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Hugo, « Le Rhin. Tome I »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Rhin » et autres œuvres de Victor Hugo (XIXe siècle). Il faut reconnaître que Hugo est non seulement le premier en rang des écrivains de langue française, depuis que cette langue a été fixée ; mais le seul qui ait un droit vraiment absolu à ce titre d’écrivain dans sa pleine acception. Toutes les catégories de l’histoire littéraire se trouvent en lui déjouées. La critique qui voudrait démêler cette figure titanique, stupéfiante, tenant quelque chose de la divinité, est en présence du problème le plus insoluble. Fut-il poète, romancier ou penseur ? Fut-il spiritualiste ou réaliste ? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme laissa l’empreinte de ses pas sur tous les chemins de l’esprit, servit de commandant dans toutes les luttes de l’art ; de sorte qu’aucune des familles qui se partagent l’espèce humaine au physique et au moral ne peut se l’attribuer entièrement. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclopéen d’idées, d’impressions qui s’en va ; un continent de granit qui se détache avec fracas. « Si j’ouvre un livre de Victor Hugo au hasard, car on ne saurait choisir », écrit Jules Renard*, « il est… une montagne, une mer, ce qu’on voudra, excepté quelque chose à quoi puissent se comparer les autres hommes. » « Qui pourrait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo” ? », demande Édouard Drumont**. « Comme l’océan, comme la montagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues incessamment renouvelées ; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces milliers d’arbres et ces milliers de feuilles qui confondent leur verdure et leur bruit. »

* « Journal », le 13 juillet 1893. Haut

** Dans « Victor Hugo devant l’opinion ». Haut

Hugo, « Quatre-vingt-treize »

XIXe siècle

Il s’agit de « Quatre-vingt-treize » et autres œuvres de Victor Hugo (XIXe siècle). Il faut reconnaître que Hugo est non seulement le premier en rang des écrivains de langue française, depuis que cette langue a été fixée ; mais le seul qui ait un droit vraiment absolu à ce titre d’écrivain dans sa pleine acception. Toutes les catégories de l’histoire littéraire se trouvent en lui déjouées. La critique qui voudrait démêler cette figure titanique, stupéfiante, tenant quelque chose de la divinité, est en présence du problème le plus insoluble. Fut-il poète, romancier ou penseur ? Fut-il spiritualiste ou réaliste ? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme laissa l’empreinte de ses pas sur tous les chemins de l’esprit, servit de commandant dans toutes les luttes de l’art ; de sorte qu’aucune des familles qui se partagent l’espèce humaine au physique et au moral ne peut se l’attribuer entièrement. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclopéen d’idées, d’impressions qui s’en va ; un continent de granit qui se détache avec fracas. « Si j’ouvre un livre de Victor Hugo au hasard, car on ne saurait choisir », écrit Jules Renard*, « il est… une montagne, une mer, ce qu’on voudra, excepté quelque chose à quoi puissent se comparer les autres hommes. » « Qui pourrait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo” ? », demande Édouard Drumont**. « Comme l’océan, comme la montagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues incessamment renouvelées ; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces milliers d’arbres et ces milliers de feuilles qui confondent leur verdure et leur bruit. »

* « Journal », le 13 juillet 1893. Haut

** Dans « Victor Hugo devant l’opinion ». Haut

Hugo, « L’Homme qui rit. Tome II »

XIXe siècle

Il s’agit de « L’Homme qui rit » et autres œuvres de Victor Hugo (XIXe siècle). Il faut reconnaître que Hugo est non seulement le premier en rang des écrivains de langue française, depuis que cette langue a été fixée ; mais le seul qui ait un droit vraiment absolu à ce titre d’écrivain dans sa pleine acception. Toutes les catégories de l’histoire littéraire se trouvent en lui déjouées. La critique qui voudrait démêler cette figure titanique, stupéfiante, tenant quelque chose de la divinité, est en présence du problème le plus insoluble. Fut-il poète, romancier ou penseur ? Fut-il spiritualiste ou réaliste ? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme laissa l’empreinte de ses pas sur tous les chemins de l’esprit, servit de commandant dans toutes les luttes de l’art ; de sorte qu’aucune des familles qui se partagent l’espèce humaine au physique et au moral ne peut se l’attribuer entièrement. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclopéen d’idées, d’impressions qui s’en va ; un continent de granit qui se détache avec fracas. « Si j’ouvre un livre de Victor Hugo au hasard, car on ne saurait choisir », écrit Jules Renard*, « il est… une montagne, une mer, ce qu’on voudra, excepté quelque chose à quoi puissent se comparer les autres hommes. » « Qui pourrait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo” ? », demande Édouard Drumont**. « Comme l’océan, comme la montagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues incessamment renouvelées ; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces milliers d’arbres et ces milliers de feuilles qui confondent leur verdure et leur bruit. »

* « Journal », le 13 juillet 1893. Haut

** Dans « Victor Hugo devant l’opinion ». Haut

Hugo, « L’Homme qui rit. Tome I »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de « L’Homme qui rit » et autres œuvres de Victor Hugo (XIXe siècle). Il faut reconnaître que Hugo est non seulement le premier en rang des écrivains de langue française, depuis que cette langue a été fixée ; mais le seul qui ait un droit vraiment absolu à ce titre d’écrivain dans sa pleine acception. Toutes les catégories de l’histoire littéraire se trouvent en lui déjouées. La critique qui voudrait démêler cette figure titanique, stupéfiante, tenant quelque chose de la divinité, est en présence du problème le plus insoluble. Fut-il poète, romancier ou penseur ? Fut-il spiritualiste ou réaliste ? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme laissa l’empreinte de ses pas sur tous les chemins de l’esprit, servit de commandant dans toutes les luttes de l’art ; de sorte qu’aucune des familles qui se partagent l’espèce humaine au physique et au moral ne peut se l’attribuer entièrement. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclopéen d’idées, d’impressions qui s’en va ; un continent de granit qui se détache avec fracas. « Si j’ouvre un livre de Victor Hugo au hasard, car on ne saurait choisir », écrit Jules Renard*, « il est… une montagne, une mer, ce qu’on voudra, excepté quelque chose à quoi puissent se comparer les autres hommes. » « Qui pourrait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo” ? », demande Édouard Drumont**. « Comme l’océan, comme la montagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues incessamment renouvelées ; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces milliers d’arbres et ces milliers de feuilles qui confondent leur verdure et leur bruit. »

* « Journal », le 13 juillet 1893. Haut

** Dans « Victor Hugo devant l’opinion ». Haut

Hugo, « Les Châtiments »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des « Châtiments » et autres œuvres de Victor Hugo (XIXe siècle). Il faut reconnaître que Hugo est non seulement le premier en rang des écrivains de langue française, depuis que cette langue a été fixée ; mais le seul qui ait un droit vraiment absolu à ce titre d’écrivain dans sa pleine acception. Toutes les catégories de l’histoire littéraire se trouvent en lui déjouées. La critique qui voudrait démêler cette figure titanique, stupéfiante, tenant quelque chose de la divinité, est en présence du problème le plus insoluble. Fut-il poète, romancier ou penseur ? Fut-il spiritualiste ou réaliste ? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme laissa l’empreinte de ses pas sur tous les chemins de l’esprit, servit de commandant dans toutes les luttes de l’art ; de sorte qu’aucune des familles qui se partagent l’espèce humaine au physique et au moral ne peut se l’attribuer entièrement. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclopéen d’idées, d’impressions qui s’en va ; un continent de granit qui se détache avec fracas. « Si j’ouvre un livre de Victor Hugo au hasard, car on ne saurait choisir », écrit Jules Renard*, « il est… une montagne, une mer, ce qu’on voudra, excepté quelque chose à quoi puissent se comparer les autres hommes. » « Qui pourrait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo” ? », demande Édouard Drumont**. « Comme l’océan, comme la montagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues incessamment renouvelées ; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces milliers d’arbres et ces milliers de feuilles qui confondent leur verdure et leur bruit. »

* « Journal », le 13 juillet 1893. Haut

** Dans « Victor Hugo devant l’opinion ». Haut

Hérodote, « L’Enquête. Tome I »

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

Il s’agit de l’« Enquête » (« Historiê »*) d’Hérodote d’Halicarnasse**, le premier des historiens grecs dont on possède les ouvrages. Car bien qu’on sache qu’Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque, etc. avaient écrit des historiographies avant lui, la sienne néanmoins est la plus ancienne qui restait au temps de Cicéron, lequel a reconnu Hérodote pour le « père de l’histoire »***, tout comme il l’a nommé ailleurs, à cause de sa préséance, le « prince »**** des historiens.

Le sujet direct d’Hérodote est, comme il le dit dans sa préface, « les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les [Perses], et la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises » ; mais des chapitres entiers sont consacrés aux diverses nations qui, de près ou de loin, avaient été en contact avec ces deux peuples : les Lydiens, les Mèdes, les Babyloniens soumis par Cyrus ; puis les Égyptiens conquis par Cambyse ; puis les Scythes attaqués par Darius ; puis les Indiens. Leurs histoires accessoires, leurs récits latéraux viennent se lier et se confondre dans la narration principale, comme des cours d’eau qui viendraient grossir un torrent. Et ainsi, l’« Enquête » s’élargit, de parenthèse en parenthèse, et ouvre aux lecteurs les annales du monde connu, en cherchant à leur donner des leçons indirectes, quoique sensibles, sur leur condition. C’est dans ces leçons ; c’est dans la progression habile des épisodes ; c’est dans la moralité qui se fait sentir de toutes parts — et ce que j’entends par « moralité », ce n’est pas seulement ce qui concerne la morale, mais ce qui est capable de consacrer la mémoire des morts et d’exciter l’émulation des vivants — c’est là, dis-je, qu’on voit la grandeur d’Hérodote, marchant sur les traces d’Homère

* En grec « Ἱστορίη ». On rencontre aussi la graphie « Ἱστορία » (« Historia »). L’« histoire », au sens primitif de ce mot dans la langue grecque, c’est l’enquête sérieuse et approfondie ; c’est la recherche intelligente de la vérité. Haut

** En grec Ἡρόδοτος ὁ Ἁλικαρνασσεύς. Haut

*** « Traité des lois » (« De legibus »), liv. I, sect. 5. Haut

**** « Dialogues de l’orateur » (« De oratore »), liv. II, sect. 55. Haut

Nosaka, « La Vigne des morts sur le col des dieux décharnés : récits »

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Picquier, Arles

Il s’agit de « La Vigne des morts sur le col des dieux décharnés » (« Honegami tôge hotoke-kazura »*) de M. Akiyuki Nosaka**, écrivain japonais de talent, mais qui, harcelé par le sentiment de culpabilité, a semé dans presque toutes les pages de ses récits l’obscénité la plus grotesque et la plus animale. Ce sentiment de culpabilité est né en lui au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand il a vu mourir sa sœur âgée d’un an et quatre mois, toute décharnée après des mois de famine : « Quand je pense comment ma sœur, qui n’avait plus que les os et la peau, ne parvenait plus à relever la tête ni même à pleurer, comment elle mourut seule, comment enfin il ne restait que des cendres après sa crémation, je me rends compte que j’avais été trop préoccupé par ma propre survie. Dans les horreurs de la famine, j’avais mangé ses parts de nourriture »***. Son travail d’écrivain s’est entièrement construit sur cette expérience qu’il a cependant travestie, narrée en se faisant plaisir à lui-même, dans « La Tombe des lucioles ». Car, en vérité, il n’était pas aussi tendre que l’adolescent du récit. Il était cruel : c’est en mangeant le dû de sa sœur qu’il a survécu, et c’est en refoulant cette cruauté qu’il a écrit « La Tombe des lucioles » qui lui a permis par la suite de gagner sa vie : « J’ai triché avec cette souffrance — la plus grande, je crois, qui se puisse imaginer — celle d’[un parent plongé] dans l’incapacité de nourrir son enfant. Et moi qui suis plutôt d’un naturel allègre, j’en garde une dette, une blessure profonde, même si les souvenirs à la longue s’estompent »****. C’est cette blessure infectée, saturée d’odeurs nauséabondes, que M. Nosaka ouvre au soleil dans ses récits et qu’il met sous le nez de son public, en criant aussi haut qu’il peut, la bouche encore amère des absinthes humaines : Regardez !

* En japonais « 骨餓身峠死人葛 ». Haut

** En japonais 野坂昭如. Haut

*** Akiyuki Nosaka, « 五十歩の距離 » (« La Distance de cinquante pas »), inédit en français. Haut

**** Philippe Pons, « “Je garde une blessure profonde” : un entretien avec le romancier ». Haut

Nosaka, « Le Dessin au sable et l’Apparition vengeresse qui mit fin au sortilège : récit »

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Picquier, Arles

Il s’agit du « Dessin au sable et l’Apparition vengeresse qui mit fin au sortilège » (« Sunae shibari gonichi kaidan »*) de M. Akiyuki Nosaka**, écrivain japonais de talent, mais qui, harcelé par le sentiment de culpabilité, a semé dans presque toutes les pages de ses récits l’obscénité la plus grotesque et la plus animale. Ce sentiment de culpabilité est né en lui au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand il a vu mourir sa sœur âgée d’un an et quatre mois, toute décharnée après des mois de famine : « Quand je pense comment ma sœur, qui n’avait plus que les os et la peau, ne parvenait plus à relever la tête ni même à pleurer, comment elle mourut seule, comment enfin il ne restait que des cendres après sa crémation, je me rends compte que j’avais été trop préoccupé par ma propre survie. Dans les horreurs de la famine, j’avais mangé ses parts de nourriture »***. Son travail d’écrivain s’est entièrement construit sur cette expérience qu’il a cependant travestie, narrée en se faisant plaisir à lui-même, dans « La Tombe des lucioles ». Car, en vérité, il n’était pas aussi tendre que l’adolescent du récit. Il était cruel : c’est en mangeant le dû de sa sœur qu’il a survécu, et c’est en refoulant cette cruauté qu’il a écrit « La Tombe des lucioles » qui lui a permis par la suite de gagner sa vie : « J’ai triché avec cette souffrance — la plus grande, je crois, qui se puisse imaginer — celle d’[un parent plongé] dans l’incapacité de nourrir son enfant. Et moi qui suis plutôt d’un naturel allègre, j’en garde une dette, une blessure profonde, même si les souvenirs à la longue s’estompent »****. C’est cette blessure infectée, saturée d’odeurs nauséabondes, que M. Nosaka ouvre au soleil dans ses récits et qu’il met sous le nez de son public, en criant aussi haut qu’il peut, la bouche encore amère des absinthes humaines : Regardez !

* En japonais « 砂絵呪縛後日怪談 ». Parfois transcrit « Sunae shibari gonichi no kaidan », « Sunae shibari gojitsu no kaidan » ou « Sunae jubaku gojitsu kaidan ». Haut

** En japonais 野坂昭如. Haut

*** Akiyuki Nosaka, « 五十歩の距離 » (« La Distance de cinquante pas »), inédit en français. Haut

**** Philippe Pons, « “Je garde une blessure profonde” : un entretien avec le romancier ». Haut

« Le Dit des Heiké : le cycle épique des Taïra et des Minamoto »

éd. Publications orientalistes de France, coll. Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publications orientalistes de France, coll. Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

Il s’agit du « Dit des Heiké » (« Heike monogatari »*). Au XIIe siècle apr. J.-C., le Japon fut le théâtre de luttes intestines et de guerres acharnées qui culminèrent avec la bataille d’Ichi-no-Tani**, dans laquelle les Taira, protecteurs du jeune Empereur et maîtres de Kyôto et du Japon de l’Ouest, furent vaincus par les Minamoto, tenants du Japon oriental. L’incidence de ce branle-bas fut sensible dans le domaine littéraire. Alors que l’époque précédente, relativement paisible, avait vu se développer le genre des dits courtois, ce furent les dits guerriers ou « gunki monogatari »*** qui vinrent à éclosion dans ces années troublées. Rédigés d’après des traditions orales, ces dits guerriers furent récités sur les marchés et les places publiques, aux abords des ponts, aux croisements des chemins par des « biwa-hôshi »**** — des aveugles qui portaient l’habit des moines (« hôshi ») et qui jouaient d’un luth à quatre cordes (« biwa »*****). Ces aveugles portaient la robe monacale, parce qu’ils étaient sans doute sous la protection des temples et des grandes bonzeries. Du reste, la chronique qu’ils récitaient avait pour but non pas tant de conserver le souvenir des héros, comme l’épopée européenne, mais d’exprimer la vanité des splendeurs terrestres et le néant de la gloire ; et au lieu de chanter « les armes et l’homme », elle rappelait dès la première ligne « l’impermanence de toutes choses ». « [Cette chronique a] pu jouer une fonction rituelle, celle d’apaiser les âmes [de ceux] ayant péri dans les combats. Mais il s’agit aussi de chercher un sens aux événements chaotiques qui ont mis fin à l’ordre ancien », disent des orientalistes******.

« chercher un sens aux événements chaotiques qui ont mis fin à l’ordre ancien »

Je regrette que des dits guerriers aussi illustres n’aient pas trouvé un poète également illustre, qui les eût fixés à jamais ; qu’ils aient manqué un Homère, qui leur eût donné une beauté, une noblesse éternellement admirée. J’avoue que j’ai peu d’estime pour les versions conservées. Leurs auteurs se contentent de suivre le cours de l’histoire réelle et la surchargent de milliers de détails très fastidieux. Les héros d’Homère ont souvent des gaietés ou des faiblesses étranges qui nous font toucher du doigt leur humanité ; ceux de ces auteurs ne cessent jamais d’être conventionnels et froids. Si le naïf conteur grec laisse souvent percer un vague et fin sourire derrière les mots, ces graves rhapsodes ne quittent jamais leur sérieux presque dévot et leur espèce de prosaïsme. On peut cependant faire une exception. Dans quelques rares passages du « Dit des Heiké » qui forment, à eux tous, une partie absolument minime de la chronique, on trouve quelque chose qui ressemble à cette alternance de phrases de cinq et sept syllabes qui constitue la métrique japonaise, tandis que les idées et les expressions semblent faire croire à une tentative pour traiter le sujet d’une manière poétique.

* En japonais « 平家物語 ». Haut

** En japonais 一ノ谷の戦い. Haut

*** En japonais 軍記物語. Haut

**** En japonais 琵琶法師. Haut

***** « Né dans le royaume de Perse et ses régions limitrophes, le “biwa” s’est diffusé en Asie orientale le long de la Route de la soie. Perfectionné en Chine, il est parvenu dans l’archipel japonais vers le VIIIe siècle apr. J.-C. », dit M. Hyôdô Hiromi (dans « De l’épopée au Japon », p. 55-56). Haut

****** MM. Daniel Struve et Jean-Jacques Tschudin. Haut

« Le Dit de Hôgen • Le Dit de Heiji : le cycle épique des Taïra et des Minamoto »

éd. Publications orientalistes de France, coll. Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publications orientalistes de France, coll. Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

Il s’agit du « Dit de Hôgen » (« Hôgen monogatari »*) et du « Dit de Heiji » (« Heiji monogatari »**). Au XIIe siècle apr. J.-C., le Japon fut le théâtre de luttes intestines et de guerres acharnées qui culminèrent avec la bataille d’Ichi-no-Tani***, dans laquelle les Taira, protecteurs du jeune Empereur et maîtres de Kyôto et du Japon de l’Ouest, furent vaincus par les Minamoto, tenants du Japon oriental. L’incidence de ce branle-bas fut sensible dans le domaine littéraire. Alors que l’époque précédente, relativement paisible, avait vu se développer le genre des dits courtois, ce furent les dits guerriers ou « gunki monogatari »**** qui vinrent à éclosion dans ces années troublées. Rédigés d’après des traditions orales, ces dits guerriers furent récités sur les marchés et les places publiques, aux abords des ponts, aux croisements des chemins par des « biwa-hôshi »***** — des aveugles qui portaient l’habit des moines (« hôshi ») et qui jouaient d’un luth à quatre cordes (« biwa »******). Ces aveugles portaient la robe monacale, parce qu’ils étaient sans doute sous la protection des temples et des grandes bonzeries. Du reste, la chronique qu’ils récitaient avait pour but non pas tant de conserver le souvenir des héros, comme l’épopée européenne, mais d’exprimer la vanité des splendeurs terrestres et le néant de la gloire ; et au lieu de chanter « les armes et l’homme », elle rappelait dès la première ligne « l’impermanence de toutes choses ». « [Cette chronique a] pu jouer une fonction rituelle, celle d’apaiser les âmes [de ceux] ayant péri dans les combats. Mais il s’agit aussi de chercher un sens aux événements chaotiques qui ont mis fin à l’ordre ancien », disent des orientalistes*******.

« chercher un sens aux événements chaotiques qui ont mis fin à l’ordre ancien »

Je regrette que des dits guerriers aussi illustres n’aient pas trouvé un poète également illustre, qui les eût fixés à jamais ; qu’ils aient manqué un Homère, qui leur eût donné une beauté, une noblesse éternellement admirée. J’avoue que j’ai peu d’estime pour les versions conservées. Leurs auteurs se contentent de suivre le cours de l’histoire réelle et la surchargent de milliers de détails très fastidieux. Les héros d’Homère ont souvent des gaietés ou des faiblesses étranges qui nous font toucher du doigt leur humanité ; ceux de ces auteurs ne cessent jamais d’être conventionnels et froids. Si le naïf conteur grec laisse souvent percer un vague et fin sourire derrière les mots, ces graves rhapsodes ne quittent jamais leur sérieux presque dévot et leur espèce de prosaïsme. On peut cependant faire une exception. Dans quelques rares passages du « Dit des Heiké » qui forment, à eux tous, une partie absolument minime de la chronique, on trouve quelque chose qui ressemble à cette alternance de phrases de cinq et sept syllabes qui constitue la métrique japonaise, tandis que les idées et les expressions semblent faire croire à une tentative pour traiter le sujet d’une manière poétique.

* En japonais « 保元物語 ». Autrefois transcrit « Hôghenn monogatari ». Haut

** En japonais « 平治物語 ». Autrefois transcrit « Heïdji monogatari ». Haut

*** En japonais 一ノ谷の戦い. Haut

**** En japonais 軍記物語. Haut

***** En japonais 琵琶法師. Haut

****** « Né dans le royaume de Perse et ses régions limitrophes, le “biwa” s’est diffusé en Asie orientale le long de la Route de la soie. Perfectionné en Chine, il est parvenu dans l’archipel japonais vers le VIIIe siècle apr. J.-C. », dit M. Hyôdô Hiromi (dans « De l’épopée au Japon », p. 55-56). Haut

******* MM. Daniel Struve et Jean-Jacques Tschudin. Haut