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Bestoujev, «L’Examen»

dans « Les Drames intimes : contes russes » (XIXᵉ siècle), p. 173-262

dans «Les Drames intimes : contes russes» (XIXe siècle), p. 173-262

Il s’agit de l’«L’Examen» («Ispi­ta­nie»*) d’Alexandre Bes­tou­jev**, nou­vel­liste au sang bouillant et ora­geux, créa­teur de la nou­velle russe (XIXe siècle). Son père, qui publiait la «Revue de Saint-Péters­bourg» («Sankt-Peter­bourg­ski jour­nal»***), le fit entrer tout jeune à l’école mili­taire. À cette époque se for­mait le cercle du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire les décem­bristes, et Bes­tou­jev en devint bien­tôt l’un des chefs. L’influence de la guerre napo­léo­nienne sur ce mou­ve­ment a été très bien expli­ci­tée par Bes­tou­jev lui-même dans sa lettre au tsar Nico­las : «Napo­léon enva­hit la Rus­sie, et c’est alors que le peuple russe sen­tit pour la pre­mière fois sa puis­sance; c’est alors que naquit et s’éveilla dans tous les cœurs le sen­ti­ment de l’indépendance, d’abord poli­tique et ensuite popu­laire. Voi­là l’origine de la pen­sée libre en Rus­sie!»**** Les décem­bristes étaient ceux qui, à la mort du tsar Alexandre, en décembre 1825, crurent le moment venu de pro­cla­mer la Répu­blique. Ils étaient trop en avance sur leur temps et sur leur milieu pour être sui­vis; trop intel­lec­tuels pour réus­sir. Le tsar Nico­las en vint à bout faci­le­ment. Les uns furent pen­dus, les autres exi­lés. Bes­tou­jev fut dans ce der­nier cas. C’était un brillant capi­taine de deuxième rang du régi­ment de dra­gons. Il avait vingt-sept ans et il venait d’être condam­né à vingt ans de tra­vaux for­cés au Cau­case. Chez toute autre per­sonne dont les rêves de liber­té avaient fait place à une réa­li­té mar­quée par les chaînes et la pri­son, on aurait pu s’attendre à trou­ver un cer­tain déses­poir, ou pour le moins, un abat­te­ment. Ce fut le contraire chez Bes­tou­jev. Ses meilleures œuvres furent écrites dans la période très dure, mais extra­or­di­nai­re­ment féconde qui sui­vit sa condam­na­tion.

Les sites admi­rables et les mer­veilleuses échap­pées de vue qui s’ouvraient sur le Cau­case, la phy­sio­no­mie farouche des Cir­cas­siens — gens sombres, ren­fer­més, «l’orage dans l’âme et le feu dans le sang» («s bou­reï v dou­ché i pla­mé­nem v kro­vi»*****) pour reprendre les mots de Bes­tou­jev — firent une très vive et pro­fonde impres­sion sur son esprit émi­nem­ment roman­tique. Il devint l’un des pro­sa­teurs les plus lus de la Rus­sie. On se pré­ci­pi­tait pour ache­ter ses nou­velles publiées d’abord sous la signa­ture d’«A. M.», puis de «Mar­lins­ki»******. On ren­con­trait, à chaque pas, des héros à la Bes­tou­jev, sur­tout en pro­vince, et en par­ti­cu­lier dans l’armée : ils par­laient et cor­res­pon­daient en imi­tant sa décla­ma­tion fou­gueuse jusque dans ses enflures. «Que de choses», explique Ivan Tour­gué­niev*******, «ne trou­vait-on pas dans ce type! Le byro­nisme, le roman­tisme, les sou­ve­nirs de la Révo­lu­tion fran­çaise, les décem­bristes — et l’adoration de Napo­léon; la foi au des­tin, à une étoile, à la force du carac­tère, de la pose et de la phrase — et l’angoisse du vide; les inquiètes fluc­tua­tions d’un étroit amour-propre — en même temps que l’audace et la force agis­sante…; des goûts aris­to­cra­tiques — et des fri­vo­li­tés de petit maître.» Tels sont quelques-uns des traits qui résument cet écri­vain ardent, mort dans un exil gla­cé, et dont la vie res­semble à celle d’un grand nombre de ses héros. «On peut ajou­ter, cepen­dant, que… quelques-uns seule­ment de ses récits sont artis­ti­que­ment des réus­sites. Ses meilleures pages sont dis­per­sées çà et là [dans] des ouvrages rapi­de­ment dépas­sés par le goût du public. “Amma­lat-beg : his­toire cau­ca­sienne”, “La Fré­gate ‘Espé­rance’” gardent encore de la vie; mais [ses] romans his­to­riques ont vieilli, quel que soit leur inté­rêt comme recons­truc­tions his­to­riques plus ou moins fidèles, ou leur valeur de témoi­gnage sur l’influence de Vic­tor Hugo et [de] Wal­ter Scott en Rus­sie», explique Ettore Lo Gat­to********.

«Le byro­nisme, le roman­tisme, les sou­ve­nirs de la Révo­lu­tion fran­çaise, les décem­bristes — et l’adoration de Napo­léon»

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style de «L’Examen» : «“J’espère que, dans ta vieille ami­tié, tu ne man­que­ras pas de pro­non­cer quelques bonnes paroles sur ma tombe!

— Une orai­son funèbre!”, s’écria Ctrié­lins­ki, “c’est chose trop com­mune. Pour­quoi louer celui à qui l’on n’a aucun reproche à faire? Cepen­dant, ton désir anime mon élo­quence de caserne, et sans attendre l’avenir, je com­po­se­rai l’épitaphe de ces cama­rades vivants ou presque vivants qui reposent sur la table ou sous la table. Je com­mence par toi, aimable cor­nette Pos­wis­toff, car dans l’Empire des morts, les der­niers peuvent être les pre­miers. Paix à ton ima­gi­na­tion roma­nesque, arro­sée de rhum comme un plum-pud­ding. Il ne t’a man­qué que la rime pour être un poète que per­sonne n’aurait com­pris, et il ne t’a man­qué que la connais­sance de la gram­maire pour être un pro­sa­teur que per­sonne n’aurait lu. Jupi­ter t’a envoyé le som­meil pour le sou­la­ge­ment de ceux qui t’entouraient”»*********.

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* En russe «Испытание». Par­fois trans­crit «Ispy­ta­nie». Haut

** En russe Александр Бестужев. Par­fois trans­crit Bes­tou­jef, Bes­tou­chef, Bes­tu­schew, Bes­tuz­heff, Bes­tuz­hev ou Bes­tužev. Haut

*** En russe «Санкт-Петербургский журнал». Haut

**** Dans Ros­ti­slav Plet­nev, «Entre­tiens sur la lit­té­ra­ture russe; tra­duit par Mme Zénaïde Trou­bets­koï» (éd. Presses de l’Université de Mont­réal, Mont­réal). Haut

***** En russe «с бурей в душе и пламенем в крови». Haut

****** En russe «Марлинский». Par­fois trans­crit «Mar­lins­ky» ou «Mar­lins­kij». Haut

******* «Toc… toc… toc…», p. 241. Haut

******** «His­toire de la lit­té­ra­ture russe», p. 252-253. Haut

********* p. 175-176. Haut