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Pompignan, «Œuvres. Tome II»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Odes» et autres œuvres de Jean-Jacques Le Franc, mar­quis de Pom­pi­gnan, poète et magis­trat fran­çais, tra­duc­teur de l’hébreu, du grec, du latin, de l’anglais et de l’italien, traî­né dans la boue par Vol­taire et par les phi­lo­sophes (XVIIIe siècle). «Nous avons pris l’habitude de por­ter sur le XVIIIe siècle un juge­ment som­maire et sans appel», dit un his­to­rien*. «Vol­taire, Dide­rot, d’Alembert donnent à cette période intel­lec­tuelle sa signi­fi­ca­tion domi­nante. L’effort de ces puis­sants écri­vains fut si violent; l’appui tacite… qu’ils ren­con­trèrent chez leurs contem­po­rains fut si bien concer­té; la pro­tec­tion dont les cou­vrirent les poten­tats aida si bien leur pro­pa­gande… qu’à eux seuls les Ency­clo­pé­distes paraissent expri­mer les ten­dances morales de [tout] leur siècle». Mais à côté de cette uni­for­mi­té dans les ten­dances se dis­tinguent des figures diver­gentes, comme celle de Pom­pi­gnan : éclai­rées, mais farou­che­ment chré­tiennes; pro­tec­trices des inté­rêts popu­laires, mais rigou­reu­se­ment dévouées au Roi de France; des figures moyennes qui, sans renier les nou­veaux acquis de l’esprit humain, demeu­raient res­pec­tueuses envers les vieux sym­boles, et qui refu­saient de croire que, pour allu­mer le flam­beau de la phi­lo­so­phie, on devait éteindre celui de la chré­tien­té. Ces figures moyennes, dit Pom­pi­gnan, par­lant donc de lui-même**, «qui [ont peut-être réus­si] médio­cre­ment dans [leur] genre, n’ont pas du moins à se repro­cher d’avoir insul­té les mœurs, ni la reli­gion. Quoi qu’en disent les plai­sants du siècle, il vaut mieux encore ennuyer un peu son pro­chain, que de lui gâter le cœur ou l’esprit.» Telle était la posi­tion de Pom­pi­gnan lorsqu’arriva le 10 mars 1760, le jour de sa récep­tion à l’Académie fran­çaise au fau­teuil de Mau­per­tuis. Por­té à l’apogée de sa gloire, il crut un moment au bon­heur et eut l’audace d’ouvrir son dis­cours de récep­tion par des attaques imper­son­nelles contre les livres des Lumières, qu’il accu­sa de por­ter l’empreinte «d’une lit­té­ra­ture dépra­vée, d’une morale cor­rom­pue et d’une phi­lo­so­phie altière, qui sape éga­le­ment le trône et l’autel». Atta­quer ain­si en pleine séance les livres des gens de lettres dont il deve­nait le col­lègue, était une erreur ou à tout le moins une incon­ve­nance, que Pom­pi­gnan paya au cen­tuple. Une pluie d’injures, de libelles, de quo­li­bets, de facé­ties et, mal­heu­reu­se­ment, d’accusations men­son­gères s’abattit sur lui de la part des Ency­clo­pé­distes. «Il ne faut pas seule­ment le rendre ridi­cule», écri­vait Vol­taire à d’Alembert dans une lettre***, «il faut qu’il soit odieux. Met­tons-le hors d’état de nuire…» Le signal était don­né. Vol­taire, tou­jours adroit à manier l’arme de la malice, épui­sa, en prose et en vers, tous les moyens de rire aux dépens de Pom­pi­gnan et de ses «Poé­sies sacrées». Pas un jour ne se pas­sa sans qu’un trait acé­ré ne vînt s’ajouter à ceux de la veille :

«“De ce bour­bier, vos pas seront tirés”,
Dit Pom­pi­gnan, “votre dur cas me touche :
Tenez, pre­nez mes ‘Can­tiques sacrés’;
Sacrés ils sont, car per­sonne n’y touche;
Avec le temps, un jour, vous les ven­drez”
»****.

«il vaut mieux encore ennuyer un peu son pro­chain, que de lui gâter le cœur ou l’esprit»

Le bon mot «Sacrés ils sont, car per­sonne n’y touche» devint pro­ver­bial, au point que le sou­ve­nir de Pom­pi­gnan fut asso­cié, depuis lors, non à ses propres vers, mais à ceux dont le cri­bla son redou­table adver­saire : «Jamais homme n’a été plus effec­ti­ve­ment enter­ré, oublié, mécon­nu et mal com­pris que le mar­quis de Pom­pi­gnan. Jamais for­tune lit­té­raire n’a chan­gé si brus­que­ment, si injus­te­ment, ni de façon si per­ma­nente», dit un bio­graphe*****. Pom­pi­gnan, en effet, n’osa plus sor­tir de chez lui, et encore moins repa­raître à l’Académie. «Nunc non erat his locus»******À pré­sent ce n’était pas ici sa place»), disait-on. Le pauvre homme prit enfin le par­ti de retour­ner en pro­vince pour y pas­ser le reste de ses jours. Vol­taire et les phi­lo­sophes l’y pour­sui­virent sans relâche et finirent par détruire non seule­ment la répu­ta­tion qu’il avait méri­tée comme lit­té­ra­teur dis­tin­gué, mais aus­si celle qu’il s’était faite en tant que magis­trat intègre. Pour­tant, s’il y a quelques «Odes» un peu faibles dans les œuvres de Pom­pi­gnan, les bonnes sont nom­breuses, et une d’elles est de la plus grande beau­té : «La Mort de [Jean-Bap­tiste] Rous­seau». La Harpe joua un tour à Vol­taire à ce sujet : «Cette ode», raconte La Harpe*******, «était impri­mée depuis plus de vingt ans; et quoique pas­sant ma vie avec des gens occu­pés de… poé­sie, jamais je n’avais enten­du par­ler de cette pièce à per­sonne, ni vu aucun écrit où l’on en par­lât. Je fus frap­pé de ce silence, comme de l’ode elle-même quand je la lus dans les œuvres de Pom­pi­gnan. La strophe [“Le Nil a vu sur ses rivages…”] se gra­va sur­tout dans ma mémoire, et j’en étais tout plein lors de mon pre­mier voyage à Fer­ney en 1763. Je trou­vai bien­tôt l’occasion d’en par­ler à Vol­taire… en pré­sence de vingt per­sonnes. J’eus soin seule­ment de ne pas nom­mer l’auteur. Je me défiais un peu de l’homme et je vou­lais l’avis du poète. Il jeta des cris d’admiration; c’était sa manière quand il enten­dait de beaux vers… : “Ah! mon Dieu, que cela est beau! Eh! qui est-ce qui a fait cela?” Je m’amusai quelque temps à le faire devi­ner; enfin je nom­mai Pom­pi­gnan. Ce fut… un coup de théâtre; les bras lui tom­bèrent; tout le monde fit silence et fixa les yeux sur lui. “Redites-moi la strophe!” Je la répé­tai, et l’on peut s’imaginer avec quelle atten­tion elle fut écou­tée. “Il n’y a rien à dire; la strophe est belle.”»

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style des «Odes» :
«Oui, la mort seule nous délivre
Des enne­mis de nos ver­tus,
Et notre gloire ne peut vivre
Que lorsque nous ne vivons plus.
Le chantre d’Ulysse et d’Achille,
Sans pro­tec­teur et sans asile,
Fut igno­ré jusqu’au tom­beau;
Il expire, le charme cesse,
Et tous les peuples de la Grèce
Entre eux dis­putent son ber­ceau
»********.

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

* Émile Vaïsse-Cibiel. Haut

** «Dis­cours pré­li­mi­naire aux “Poé­sies sacrées”» dans «Œuvres. Tome I». Haut

*** «Cor­res­pon­dance. Tome VI. 1760-1762», p. 622. Haut

**** Vol­taire, «Le Pauvre Diable». Haut

***** Théo­dore Braun. Haut

****** Horace, «Art poé­tique». Haut

******* «Cours de lit­té­ra­ture ancienne et moderne. Tome III», p. 42. Haut

******** p. 90. Haut