu’enjoués, Sai­ka­ku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénon­cé dans les ser­mons des bonzes. Mais les héros de Sai­ka­ku ne tentent pas de lui échap­per, ils mettent leur sagesse à s’en accom­mo­der, et leur iro­nie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde vou­dront bien leur don­ner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Liber­tins? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du liber­ti­nage occi­den­tal, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plai­sirs, les héros de Sai­ka­ku n’ont pas à se [faire] scé­lé­rats», dit M. Mau­rice Pin­guet

* En japo­nais «好色盛衰記». Haut

** Par­fois tra­duit «Chro­niques liber­tines de gran­deur et de déca­dence». Haut

*** En japo­nais 井原西鶴. Autre­fois trans­crit Iha­ra Saï­ka­kou. Haut

**** En japo­nais «浮世». Autre­fois trans­crit «oukiyo». Haut

***** En japo­nais «世の人心». Haut

****** Iha­ra Sai­ka­ku, «Sai­ka­ku ori­dome» («Le Tis­sage inter­rom­pu de Sai­ka­ku»), inédit en fran­çais. Haut

Saikaku, «L’Homme qui ne vécut que pour aimer»

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Pic­quier, Arles

Il s’agit du «Kôsho­ku ichi­dai oto­ko»*L’Homme qui ne vécut que pour aimer»**) d’Ihara Sai­ka­ku***, mar­chand japo­nais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consa­cra à l’art du roman, où il devint un maître incon­tes­té, et le plus habile des écri­vains. On com­pare la viva­ci­té et la rapi­di­té de son style à celles que l’on éprouve en des­cen­dant un tor­rent dans une barque. À la nais­sance de Sai­ka­ku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les for­ti­fi­ca­tions rasées des villes avaient fait place à des quar­tiers de dis­trac­tion, où les bour­geois met­taient à la pour­suite du plai­sir l’opiniâtreté et la pas­sion qu’ils avaient autre­fois appor­tées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Sai­ka­ku, vaste fresque de ce «monde flot­tant» («ukiyo»****), prend pour sujets les mar­chands, les ven­deurs, les fabri­cants de ton­neaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guer­riers, les cour­ti­sanes. Les por­traits de celles-ci sur­tout, très remar­quables et osés, allant jusqu’à la vul­ga­ri­té, font que l’on consi­dère Sai­ka­ku comme un por­no­graphe; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contri­bué à faire de lui le plus popu­laire écri­vain de son temps, mais qui n’est cepen­dant qu’un masque, et le plus trom­peur des masques, on ver­ra un psy­cho­logue hors pair, lucide, mais plein d’humour, tou­jours à l’écoute du «cœur des gens de ce monde» («yo no hito-goko­ro»*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Mura­sa­ki-shi­ki­bu. «Dans ses ouvrages aus­si francs qu’enjoués, Sai­ka­ku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénon­cé dans les ser­mons des bonzes. Mais les héros de Sai­ka­ku ne tentent pas de lui échap­per, ils mettent leur sagesse à s’en accom­mo­der, et leur iro­nie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde vou­dront bien leur don­ner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Liber­tins? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du liber­ti­nage occi­den­tal, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plai­sirs, les héros de Sai­ka­ku n’ont pas à se [faire] scé­lé­rats», dit M. Mau­rice Pin­guet

* En japo­nais «好色一代男». Haut

** Par­fois tra­duit «La Vie d’un liber­tin». Haut

*** En japo­nais 井原西鶴. Autre­fois trans­crit Iha­ra Saï­ka­kou. Haut

**** En japo­nais «浮世». Autre­fois trans­crit «oukiyo». Haut

***** En japo­nais «世の人心». Haut

****** Iha­ra Sai­ka­ku, «Sai­ka­ku ori­dome» («Le Tis­sage inter­rom­pu de Sai­ka­ku»), inédit en fran­çais. Haut

Saikaku, «Enquêtes à l’ombre des cerisiers de notre pays • Vieux Papiers, Vieilles Lettres»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Les Œuvres capi­tales de la lit­té­ra­ture japo­naise, Paris

Il s’agit du «Hon­chô ôin hiji»*Enquêtes à l’ombre des ceri­siers de notre pays») et «Yoro­zu no fumi­hô­gu»**Vieux papiers, vieilles lettres»***) d’Ihara Sai­ka­ku****, mar­chand japo­nais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consa­cra à l’art du roman, où il devint un maître incon­tes­té, et le plus habile des écri­vains. On com­pare la viva­ci­té et la rapi­di­té de son style à celles que l’on éprouve en des­cen­dant un tor­rent dans une barque. À la nais­sance de Sai­ka­ku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les for­ti­fi­ca­tions rasées des villes avaient fait place à des quar­tiers de dis­trac­tion, où les bour­geois met­taient à la pour­suite du plai­sir l’opiniâtreté et la pas­sion qu’ils avaient autre­fois appor­tées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Sai­ka­ku, vaste fresque de ce «monde flot­tant» («ukiyo»*****), prend pour sujets les mar­chands, les ven­deurs, les fabri­cants de ton­neaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guer­riers, les cour­ti­sanes. Les por­traits de celles-ci sur­tout, très remar­quables et osés, allant jusqu’à la vul­ga­ri­té, font que l’on consi­dère Sai­ka­ku comme un por­no­graphe; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contri­bué à faire de lui le plus popu­laire écri­vain de son temps, mais qui n’est cepen­dant qu’un masque, et le plus trom­peur des masques, on ver­ra un psy­cho­logue hors pair, lucide, mais plein d’humour, tou­jours à l’écoute du «cœur des gens de ce monde» («yo no hito-goko­ro»******) comme il dit lui-même*******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Mura­sa­ki-shi­ki­bu. «Dans ses ouvrages aus­si francs qu’enjoués, Sai­ka­ku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénon­cé dans les ser­mons des bonzes. Mais les héros de Sai­ka­ku ne tentent pas de lui échap­per, ils mettent leur sagesse à s’en accom­mo­der, et leur iro­nie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde vou­dront bien leur don­ner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Liber­tins? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du liber­ti­nage occi­den­tal, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plai­sirs, les héros de Sai­ka­ku n’ont pas à se [faire] scé­lé­rats», dit M. Mau­rice Pin­guet

* En japo­nais «本朝桜陰比事». Haut

** En japo­nais «万の文反古». Haut

*** Par­fois tra­duit «Dix Mille Lettres au rebut» ou «Lettres jetées». Haut

**** En japo­nais 井原西鶴. Autre­fois trans­crit Iha­ra Saï­ka­kou. Haut

***** En japo­nais «浮世». Autre­fois trans­crit «oukiyo». Haut

****** En japo­nais «世の人心». Haut

******* Iha­ra Sai­ka­ku, «Sai­ka­ku ori­dome» («Le Tis­sage inter­rom­pu de Sai­ka­ku»), inédit en fran­çais. Haut