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Bashô, «Seigneur ermite : l’intégrale des haïkus»

éd. La Table ronde, Paris

éd. La Table ronde, Paris

Il s’agit des haï­kus de Mat­suo Bashô*, figure illustre de la poé­sie japo­naise (XVIIe siècle apr. J.-C.). Par son éthique de vie, encore plus que par son œuvre elle-même, ce fils de samou­raï a impo­sé la forme actuelle du haï­ku, mais sur­tout il en a défi­ni la manière, l’esprit : légè­re­té, recherche de sim­pli­ci­té, extrême res­pect pour la nature, et ce quelque chose qu’on ne peut défi­nir faci­le­ment et qu’il faut sen­tir — une élé­gance inté­rieure, comme revê­tue de pudeur dis­crète, qui est fon­ciè­re­ment japo­naise. Son poème de la rai­nette est un fameux exemple du saut par lequel le haï­ku se débar­rasse de l’artificiel pour atteindre la sobrié­té nue : «Vieil étang / une rai­nette y plon­geant / chu­cho­tis de l’eau»**. Ce haï­ku tra­duit et d’autres sont le pre­mier ouvrage par lequel la poé­sie et la pen­sée asia­tiques viennent jusqu’à Mme Mar­gue­rite Your­ce­nar qui a quinze ans : «Ce livre exquis a été l’équivalent pour moi d’une porte entre­bâillée; elle ne s’est plus jamais refer­mée depuis», écrit-elle dans une lettre datée de 1955. En 1982, pen­dant ses trois mois pas­sés au Japon, elle suit sur les sen­tiers étroits la trace de Bashô; et tan­dis qu’un ami japo­nais, qui la guide, com­mence à lui tra­duire «Elles mour­ront bien­tôt…», elle l’interrompt en citant par cœur la chute : «et pour­tant n’en montrent rien / chant des cigales». «Peut-être son plus beau poème», pré­cise-t-elle dans un petit article inti­tu­lé «Bashô sur la route». À Kyô­to, elle visite la hutte qui a héber­gé notre poète vers la fin de sa vie — Raku­shi­sha***la chau­mière où tombent les kakis»****) qui lui «fait pen­ser à la légère dépouille d’une cigale». À l’intérieur, si on peut par­ler d’intérieur dans un lieu si ouvert aux intem­pé­ries, rien ou presque pour se pro­té­ger du pas­sage des sai­sons, si pré­sentes jus­te­ment dans l’œuvre de Bashô «par les incon­vé­nients et les malaises qu’elles apportent autant que par l’extase des yeux et de l’esprit que dis­pense leur beau­té», comme explique Mme Your­ce­nar. Quant au maître lui-même : «Cet homme ambu­lant», écrit-elle, «qui a inti­tu­lé l’un de ses essais “Sou­ve­nirs d’un sque­lette expo­sé aux intem­pé­ries” voyage moins pour s’instruire… que pour subir. Subir est une facul­té japo­naise, pous­sée par­fois jusqu’au maso­chisme [!], mais l’émotion et la connais­sance chez Bashô naissent de cette sou­mis­sion à l’événement ou à l’incident : la pluie, le vent, les longues marches, les ascen­sions sur les sen­tiers gelés des mon­tagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l’octroi à Shi­to­mae où il par­tage une pièce au plan­cher de terre bat­tue avec un che­val…» Sous des appa­rences de pro­me­nades, ces pèle­ri­nages éveillaient la pen­sée de Bashô et met­taient sa vie en confor­mi­té avec la haute idée qu’il se fai­sait du haï­ku : «Le vent me trans­perce / rési­gné à y lais­ser mes os / je pars en voyage»

* En japo­nais 松尾芭蕉. Autre­fois trans­crit Mat­sou­ra Bacho, Mat­su­ra Basho, Mat­souo Bashô ou Mat­su­wo Bashô. Haut

** En japo­nais «古池や蛙飛こむ水のおと». Haut

*** En japo­nais 落柿舎. Haut

**** Par­fois tra­duit «la vil­la où tombent les kakis», «vil­la aux kakis tom­bés» ou «la mai­son des kakis tom­bés à terre». Haut

Shiki, «Un Lit de malade six pieds de long (5 mai-17 septembre 1902)»

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fic­tion, Paris

Il s’agit du jour­nal intime «Un Lit de malade six pieds de long» («Byô­shô roku­sha­ku»*) de Masao­ka Shi­ki, de son vrai nom Masao­ka Tsu­ne­no­ri**, poète japo­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur; mais on ne peut lui nier d’avoir renou­ve­lé l’intérêt pour le haï­ku, dont il fit à la fois une arme offen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tuber­cu­lose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pi­ra le pseu­do­nyme de Shi­ki***le Cou­cou»), oiseau qui, quand il chante, laisse appa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un roman au titre roman­tique, «La Capi­tale de la lune» («Tsu­ki no miya­ko»****), qu’il alla mon­trer à Kôda Rohan. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle absence d’enthousiasme, que Shi­ki se livra au décou­ra­ge­ment et au déses­poir et renon­ça tout à fait au roman; mais étant un être impul­sif, il prit alors une déci­sion qui allait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il déci­da, d’une part, de se consa­crer entiè­re­ment au haï­ku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal «Nihon» («Japon») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une colonne de ce quo­ti­dien, il déve­lop­pa pen­dant une décen­nie ses vues sur les poètes anciens. Sa cri­tique fut inflexible jusqu’à la dure­té, véhé­mente jusqu’à la colère. Il est même per­mis de se deman­der s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affir­mait «que Ki no Tsu­rayu­ki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une antho­lo­gie affreuse»; ou bien «que les vers de Bashô conte­naient le meilleur et le pire». En même temps que ces articles théo­riques, Shi­ki pro­dui­sit ses propres haï­kus et invi­ta ses lec­teurs à en faire tout autant : «Shi­ki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mérite d’être rap­pe­lé… Il demande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui seront publiés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on ver­ra ain­si se consti­tuer des dizaines de groupes, pour ain­si dire dans toutes les régions du Japon», explique M. Jean-Jacques Ori­gas*****. Aus­si­tôt après la mort de Shi­ki, ces groupes se virent relé­gués dans l’oubli; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la réno­va­tion du haï­ku.

* En japo­nais «病牀六尺». Haut

** En japo­nais 正岡常規. Haut

*** En japo­nais 子規. Par­fois trans­crit Chi­ki ou Šiki. Remar­quez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsu­ne­no­ri et dans Shi­ki. Haut

**** En japo­nais «月の都». Titre emprun­té au «Conte du cou­peur de bam­bous». Haut

***** «Une Ami­tié», p. 159. Haut

Issa, «Haïkus satiriques»

éd. Pippa, coll. Kolam-Poésie, Paris

éd. Pip­pa, coll. Kolam-Poé­sie, Paris

Il s’agit de Kobaya­shi Issa*, poète japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haï­ku, plus grand encore que Bashô, non seule­ment par son génie, mais aus­si par son immense sym­pa­thie pour la vie qui ne lui fut cepen­dant pas clé­mente. D’un être minus­cule, d’un escar­got bavant sous la pluie, il pou­vait faire des ter­cets, dont l’élégante aisance émer­veillait hommes et dieux : «Petit escar­got / grimpe dou­ce­ment sur­tout / c’est le mont Fuji!»** Et aus­si : «Porte de bran­chages / pour rem­pla­cer la ser­rure / juste un escar­got»***. Son vil­lage natal était dans la pro­vince du Shi­na­no, caché dans un repli de mon­tagne. La neige fon­dait seule­ment en été; et dès le début de l’automne, le givre appa­rais­sait. Issa avait deux ans quand il per­dit sa mère. Cela le ren­dait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chan­tant : «On recon­naît l’enfant sans mère par­tout, il se tient devant la porte en se mor­dant les doigts». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais res­tait accrou­pi près des fagots de bois et des bottes de foin entas­sés dans les champs : «Viens donc avec moi / et amu­sons-nous un peu / moi­neau sans parents!»**** Il avait sept ans quand son père se rema­ria avec une fille de pay­san, sévère et déci­dée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vou­loir étu­dier. Dès que le prin­temps arri­vait, il devait tra­vailler aux champs toute la jour­née, ramas­ser les légumes, faire les foins, mener les che­vaux, et toute la soi­rée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tres­ser des san­dales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui res­tât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui inter­di­sait même de se ser­vir de la lampe. Chaque fois qu’il pou­vait s’échapper, il allait lire en cachette chez Naka­mu­ra Roku­zae­mon*****, patron d’auberge et poète, tou­jours constant à lui témoi­gner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À par­tir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleu­rait, elle l’en ren­dait de quelque façon res­pon­sable. Il rece­vait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de prin­temps, dans sa qua­tor­zième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus cou­pantes que la bise de mon­tagne, il quit­ta la mai­son où il était né et prit le che­min de la capi­tale. Son père l’accompagna jusqu’au vil­lage voi­sin et lui dit : «Ne fais rien qui puisse lais­ser les gens pen­ser du mal de toi, et reviens bien­tôt me mon­trer ton tendre visage»

* En japo­nais 小林一茶. Haut

** En japo­nais «蝸牛そろそろのぼれ富士の山». Haut

*** En japo­nais «柴の戸や錠の代りにかたつむり». Haut

**** En japo­nais «我と来て遊べや親のない雀». Haut

***** En japo­nais 中村六左衛門. Haut

Issa, «Haïku»

éd. Verdier, Lagrasse

éd. Ver­dier, Lagrasse

Il s’agit de Kobaya­shi Issa*, poète japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haï­ku, plus grand encore que Bashô, non seule­ment par son génie, mais aus­si par son immense sym­pa­thie pour la vie qui ne lui fut cepen­dant pas clé­mente. D’un être minus­cule, d’un escar­got bavant sous la pluie, il pou­vait faire des ter­cets, dont l’élégante aisance émer­veillait hommes et dieux : «Petit escar­got / grimpe dou­ce­ment sur­tout / c’est le mont Fuji!»** Et aus­si : «Porte de bran­chages / pour rem­pla­cer la ser­rure / juste un escar­got»***. Son vil­lage natal était dans la pro­vince du Shi­na­no, caché dans un repli de mon­tagne. La neige fon­dait seule­ment en été; et dès le début de l’automne, le givre appa­rais­sait. Issa avait deux ans quand il per­dit sa mère. Cela le ren­dait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chan­tant : «On recon­naît l’enfant sans mère par­tout, il se tient devant la porte en se mor­dant les doigts». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais res­tait accrou­pi près des fagots de bois et des bottes de foin entas­sés dans les champs : «Viens donc avec moi / et amu­sons-nous un peu / moi­neau sans parents!»**** Il avait sept ans quand son père se rema­ria avec une fille de pay­san, sévère et déci­dée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vou­loir étu­dier. Dès que le prin­temps arri­vait, il devait tra­vailler aux champs toute la jour­née, ramas­ser les légumes, faire les foins, mener les che­vaux, et toute la soi­rée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tres­ser des san­dales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui res­tât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui inter­di­sait même de se ser­vir de la lampe. Chaque fois qu’il pou­vait s’échapper, il allait lire en cachette chez Naka­mu­ra Roku­zae­mon*****, patron d’auberge et poète, tou­jours constant à lui témoi­gner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À par­tir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleu­rait, elle l’en ren­dait de quelque façon res­pon­sable. Il rece­vait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de prin­temps, dans sa qua­tor­zième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus cou­pantes que la bise de mon­tagne, il quit­ta la mai­son où il était né et prit le che­min de la capi­tale. Son père l’accompagna jusqu’au vil­lage voi­sin et lui dit : «Ne fais rien qui puisse lais­ser les gens pen­ser du mal de toi, et reviens bien­tôt me mon­trer ton tendre visage»

* En japo­nais 小林一茶. Haut

** En japo­nais «蝸牛そろそろのぼれ富士の山». Haut

*** En japo­nais «柴の戸や錠の代りにかたつむり». Haut

**** En japo­nais «我と来て遊べや親のない雀». Haut

***** En japo­nais 中村六左衛門. Haut

Issa, «En village de miséreux : choix de poèmes»

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Paris

Il s’agit de Kobaya­shi Issa*, poète japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haï­ku, plus grand encore que Bashô, non seule­ment par son génie, mais aus­si par son immense sym­pa­thie pour la vie qui ne lui fut cepen­dant pas clé­mente. D’un être minus­cule, d’un escar­got bavant sous la pluie, il pou­vait faire des ter­cets, dont l’élégante aisance émer­veillait hommes et dieux : «Petit escar­got / grimpe dou­ce­ment sur­tout / c’est le mont Fuji!»** Et aus­si : «Porte de bran­chages / pour rem­pla­cer la ser­rure / juste un escar­got»***. Son vil­lage natal était dans la pro­vince du Shi­na­no, caché dans un repli de mon­tagne. La neige fon­dait seule­ment en été; et dès le début de l’automne, le givre appa­rais­sait. Issa avait deux ans quand il per­dit sa mère. Cela le ren­dait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chan­tant : «On recon­naît l’enfant sans mère par­tout, il se tient devant la porte en se mor­dant les doigts». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais res­tait accrou­pi près des fagots de bois et des bottes de foin entas­sés dans les champs : «Viens donc avec moi / et amu­sons-nous un peu / moi­neau sans parents!»**** Il avait sept ans quand son père se rema­ria avec une fille de pay­san, sévère et déci­dée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vou­loir étu­dier. Dès que le prin­temps arri­vait, il devait tra­vailler aux champs toute la jour­née, ramas­ser les légumes, faire les foins, mener les che­vaux, et toute la soi­rée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tres­ser des san­dales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui res­tât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui inter­di­sait même de se ser­vir de la lampe. Chaque fois qu’il pou­vait s’échapper, il allait lire en cachette chez Naka­mu­ra Roku­zae­mon*****, patron d’auberge et poète, tou­jours constant à lui témoi­gner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À par­tir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleu­rait, elle l’en ren­dait de quelque façon res­pon­sable. Il rece­vait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de prin­temps, dans sa qua­tor­zième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus cou­pantes que la bise de mon­tagne, il quit­ta la mai­son où il était né et prit le che­min de la capi­tale. Son père l’accompagna jusqu’au vil­lage voi­sin et lui dit : «Ne fais rien qui puisse lais­ser les gens pen­ser du mal de toi, et reviens bien­tôt me mon­trer ton tendre visage»

* En japo­nais 小林一茶. Haut

** En japo­nais «蝸牛そろそろのぼれ富士の山». Haut

*** En japo­nais «柴の戸や錠の代りにかたつむり». Haut

**** En japo­nais «我と来て遊べや親のない雀». Haut

***** En japo­nais 中村六左衛門. Haut

Issa, «“Ora ga haru”, Mon Année de printemps»

éd. C. Defaut, Nantes

éd. C. Defaut, Nantes

Il s’agit de Kobaya­shi Issa*, poète japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haï­ku, plus grand encore que Bashô, non seule­ment par son génie, mais aus­si par son immense sym­pa­thie pour la vie qui ne lui fut cepen­dant pas clé­mente. D’un être minus­cule, d’un escar­got bavant sous la pluie, il pou­vait faire des ter­cets, dont l’élégante aisance émer­veillait hommes et dieux : «Petit escar­got / grimpe dou­ce­ment sur­tout / c’est le mont Fuji!»** Et aus­si : «Porte de bran­chages / pour rem­pla­cer la ser­rure / juste un escar­got»***. Son vil­lage natal était dans la pro­vince du Shi­na­no, caché dans un repli de mon­tagne. La neige fon­dait seule­ment en été; et dès le début de l’automne, le givre appa­rais­sait. Issa avait deux ans quand il per­dit sa mère. Cela le ren­dait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chan­tant : «On recon­naît l’enfant sans mère par­tout, il se tient devant la porte en se mor­dant les doigts». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais res­tait accrou­pi près des fagots de bois et des bottes de foin entas­sés dans les champs : «Viens donc avec moi / et amu­sons-nous un peu / moi­neau sans parents!»**** Il avait sept ans quand son père se rema­ria avec une fille de pay­san, sévère et déci­dée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vou­loir étu­dier. Dès que le prin­temps arri­vait, il devait tra­vailler aux champs toute la jour­née, ramas­ser les légumes, faire les foins, mener les che­vaux, et toute la soi­rée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tres­ser des san­dales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui res­tât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui inter­di­sait même de se ser­vir de la lampe. Chaque fois qu’il pou­vait s’échapper, il allait lire en cachette chez Naka­mu­ra Roku­zae­mon*****, patron d’auberge et poète, tou­jours constant à lui témoi­gner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À par­tir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleu­rait, elle l’en ren­dait de quelque façon res­pon­sable. Il rece­vait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de prin­temps, dans sa qua­tor­zième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus cou­pantes que la bise de mon­tagne, il quit­ta la mai­son où il était né et prit le che­min de la capi­tale. Son père l’accompagna jusqu’au vil­lage voi­sin et lui dit : «Ne fais rien qui puisse lais­ser les gens pen­ser du mal de toi, et reviens bien­tôt me mon­trer ton tendre visage»

* En japo­nais 小林一茶. Haut

** En japo­nais «蝸牛そろそろのぼれ富士の山». Haut

*** En japo­nais «柴の戸や錠の代りにかたつむり». Haut

**** En japo­nais «我と来て遊べや親のない雀». Haut

***** En japo­nais 中村六左衛門. Haut

Issa, «Et pourtant, et pourtant : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Kobaya­shi Issa*, poète japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haï­ku, plus grand encore que Bashô, non seule­ment par son génie, mais aus­si par son immense sym­pa­thie pour la vie qui ne lui fut cepen­dant pas clé­mente. D’un être minus­cule, d’un escar­got bavant sous la pluie, il pou­vait faire des ter­cets, dont l’élégante aisance émer­veillait hommes et dieux : «Petit escar­got / grimpe dou­ce­ment sur­tout / c’est le mont Fuji!»** Et aus­si : «Porte de bran­chages / pour rem­pla­cer la ser­rure / juste un escar­got»***. Son vil­lage natal était dans la pro­vince du Shi­na­no, caché dans un repli de mon­tagne. La neige fon­dait seule­ment en été; et dès le début de l’automne, le givre appa­rais­sait. Issa avait deux ans quand il per­dit sa mère. Cela le ren­dait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chan­tant : «On recon­naît l’enfant sans mère par­tout, il se tient devant la porte en se mor­dant les doigts». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais res­tait accrou­pi près des fagots de bois et des bottes de foin entas­sés dans les champs : «Viens donc avec moi / et amu­sons-nous un peu / moi­neau sans parents!»**** Il avait sept ans quand son père se rema­ria avec une fille de pay­san, sévère et déci­dée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vou­loir étu­dier. Dès que le prin­temps arri­vait, il devait tra­vailler aux champs toute la jour­née, ramas­ser les légumes, faire les foins, mener les che­vaux, et toute la soi­rée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tres­ser des san­dales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui res­tât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui inter­di­sait même de se ser­vir de la lampe. Chaque fois qu’il pou­vait s’échapper, il allait lire en cachette chez Naka­mu­ra Roku­zae­mon*****, patron d’auberge et poète, tou­jours constant à lui témoi­gner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À par­tir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleu­rait, elle l’en ren­dait de quelque façon res­pon­sable. Il rece­vait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de prin­temps, dans sa qua­tor­zième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus cou­pantes que la bise de mon­tagne, il quit­ta la mai­son où il était né et prit le che­min de la capi­tale. Son père l’accompagna jusqu’au vil­lage voi­sin et lui dit : «Ne fais rien qui puisse lais­ser les gens pen­ser du mal de toi, et reviens bien­tôt me mon­trer ton tendre visage»

* En japo­nais 小林一茶. Haut

** En japo­nais «蝸牛そろそろのぼれ富士の山». Haut

*** En japo­nais «柴の戸や錠の代りにかたつむり». Haut

**** En japo­nais «我と来て遊べや親のない雀». Haut

***** En japo­nais 中村六左衛門. Haut

«Choses dont parle Teika lorsqu’il parle d’amour : une lecture de la “Compétition poétique solitaire en cent tours de l’honorable Teika”»

dans « Ebisu », nº 25, p. 91-151

dans «Ebi­su», no 25, p. 91-151

Il s’agit de l’aristocrate japo­nais Fuji­wa­ra no Tei­ka* (XIIe-XIIIe siècle), non seule­ment poète très fécond, encen­sé ou blâ­mé par ses contem­po­rains pour son ori­gi­na­li­té; mais aus­si cri­tique aux juge­ments duquel on s’en rap­por­tait constam­ment, théo­ri­cien, édi­teur d’œuvres anciennes, com­pi­la­teur d’anthologies, auteur d’un jour­nal tenu tout au long de sa vie dès sa dix-neu­vième année — le «Mei­get­su-ki» («Jour­nal de la lune claire»). Fils du poète Fuji­wa­ra no Shun­zei**, héri­tier impor­tant d’une lignée d’érudits, Tei­ka ser­vit plu­sieurs Empe­reurs, et notam­ment Go-Toba Ten­nô, lequel le récom­pen­sa de son atta­che­ment en le met­tant au nombre des com­pi­la­teurs du «Nou­veau Recueil de poé­sies de jadis et naguère» («Shin­ko­kin waka­shû»). À cette époque, il avait déjà la répu­ta­tion d’un poète très doué, mais pra­ti­quant un style décon­cer­tant : «J’ai été quel­que­fois recon­nu et quel­que­fois cri­ti­qué», recon­naît-il lui-même***, «mais, depuis le début, j’ai man­qué de goût pour [les règles] et n’ai appris qu’à pro­duire des choses que les autres n’acceptaient pas. L’enseignement de mon regret­té père se limi­tait à : “La [règle] de la poé­sie ne se cherche pas dans un vaste savoir ou encore en remon­tant à un loin­tain pas­sé : elle jaillit de notre propre cœur, et c’est par soi-même qu’on la com­prend”». En l’an 1209, le shô­gun Sane­to­mo, âgé de dix-sept ans, deman­da à Tei­ka de cor­ri­ger quelques poèmes qu’il lui avait envoyés. Tei­ka fit accom­pa­gner la cor­rec­tion d’un trai­té péda­go­gique, «Poèmes excel­lents de notre temps» («Kin­dai shû­ka»****), le pre­mier d’une série de trai­tés qui allaient impo­ser ses vues poé­tiques pour des décen­nies au moins. On y apprend que la vraie poé­sie, c’est celle qui, tout en ne quit­tant pas les limites de la rai­son, s’affranchit des che­mins bat­tus : «Le style excellent en poé­sie», dit-il*****, «c’est le style de poème qui, ayant trans­cen­dé les dif­fé­rents élé­ments du sujet, n’insiste sur aucun; qui, bien que ne sem­blant appar­te­nir à aucun des dix styles en par­ti­cu­lier, nous fasse l’effet de les conte­nir tous». Infa­ti­gable en dépit d’une san­té sans cesse chan­ce­lante, Tei­ka se mon­tra, par ailleurs, un très grand phi­lo­logue. Les meilleures édi­tions conser­vées, et quel­que­fois les plus anciennes, des clas­siques de la lit­té­ra­ture japo­naise sont des copies de sa main******. Pour­tant, à tort ou à rai­son, ce qui a le plus contri­bué à le rendre illustre, c’est une petite antho­lo­gie connue sous le nom de «De cent poètes un poème», que tout Japo­nais sait par cœur pour avoir joué, dès sa tendre enfance, avec le jeu de cartes qui en est ins­pi­ré.

* En japo­nais 藤原定家. Par­fois trans­crit Fou­ji­wa­ra no Sadaïé. Haut

** En japo­nais 藤原俊成. Par­fois trans­crit Toshi­na­ri. Haut

*** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 70. Haut

**** En japo­nais «近代秀歌». Haut

***** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 249. Haut

****** C’est le cas en par­ti­cu­lier du «Dit du gen­ji», de l’«Ise mono­ga­ta­ri», du «Kokin-shû», dont il col­li­gea les divers manus­crits, et qu’il com­men­ta en pro­fon­deur. Haut

«Fujiwara no Teika (1162-1241) et la Notion d’excellence en poésie»

éd. Collège de France-Institut des hautes études japonaises, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études japonaises, Paris

éd. Col­lège de France-Ins­ti­tut des hautes études japo­naises, coll. Biblio­thèque de l’Institut des hautes études japo­naises, Paris

Il s’agit de l’aristocrate japo­nais Fuji­wa­ra no Tei­ka* (XIIe-XIIIe siècle), non seule­ment poète très fécond, encen­sé ou blâ­mé par ses contem­po­rains pour son ori­gi­na­li­té; mais aus­si cri­tique aux juge­ments duquel on s’en rap­por­tait constam­ment, théo­ri­cien, édi­teur d’œuvres anciennes, com­pi­la­teur d’anthologies, auteur d’un jour­nal tenu tout au long de sa vie dès sa dix-neu­vième année — le «Mei­get­su-ki» («Jour­nal de la lune claire»). Fils du poète Fuji­wa­ra no Shun­zei**, héri­tier impor­tant d’une lignée d’érudits, Tei­ka ser­vit plu­sieurs Empe­reurs, et notam­ment Go-Toba Ten­nô, lequel le récom­pen­sa de son atta­che­ment en le met­tant au nombre des com­pi­la­teurs du «Nou­veau Recueil de poé­sies de jadis et naguère» («Shin­ko­kin waka­shû»). À cette époque, il avait déjà la répu­ta­tion d’un poète très doué, mais pra­ti­quant un style décon­cer­tant : «J’ai été quel­que­fois recon­nu et quel­que­fois cri­ti­qué», recon­naît-il lui-même***, «mais, depuis le début, j’ai man­qué de goût pour [les règles] et n’ai appris qu’à pro­duire des choses que les autres n’acceptaient pas. L’enseignement de mon regret­té père se limi­tait à : “La [règle] de la poé­sie ne se cherche pas dans un vaste savoir ou encore en remon­tant à un loin­tain pas­sé : elle jaillit de notre propre cœur, et c’est par soi-même qu’on la com­prend”». En l’an 1209, le shô­gun Sane­to­mo, âgé de dix-sept ans, deman­da à Tei­ka de cor­ri­ger quelques poèmes qu’il lui avait envoyés. Tei­ka fit accom­pa­gner la cor­rec­tion d’un trai­té péda­go­gique, «Poèmes excel­lents de notre temps» («Kin­dai shû­ka»****), le pre­mier d’une série de trai­tés qui allaient impo­ser ses vues poé­tiques pour des décen­nies au moins. On y apprend que la vraie poé­sie, c’est celle qui, tout en ne quit­tant pas les limites de la rai­son, s’affranchit des che­mins bat­tus : «Le style excellent en poé­sie», dit-il*****, «c’est le style de poème qui, ayant trans­cen­dé les dif­fé­rents élé­ments du sujet, n’insiste sur aucun; qui, bien que ne sem­blant appar­te­nir à aucun des dix styles en par­ti­cu­lier, nous fasse l’effet de les conte­nir tous». Infa­ti­gable en dépit d’une san­té sans cesse chan­ce­lante, Tei­ka se mon­tra, par ailleurs, un très grand phi­lo­logue. Les meilleures édi­tions conser­vées, et quel­que­fois les plus anciennes, des clas­siques de la lit­té­ra­ture japo­naise sont des copies de sa main******. Pour­tant, à tort ou à rai­son, ce qui a le plus contri­bué à le rendre illustre, c’est une petite antho­lo­gie connue sous le nom de «De cent poètes un poème», que tout Japo­nais sait par cœur pour avoir joué, dès sa tendre enfance, avec le jeu de cartes qui en est ins­pi­ré.

* En japo­nais 藤原定家. Par­fois trans­crit Fou­ji­wa­ra no Sadaïé. Haut

** En japo­nais 藤原俊成. Par­fois trans­crit Toshi­na­ri. Haut

*** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 70. Haut

**** En japo­nais «近代秀歌». Haut

***** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 249. Haut

****** C’est le cas en par­ti­cu­lier du «Dit du gen­ji», de l’«Ise mono­ga­ta­ri», du «Kokin-shû», dont il col­li­gea les divers manus­crits, et qu’il com­men­ta en pro­fon­deur. Haut

Shiki, «Cent sept Haïku»

éd. Verdier, Lagrasse

éd. Ver­dier, Lagrasse

Il s’agit des haï­kus de Masao­ka Shi­ki, de son vrai nom Masao­ka Tsu­ne­no­ri*, poète japo­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur; mais on ne peut lui nier d’avoir renou­ve­lé l’intérêt pour le haï­ku, dont il fit à la fois une arme offen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tuber­cu­lose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pi­ra le pseu­do­nyme de Shi­ki**le Cou­cou»), oiseau qui, quand il chante, laisse appa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un roman au titre roman­tique, «La Capi­tale de la lune» («Tsu­ki no miya­ko»***), qu’il alla mon­trer à Kôda Rohan. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle absence d’enthousiasme, que Shi­ki se livra au décou­ra­ge­ment et au déses­poir et renon­ça tout à fait au roman; mais étant un être impul­sif, il prit alors une déci­sion qui allait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il déci­da, d’une part, de se consa­crer entiè­re­ment au haï­ku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal «Nihon» («Japon») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une colonne de ce quo­ti­dien, il déve­lop­pa pen­dant une décen­nie ses vues sur les poètes anciens. Sa cri­tique fut inflexible jusqu’à la dure­té, véhé­mente jusqu’à la colère. Il est même per­mis de se deman­der s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affir­mait «que Ki no Tsu­rayu­ki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une antho­lo­gie affreuse»; ou bien «que les vers de Bashô conte­naient le meilleur et le pire». En même temps que ces articles théo­riques, Shi­ki pro­dui­sit ses propres haï­kus et invi­ta ses lec­teurs à en faire tout autant : «Shi­ki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mérite d’être rap­pe­lé… Il demande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui seront publiés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on ver­ra ain­si se consti­tuer des dizaines de groupes, pour ain­si dire dans toutes les régions du Japon», explique M. Jean-Jacques Ori­gas****. Aus­si­tôt après la mort de Shi­ki, ces groupes se virent relé­gués dans l’oubli; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la réno­va­tion du haï­ku.

* En japo­nais 正岡常規. Haut

** En japo­nais 子規. Par­fois trans­crit Chi­ki ou Šiki. Remar­quez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsu­ne­no­ri et dans Shi­ki. Haut

*** En japo­nais «月の都». Titre emprun­té au «Conte du cou­peur de bam­bous». Haut

**** «Une Ami­tié», p. 159. Haut

Shiki, «Le Mangeur de kakis qui aime les haïku : portrait et poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit des haï­kus de Masao­ka Shi­ki, de son vrai nom Masao­ka Tsu­ne­no­ri*, poète japo­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur; mais on ne peut lui nier d’avoir renou­ve­lé l’intérêt pour le haï­ku, dont il fit à la fois une arme offen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tuber­cu­lose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pi­ra le pseu­do­nyme de Shi­ki**le Cou­cou»), oiseau qui, quand il chante, laisse appa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un roman au titre roman­tique, «La Capi­tale de la lune» («Tsu­ki no miya­ko»***), qu’il alla mon­trer à Kôda Rohan. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle absence d’enthousiasme, que Shi­ki se livra au décou­ra­ge­ment et au déses­poir et renon­ça tout à fait au roman; mais étant un être impul­sif, il prit alors une déci­sion qui allait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il déci­da, d’une part, de se consa­crer entiè­re­ment au haï­ku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal «Nihon» («Japon») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une colonne de ce quo­ti­dien, il déve­lop­pa pen­dant une décen­nie ses vues sur les poètes anciens. Sa cri­tique fut inflexible jusqu’à la dure­té, véhé­mente jusqu’à la colère. Il est même per­mis de se deman­der s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affir­mait «que Ki no Tsu­rayu­ki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une antho­lo­gie affreuse»; ou bien «que les vers de Bashô conte­naient le meilleur et le pire». En même temps que ces articles théo­riques, Shi­ki pro­dui­sit ses propres haï­kus et invi­ta ses lec­teurs à en faire tout autant : «Shi­ki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mérite d’être rap­pe­lé… Il demande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui seront publiés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on ver­ra ain­si se consti­tuer des dizaines de groupes, pour ain­si dire dans toutes les régions du Japon», explique M. Jean-Jacques Ori­gas****. Aus­si­tôt après la mort de Shi­ki, ces groupes se virent relé­gués dans l’oubli; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la réno­va­tion du haï­ku.

* En japo­nais 正岡常規. Haut

** En japo­nais 子規. Par­fois trans­crit Chi­ki ou Šiki. Remar­quez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsu­ne­no­ri et dans Shi­ki. Haut

*** En japo­nais «月の都». Titre emprun­té au «Conte du cou­peur de bam­bous». Haut

**** «Une Ami­tié», p. 159. Haut

«Ryôkan, moine errant et poète : portrait et poèmes»

éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris

éd. A. Michel, coll. Spi­ri­tua­li­tés vivantes, Paris

Il s’agit des poèmes de Yama­mo­to Eizô*, ermite japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle), plus connu sous le sur­nom de Ryô­kan**. Enfant taci­turne et soli­taire, adon­né à de vastes lec­tures, il réflé­chis­sait, dès son plus jeune âge, sur la vie et sur la mort. Une nuit, il com­prit que c’était le Boud­dha qui pour­rait don­ner réponse à ses ques­tions exis­ten­tielles. Au petit matin, s’étant rasé la tête, il prit quelques affaires. Sur le pas de la porte, il ser­ra dans ses bras ses six frères et sœurs : «Pre­nant mes mains dans les siennes, ma mère a long­temps fixé mon visage. C’[est] comme si l’image de son visage est encore devant mes yeux. Lorsque j’ai deman­dé congé, elle m’a dit, de sa parole deve­nue aus­tère : “Ne laisse jamais dire aux gens ren­con­trés que tu as en vain quit­té le monde”. Aujourd’hui, je me rap­pelle ses mots et me donne cette leçon matin et soir»***. Dans son ermi­tage au toit de chaume, Ryô­kan res­tait cloî­tré, quel­que­fois pen­dant des jours, à médi­ter, à lire des clas­siques et à com­po­ser des poèmes. Un de ses contem­po­rains****, qui s’y abri­ta de la pluie, raconte***** : «[À] l’intérieur de cet ermi­tage, je ne vois aucun autre bien qu’une seule sta­tue du Boud­dha en bois, posée debout, et deux volumes de livres mis sur un petit accou­doir, ins­tal­lé au pied de la fenêtre. J’ouvre le livre pour savoir de quelle œuvre il s’agit. C’est une édi­tion xylo­gra­phique de “L’Œuvre com­plète” de Tchouang-tseu. Dans ce livre sont insé­rées des cal­li­gra­phies, tra­cées en style cur­sif, d’anciens poèmes chi­nois, qui semblent être l’œuvre de ce moine. N’ayant pas appris de poèmes dans cette langue, je ne sus s’ils étaient de qua­li­té, mais les cal­li­gra­phies en ques­tion l’étaient à tel point qu’elles m’émerveillèrent».

* En japo­nais 山本栄蔵. Haut

** En japo­nais 良寛. Par­fois trans­crit Ryok­wan. Haut

*** Tra­duc­tion de M. Domi­nique Blain, p. 27. Haut

**** Kon­dô Man­jô. Haut

***** Tra­duc­tion de Mme Mit­chi­ko Ishi­ga­mi-Iagol­nit­zer, p. 104-106. Haut

Ryôkan, «Les Quatre-vingt-dix-neuf Haïku»

éd. Verdier, Lagrasse

éd. Ver­dier, Lagrasse

Il s’agit des poèmes de Yama­mo­to Eizô*, ermite japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle), plus connu sous le sur­nom de Ryô­kan**. Enfant taci­turne et soli­taire, adon­né à de vastes lec­tures, il réflé­chis­sait, dès son plus jeune âge, sur la vie et sur la mort. Une nuit, il com­prit que c’était le Boud­dha qui pour­rait don­ner réponse à ses ques­tions exis­ten­tielles. Au petit matin, s’étant rasé la tête, il prit quelques affaires. Sur le pas de la porte, il ser­ra dans ses bras ses six frères et sœurs : «Pre­nant mes mains dans les siennes, ma mère a long­temps fixé mon visage. C’[est] comme si l’image de son visage est encore devant mes yeux. Lorsque j’ai deman­dé congé, elle m’a dit, de sa parole deve­nue aus­tère : “Ne laisse jamais dire aux gens ren­con­trés que tu as en vain quit­té le monde”. Aujourd’hui, je me rap­pelle ses mots et me donne cette leçon matin et soir»***. Dans son ermi­tage au toit de chaume, Ryô­kan res­tait cloî­tré, quel­que­fois pen­dant des jours, à médi­ter, à lire des clas­siques et à com­po­ser des poèmes. Un de ses contem­po­rains****, qui s’y abri­ta de la pluie, raconte***** : «[À] l’intérieur de cet ermi­tage, je ne vois aucun autre bien qu’une seule sta­tue du Boud­dha en bois, posée debout, et deux volumes de livres mis sur un petit accou­doir, ins­tal­lé au pied de la fenêtre. J’ouvre le livre pour savoir de quelle œuvre il s’agit. C’est une édi­tion xylo­gra­phique de “L’Œuvre com­plète” de Tchouang-tseu. Dans ce livre sont insé­rées des cal­li­gra­phies, tra­cées en style cur­sif, d’anciens poèmes chi­nois, qui semblent être l’œuvre de ce moine. N’ayant pas appris de poèmes dans cette langue, je ne sus s’ils étaient de qua­li­té, mais les cal­li­gra­phies en ques­tion l’étaient à tel point qu’elles m’émerveillèrent».

* En japo­nais 山本栄蔵. Haut

** En japo­nais 良寛. Par­fois trans­crit Ryok­wan. Haut

*** Tra­duc­tion de M. Domi­nique Blain, p. 27. Haut

**** Kon­dô Man­jô. Haut

***** Tra­duc­tion de Mme Mit­chi­ko Ishi­ga­mi-Iagol­nit­zer, p. 104-106. Haut