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«Autour de Nasreddin Hoca : textes et commentaires»

dans « Oriens », vol. 16, p. 194-223

dans «Oriens», vol. 16, p. 194-223

Il s’agit des plai­san­te­ries de Nas­red­din Hod­ja*, pro­duc­tions légères de la lit­té­ra­ture turque qui tiennent une place qui ne leur est dis­pu­tée par aucun autre ouvrage. On peut même dire qu’elles consti­tuent, à elles seules, un genre spé­cial : le genre plai­sant. L’immense popu­la­ri­té accor­dée, dans sa patrie, au Hod­ja et à ses facé­ties extra­va­gantes per­met de voir en lui la per­son­ni­fi­ca­tion même de cette belle humeur joviale, sou­vent effron­tée, dédai­gnant toutes les conve­nances, har­die jusqu’à l’impudence, mais spi­ri­tuelle, mor­dante, mali­cieuse, par­fois grosse d’enseignements, qui fait la base de la conver­sa­tion turque. Ici, point de ces méta­phores ambi­tieuses dont les let­trés orien­taux peuvent, seuls, appré­cier le mérite; point de ces longues périodes où la sophis­ti­ca­tion et la recherche des expres­sions font perdre à l’auteur le fil de son rai­son­ne­ment. Au lieu de ces orne­ments qui troublent le com­mun des mor­tels, on trouve de la bonne et franche gaie­té; un style simple, concis et natu­rel; une verve naïve dont les éclairs inat­ten­dus com­mandent le rire aux gens les plus savants comme aux plus igno­rants, trop heu­reux de déri­der leurs fronts sou­cieux, de dis­traire la mono­to­nie de leurs réflexions, de trom­per l’ennui de leurs veilles. «Il est peu pro­bable de trou­ver dans le monde entier», dit un cri­tique**, «un héros du folk­lore poé­tique qui jouisse d’un tel inté­rêt ou qui attire d’une telle force l’attention d’auteurs et de lec­teurs que Nas­red­din Hod­ja… La forme ser­rée qui enve­loppe l’idée des [anec­dotes] aide à les rete­nir faci­le­ment dans la mémoire et à les dif­fu­ser… Il faut ajou­ter éga­le­ment que le per­son­nage de Nas­red­din Hod­ja marche sur les che­mins pous­sié­reux de l’Anatolie, dans les steppes de l’Azerbaïdjan et du Tad­ji­kis­tan et dans les vil­lages de [la pénin­sule bal­ka­nique] avec un défaut inné, ayant trou­blé plu­sieurs fois les orien­ta­listes et les folk­lo­ristes : il s’agit du carac­tère contra­dic­toire du héros qui est repré­sen­té tan­tôt comme un sot en trois lettres peu pers­pi­cace et impré­voyant, tan­tôt comme un sage pré­voyant et juste; en tant que juge, il rend des sen­tences équi­tables; en tant que défen­seur des accu­sés, il tranche des pro­cès embrouillés que les juges offi­ciels ne sont pas capables de juger.»

Alors, Nas­red­din est-il réel­le­ment idiot? Ou bien fait-il sem­blant de l’être pour trom­per ceux qu’il ren­contre sur son che­min? Ou bien encore se sert-il de sa naï­ve­té pour mon­trer aux gens que ce sont eux les idiots, pous­sant leurs inco­hé­rences jusqu’au bout pour en révé­ler l’absurdité? Il est tout cela en même temps. Espiègle et pro­fond, savant et igno­rant, bon et cruel, ce sage fou nous apprend la vie, en nous fai­sant rire de lui, de nous et de tout. «Il se place ain­si dans la même lignée qu’un autre sage fou, le phi­lo­sophe Dio­gène, qui encou­ra­geait ses élèves, entre autres leçons… à s’affranchir de l’importance incon­si­dé­rée accor­dée aux juge­ments.»***

dans la même lignée qu’un autre sage fou, le phi­lo­sophe Dio­gène

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style d’«Autour de Nas­red­din Hoca» : «On rap­porte qu’un jour Nas­red­din Hod­ja, ayant enle­vé sa che­mise, s’était assis tout nu dans un cime­tière au milieu des tom­beaux, et ain­si désha­billé, il se net­toyait de ses poux. Tout à coup, un vent violent souffle de quelque part et arrache la che­mise du Hod­ja d’entre ses mains. Le Hod­ja se met à la pour­suivre; espé­rant la rat­tra­per, il court à droite, à gauche; tan­tôt il sau­tille entre les tombes, tan­tôt il tré­buche et tombe. Or, juste en ce moment, quelques voya­geurs allaient sur la route près du cime­tière en une des­ti­na­tion que leur avait dési­gnée leur affaire. Quand ils voient qu’un indi­vi­du tout nu et tout affo­lé, comme brû­lé par un feu, est en train de se déme­ner par­mi les tom­beaux, tan­tôt s’immobilisant et tan­tôt cou­rant, tan­tôt tom­bant à terre et tan­tôt se redres­sant, ils s’approchent de lui et demandent : “Hé, bon­homme! quel étrange per­son­nage tu es! De quels êtres bizarres tien­drais-tu com­pa­gnie?” Le Hod­ja répond alors : “Qui suis-je? Il me semble que je suis un mort; un tré­pas­sé reve­nu en ce monde pour une affaire urgente, pour un besoin pres­sant”»****.

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  • Vélit­ch­ko Valt­chev, «Nas­red­din Hod­ja et Cer­tains Pro­blèmes de l’humour chez les peuples d’Orient» dans «Stu­dies in Tur­kish Folk­lore, in honor of Per­tev Nai­li Bora­tav» (éd. Mac­cal­lum, coll. India­na Uni­ver­si­ty Tur­kish Stu­dies, Bloo­ming­ton), p. 210-222.

* En turc Nas­red­din Hoca. On le désigne éga­le­ment comme Mul­la (Mol­la) Nas­red­din, c’est-à-dire Maître Nas­red­din. Par­fois trans­crit Nas­re­din, Nas­ra­din, Nas­ri­din, Nas­ret­tin, Nas­tra­din, Nas­tra­tin, Nas­ret­din, Nas­rud­din, Nassr Eddin ou Nazr-ed-din. Haut

** M. Vélit­ch­ko Valt­chev. Haut

*** MM. Ilios Kot­sou et Mat­thieu Ricard. Haut

**** p. 215. Haut