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Mot-clefouvrages pour la jeunesse

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«Les Aïnous des îles Kouriles»

dans « Journal of the College of Science, Imperial University of Tokyo », vol. 42, p. 1-337

dans «Jour­nal of the Col­lege of Science, Impe­rial Uni­ver­si­ty of Tokyo», vol. 42, p. 1-337

Il s’agit de contes tra­di­tion­nels des Aïnous*. À l’instar des Amé­rin­diens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autre­fois si remar­quable et si épris de liber­té, est exclu­si­ve­ment et misé­ra­ble­ment can­ton­né dans les réserves de l’île de Hok­kai­dô; il est en voie d’extinction, aban­don­né à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japo­nais, le ter­ri­toire aïnou s’étendait de l’île de Hok­kai­dô, appe­lée Ezo, jusqu’aux deux pro­lon­ge­ments de cette île, égre­nés comme des cha­pe­lets, se déployant l’un vers le Nord-Ouest, l’autre vers le Nord-Est : l’île de Sakha­line, appe­lée Kita-Ezo**Ezo du Nord»); et l’archipel des Kou­riles, appe­lé Oku-Ezo***Ezo des confins»). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que l’État japo­nais inves­tit un daï­mio à Mat­su­mae, mais celui-ci se conten­tait en quelque sorte de mon­ter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du ter­ri­toire de ces «hommes poi­lus» («kebi­to»****) dont il igno­rait tout ou à peu près tout, et il inter­di­sait à ses sujets de s’y aven­tu­rer loin ou d’y entre­prendre quoi que ce soit, rap­porte le père de Ange­lis. Terres par­fai­te­ment négli­geables et négli­gées, ces îles furent la seule par­tie du globe qui échap­pa à l’activité infa­ti­gable du capi­taine Cook. Et à ce titre, elles pro­vo­quèrent la curio­si­té de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brû­lait d’impatience d’être le pre­mier à y avoir abor­dé. En 1787, les fré­gates sous son com­man­de­ment mouillèrent devant Sakha­line, et les Fran­çais, des­cen­dus à terre, entrèrent en contact avec «une race d’hommes dif­fé­rente de celle des Japo­nais, des Chi­nois, des Kamt­cha­dales et des Tar­tares dont ils ne sont sépa­rés que par un canal»*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abor­dé aux Kou­riles, La Pérouse éta­blit avec cer­ti­tude, d’après la rela­tion de Kra­ché­nin­ni­kov et l’identité du voca­bu­laire com­po­sé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habi­tants des Kou­riles, ceux de Sakha­line et de Hok­kai­dô avaient «une ori­gine com­mune». Leurs manières douces et graves et leur intel­li­gence éten­due firent impres­sion sur La Pérouse, qui les com­pa­ra à celles des Euro­péens ins­truits : «Nous par­vînmes à leur faire com­prendre que nous dési­rions qu’ils figu­rassent la forme de leur pays et de celui des Mand­chous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il figu­ra la côte de Tar­ta­rie à l’Ouest, cou­rant à peu près [du] Nord [au] Sud. À l’Est, vis-à-vis et dans la même direc­tion, il figu­ra… son propre pays; il avait lais­sé entre la Tar­ta­rie et son île un détroit, et se tour­nant vers nos vais­seaux qu’on aper­ce­vait du rivage, il mar­qua, par un trait, qu’on pou­vait y pas­ser… Sa saga­ci­té pour devi­ner toutes nos ques­tions était extrême, mais moindre encore que celle d’un second insu­laire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tra­cées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il y figu­ra son île [et tra­ça] par des traits le nombre de jour­nées de pirogue néces­saire pour se rendre du lieu où nous étions [jusqu’à] l’embouchure du Séga­lien******»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Aïnos et Ainu. Ce terme signi­fie «être humain» dans la langue du même nom. Haut

** En japo­nais 北蝦夷. Haut

*** En japo­nais 奥蝦夷. Par­fois trans­crit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yes­so. Haut

**** En japo­nais 毛人. Haut

***** «Le Voyage de Lapé­rouse (1785-1788). Tome II», p. 387. Haut

****** L’actuel fleuve Amour. Haut

«Tombent, tombent les gouttes d’argent : chants du peuple aïnou»

éd. Gallimard, coll. L’Aube des peuples, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. L’Aube des peuples, Paris

Il s’agit de chants tra­di­tion­nels des Aïnous*. À l’instar des Amé­rin­diens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autre­fois si remar­quable et si épris de liber­té, est exclu­si­ve­ment et misé­ra­ble­ment can­ton­né dans les réserves de l’île de Hok­kai­dô; il est en voie d’extinction, aban­don­né à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japo­nais, le ter­ri­toire aïnou s’étendait de l’île de Hok­kai­dô, appe­lée Ezo, jusqu’aux deux pro­lon­ge­ments de cette île, égre­nés comme des cha­pe­lets, se déployant l’un vers le Nord-Ouest, l’autre vers le Nord-Est : l’île de Sakha­line, appe­lée Kita-Ezo**Ezo du Nord»); et l’archipel des Kou­riles, appe­lé Oku-Ezo***Ezo des confins»). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que l’État japo­nais inves­tit un daï­mio à Mat­su­mae, mais celui-ci se conten­tait en quelque sorte de mon­ter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du ter­ri­toire de ces «hommes poi­lus» («kebi­to»****) dont il igno­rait tout ou à peu près tout, et il inter­di­sait à ses sujets de s’y aven­tu­rer loin ou d’y entre­prendre quoi que ce soit, rap­porte le père de Ange­lis. Terres par­fai­te­ment négli­geables et négli­gées, ces îles furent la seule par­tie du globe qui échap­pa à l’activité infa­ti­gable du capi­taine Cook. Et à ce titre, elles pro­vo­quèrent la curio­si­té de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brû­lait d’impatience d’être le pre­mier à y avoir abor­dé. En 1787, les fré­gates sous son com­man­de­ment mouillèrent devant Sakha­line, et les Fran­çais, des­cen­dus à terre, entrèrent en contact avec «une race d’hommes dif­fé­rente de celle des Japo­nais, des Chi­nois, des Kamt­cha­dales et des Tar­tares dont ils ne sont sépa­rés que par un canal»*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abor­dé aux Kou­riles, La Pérouse éta­blit avec cer­ti­tude, d’après la rela­tion de Kra­ché­nin­ni­kov et l’identité du voca­bu­laire com­po­sé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habi­tants des Kou­riles, ceux de Sakha­line et de Hok­kai­dô avaient «une ori­gine com­mune». Leurs manières douces et graves et leur intel­li­gence éten­due firent impres­sion sur La Pérouse, qui les com­pa­ra à celles des Euro­péens ins­truits : «Nous par­vînmes à leur faire com­prendre que nous dési­rions qu’ils figu­rassent la forme de leur pays et de celui des Mand­chous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il figu­ra la côte de Tar­ta­rie à l’Ouest, cou­rant à peu près [du] Nord [au] Sud. À l’Est, vis-à-vis et dans la même direc­tion, il figu­ra… son propre pays; il avait lais­sé entre la Tar­ta­rie et son île un détroit, et se tour­nant vers nos vais­seaux qu’on aper­ce­vait du rivage, il mar­qua, par un trait, qu’on pou­vait y pas­ser… Sa saga­ci­té pour devi­ner toutes nos ques­tions était extrême, mais moindre encore que celle d’un second insu­laire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tra­cées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il y figu­ra son île [et tra­ça] par des traits le nombre de jour­nées de pirogue néces­saire pour se rendre du lieu où nous étions [jusqu’à] l’embouchure du Séga­lien******»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Aïnos et Ainu. Ce terme signi­fie «être humain» dans la langue du même nom. Haut

** En japo­nais 北蝦夷. Haut

*** En japo­nais 奥蝦夷. Par­fois trans­crit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yes­so. Haut

**** En japo­nais 毛人. Haut

***** «Le Voyage de Lapé­rouse (1785-1788). Tome II», p. 387. Haut

****** L’actuel fleuve Amour. Haut

«Les Folles Histoires du sage Nasredin»

éd. L’Iconoclaste-Allary, Paris

éd. L’Iconoclaste-Allary, Paris

Il s’agit des plai­san­te­ries de Nas­red­din Hod­ja*, pro­duc­tions légères de la lit­té­ra­ture turque qui tiennent une place qui ne leur est dis­pu­tée par aucun autre ouvrage. On peut même dire qu’elles consti­tuent, à elles seules, un genre spé­cial : le genre plai­sant. L’immense popu­la­ri­té accor­dée, dans sa patrie, au Hod­ja et à ses facé­ties extra­va­gantes per­met de voir en lui la per­son­ni­fi­ca­tion même de cette belle humeur joviale, sou­vent effron­tée, dédai­gnant toutes les conve­nances, har­die jusqu’à l’impudence, mais spi­ri­tuelle, mor­dante, mali­cieuse, par­fois grosse d’enseignements, qui fait la base de la conver­sa­tion turque. Ici, point de ces méta­phores ambi­tieuses dont les let­trés orien­taux peuvent, seuls, appré­cier le mérite; point de ces longues périodes où la sophis­ti­ca­tion et la recherche des expres­sions font perdre à l’auteur le fil de son rai­son­ne­ment. Au lieu de ces orne­ments qui troublent le com­mun des mor­tels, on trouve de la bonne et franche gaie­té; un style simple, concis et natu­rel; une verve naïve dont les éclairs inat­ten­dus com­mandent le rire aux gens les plus savants comme aux plus igno­rants, trop heu­reux de déri­der leurs fronts sou­cieux, de dis­traire la mono­to­nie de leurs réflexions, de trom­per l’ennui de leurs veilles. «Il est peu pro­bable de trou­ver dans le monde entier», dit un cri­tique**, «un héros du folk­lore poé­tique qui jouisse d’un tel inté­rêt ou qui attire d’une telle force l’attention d’auteurs et de lec­teurs que Nas­red­din Hod­ja… La forme ser­rée qui enve­loppe l’idée des [anec­dotes] aide à les rete­nir faci­le­ment dans la mémoire et à les dif­fu­ser… Il faut ajou­ter éga­le­ment que le per­son­nage de Nas­red­din Hod­ja marche sur les che­mins pous­sié­reux de l’Anatolie, dans les steppes de l’Azerbaïdjan et du Tad­ji­kis­tan et dans les vil­lages de [la pénin­sule bal­ka­nique] avec un défaut inné, ayant trou­blé plu­sieurs fois les orien­ta­listes et les folk­lo­ristes : il s’agit du carac­tère contra­dic­toire du héros qui est repré­sen­té tan­tôt comme un sot en trois lettres peu pers­pi­cace et impré­voyant, tan­tôt comme un sage pré­voyant et juste; en tant que juge, il rend des sen­tences équi­tables; en tant que défen­seur des accu­sés, il tranche des pro­cès embrouillés que les juges offi­ciels ne sont pas capables de juger.»

* En turc Nas­red­din Hoca. On le désigne éga­le­ment comme Mul­la (Mol­la) Nas­red­din, c’est-à-dire Maître Nas­red­din. Par­fois trans­crit Nas­re­din, Nas­ra­din, Nas­ri­din, Nas­ret­tin, Nas­tra­din, Nas­tra­tin, Nas­ret­din, Nas­rud­din, Nassr Eddin ou Nazr-ed-din. Haut

** M. Vélit­ch­ko Valt­chev. Haut

Gogol, «Œuvres complètes»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit des «Âmes mortes» («Miort­vyïé dou­chi»*) et autres œuvres de Nico­las Gogol**. L’un des infor­ma­teurs du vicomte de Vogüé pour «Le Roman russe», un vieil homme de lettres***, lui avait dit un jour : «Nous sommes tous sor­tis du “Man­teau” de Gogol»****. Cette for­mule, pro­non­cée d’abord en fran­çais, a plu. Elle témoigne du fait que Gogol était deve­nu le modèle de la prose, comme Pou­ch­kine — le modèle de la poé­sie. Elle a beau­coup été citée. On la connaît. On connaît bien moins Gogol lui-même qui, à plu­sieurs égards, était un homme étrange et mys­té­rieux. On peut le dire, il y avait en lui quelque chose du démon. Un pou­voir sur­na­tu­rel fai­sait étin­ce­ler ses yeux; et il sem­blait, par moments, que l’irrationnel et l’effrayant le péné­traient de part en part et impri­maient sur ses œuvres une marque inef­fa­çable. Si, ensuite, la lit­té­ra­ture russe s’est signa­lée par une cer­taine exal­ta­tion déré­glée, tour­men­tée, une cer­taine contra­dic­tion inté­rieure, une psy­chose guet­tant constam­ment, cachée au tour­nant; si elle a même favo­ri­sé ces carac­tères, elle a sui­vi en cela l’exemple de Gogol. Cet auteur mi-russe, mi-ukrai­nien avait une nature double et vivait dans un monde dédou­blé — le monde réel et le monde des rêves lou­foques, ter­ri­fiants. Et non seule­ment ces deux mondes paral­lèles se ren­con­traient, mais encore ils se contor­sion­naient et se confon­daient d’une façon extra­va­gante dans son esprit déli­rant, un peu «comme deux piliers qui se reflètent dans l’eau se livrent aux contor­sions les plus folles quand les remous de l’onde s’y prêtent»*****. C’est «Le Nez» («Nos»******), ana­gramme du «Rêve» («Son»*******), où ce génie si par­ti­cu­lier de Gogol s’est déployé libre­ment pour la toute pre­mière fois. Que l’on pense au début de la nou­velle : «À son immense stu­pé­fac­tion, il s’aperçut que la place que son nez devait occu­per ne pré­sen­tait plus qu’une sur­face lisse! Tout alar­mé, Kova­liov se fit appor­ter de l’eau et se frot­ta les yeux avec un essuie-mains : le nez avait bel et bien dis­pa­ru!» Toutes les fon­da­tions du réel vacillent. Mais le fonc­tion­naire gogo­lien est à peine conscient de ce qui lui arrive. Confron­té à une ville absurde, fan­tas­ma­go­rique, un «Gogol­grad» inquié­tant, où le diable lui-même allume les lampes et éclaire les choses pour les mon­trer sous un aspect illu­soire, ce petit homme gru­gé, muti­lé, floué avance à tâtons dans la brume, en s’accrochant orgueilleu­se­ment et pué­ri­le­ment à ses fonc­tions et à son grade. «La ville a beau lui jouer les tours les plus pen­dables, le ber­ner ou le châ­trer momen­ta­né­ment, ce per­son­nage… insi­gni­fiant ne renonce jamais à s’incruster, à s’enraciner, fût-ce dans l’inexistant. [Il] res­te­ra cha­touilleux sur son grade et ses pré­ro­ga­tives bureau­cra­tiques jusqu’à [sa] dis­so­lu­tion com­plète dans le non-être… Inchan­gé, il réap­pa­raî­tra chez un Kaf­ka», explique M. Georges Nivat.

* En russe «Мёртвые души». Autre­fois trans­crit «Miort­via dou­chi», «Meurt­via dou­chi», «Miort­vyye dushi» ou «Mert­vye duši». Haut

** En russe Николай Гоголь. Par­fois trans­crit Niko­laj Gogol, Niko­laï Gogol ou Nico­laï Gogol. Haut

*** Sans doute Dmi­tri Gri­go­ro­vitch. Une remarque à la page 208 du «Roman russe» le laisse pen­ser : «M. Gri­go­ro­vitch, qui tient une place hono­rée dans les lettres…, m’a confir­mé cette anec­dote». Haut

**** «Le Roman russe», p. 96. Haut

***** Vla­di­mir Nabo­kov, «Niko­laï Gogol». Haut

****** En russe «Нос». Haut

******* En russe «Сон». Haut

Lindgren, «Fifi Brindacier : l’intégrale»

éd. Hachette jeunesse, Paris

éd. Hachette jeu­nesse, Paris

Il s’agit de «Fifi Brin­da­cier» («Pip­pi Lång­strump») de Mme Astrid Lind­gren, la grande dame de la lit­té­ra­ture pour enfants, la créa­trice de la gamine la plus effron­tée sor­tie de l’imagination sué­doise : Fifi Brin­da­cier. Aucun auteur sué­dois n’a été tra­duit en autant de langues que Mme Lind­gren. On raconte que M. Boris Pan­kine*, ambas­sa­deur d’U.R.S.S. à Stock­holm, confia un jour à l’écrivaine que presque tous les foyers sovié­tiques comp­taient deux livres : son «Karls­son sur le toit» et la Bible; ce à quoi elle répli­qua : «Comme c’est étrange! J’ignorais tota­le­ment que la Bible était si popu­laire!»** C’est en 1940 ou 1941 que Fifi Brin­da­cier vit le jour comme per­son­nage de fic­tion, au moment où l’Allemagne fai­sait main basse sur l’Europe, sem­blable à «un monstre malé­fique qui, à inter­valles régu­liers, sort de son trou pour se pré­ci­pi­ter sur une nou­velle vic­time»***. Le sang cou­lait, les gens reve­naient muti­lés, tout n’était que mal­heur et déses­poir. Et mal­gré les mille rai­sons d’être décou­ra­gée face à l’avenir de notre huma­ni­té, Mme Lind­gren ne pou­vait s’empêcher d’éprouver un cer­tain opti­misme quand elle voyait les per­sonnes de demain : les enfants, les gamins. Ils étaient «joyeux, sin­cères et sûrs d’eux, et ce, comme aucune géné­ra­tion pré­cé­dente ne l’a été»****. Mme Lind­gren com­prit, alors, que l’avenir du monde dor­mait dans les chambres des enfants. C’est là que tout se jouait pour que les hommes et les femmes de demain deviennent des esprits sains et bien­veillants, qui voient le monde tel qu’il est, qui en connaissent la beau­té. Le suc­cès de Mme Lind­gren tient à cette foi. L’amour qu’elle porte aux faibles et aux oppri­més lui vaut éga­le­ment le res­pect des petits et des grands. Beau­coup de ses récits ont pour cadre des bour­gades res­sem­blant à sa bour­gade natale. Mais il ne s’agit là que du cadre. Car l’essence de ses récits réside dans l’imagination débor­dante de l’enfant soli­taire — ce ter­ri­toire inté­rieur où nul ne peut plus être tra­qué, où la liber­té seule est pos­sible. «Je veux écrire pour des lec­teurs qui savent créer des miracles. Les enfants savent créer des miracles en lisant», dit-elle*****. De même que toute per­fec­tion, dans n’importe quel genre, dépasse les limites de ce genre et devient quelque chose d’incomparable; de même, les ouvrages de Mme Lind­gren dépassent les limites étroites de la lit­té­ra­ture pour la jeu­nesse. Ce sont des leçons de liber­té pour tous les âges et tous les siècles : «: Liber­té! Car sans liber­té, la fleur du poème fane­ra où qu’elle pousse»******.

* En russe Борис Дмитриевич Панкин. Haut

** Dans «Dos­sier : Astrid Lind­gren». Haut

*** Dans Jens Ander­sen, «Astrid Lind­gren». Haut

**** id. Haut

***** Dans «Dos­sier : Astrid Lind­gren». Haut

****** Dans Jens Ander­sen, «Astrid Lind­gren». Haut

Rosny, «L’Énigme de Givreuse • La Haine surnaturelle»

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

éd. Biblio­thèque natio­nale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de «L’Énigme de Givreuse» et autres œuvres de Joseph-Hen­ri Ros­ny. Sous le pseu­do­nyme de Ros­ny se masque la col­la­bo­ra­tion lit­té­raire entre deux frères : Joseph-Hen­ri-Hono­ré Boëx et Séra­phin-Jus­tin-Fran­çois Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille fran­çaise, hol­lan­daise et espa­gnole ins­tal­lée en Bel­gique. Ces ori­gines diverses, leur ins­tinct de curio­si­té, un âpre amour de la lutte — les Ros­ny étaient d’une rare vigueur mus­cu­laire —, leur han­tise de la pré­his­toire, et jusque la fas­ci­na­tion qu’exerçaient sur eux les terres inhos­pi­ta­lières et sau­vages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tri­bus indiennes qui han­taient encore les éten­dues loin­taines du Cana­da. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale; mais le des­tin les y fixa pour la vie et fit d’eux des pri­son­niers de ces villes tita­nesques que les Ros­ny allaient fouiller en pro­fon­deur, avec toute la pas­sion que sus­citent des contrées incon­nues, des contrées humaines et bru­tales. Ils péné­trèrent dans les fau­bourgs sor­dides; ils connurent les four­naises, les usines, les fabriques farouches et repous­santes, cra­chant leurs noires fumées dans le ciel, les dépo­toirs à perte de vue, autour des­quels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exal­tait les Ros­ny jusqu’aux larmes : «Le front contre sa vitre, il contem­plait le fau­bourg sinistre, les hautes che­mi­nées d’usine, avec l’impression d’une tue­rie lente et invin­cible. Aurait-on le temps de sau­ver les hommes?… De vastes espé­rances ba­layaient cette crainte»*. À jamais éga­rés des tri­bus indiennes, les regret­tant de tout cœur, les Ros­ny se conso­lèrent en créant une poé­tique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aus­si vierge, du remous de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le sif­fle­ment des sirènes, le reten­tis­se­ment des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aus­si reli­gieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puis­sant des tra­vailleurs, à la sor­tie des ate­liers, leur évo­qua les temps pri­mi­tifs où les pre­miers hommes se débat­taient dans des com­bats vio­lents contre les forces élé­men­taires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits pré­his­to­riques et scien­ti­fiques, puisqu’ils étu­dient et pré­voient «tout l’antique mys­tère»** des deve­nirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Ros­ny font voir que «la forêt vierge et les grandes indus­tries ne sont pas des choses oppo­sées, ce sont des choses ana­logues»; qu’un «mor­ceau de Paris, où s’entasse la gran­deur de nos sem­blables, doit faire pal­pi­ter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaff­house»***; que l’œuvre des hommes est non moins belle et mons­trueuse que celle de la nature — ou plu­tôt il est impos­sible de sépa­rer l’une de l’autre.

* «La Vague rouge». Haut

** «L’Aube du futur». Haut

*** «La Vague rouge». Haut

Rosny, «La Mort de la Terre et Autres Contes»

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

éd. Biblio­thèque natio­nale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de «La Mort de la Terre» et autres œuvres de Joseph-Hen­ri Ros­ny. Sous le pseu­do­nyme de Ros­ny se masque la col­la­bo­ra­tion lit­té­raire entre deux frères : Joseph-Hen­ri-Hono­ré Boëx et Séra­phin-Jus­tin-Fran­çois Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille fran­çaise, hol­lan­daise et espa­gnole ins­tal­lée en Bel­gique. Ces ori­gines diverses, leur ins­tinct de curio­si­té, un âpre amour de la lutte — les Ros­ny étaient d’une rare vigueur mus­cu­laire —, leur han­tise de la pré­his­toire, et jusque la fas­ci­na­tion qu’exerçaient sur eux les terres inhos­pi­ta­lières et sau­vages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tri­bus indiennes qui han­taient encore les éten­dues loin­taines du Cana­da. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale; mais le des­tin les y fixa pour la vie et fit d’eux des pri­son­niers de ces villes tita­nesques que les Ros­ny allaient fouiller en pro­fon­deur, avec toute la pas­sion que sus­citent des contrées incon­nues, des contrées humaines et bru­tales. Ils péné­trèrent dans les fau­bourgs sor­dides; ils connurent les four­naises, les usines, les fabriques farouches et repous­santes, cra­chant leurs noires fumées dans le ciel, les dépo­toirs à perte de vue, autour des­quels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exal­tait les Ros­ny jusqu’aux larmes : «Le front contre sa vitre, il contem­plait le fau­bourg sinistre, les hautes che­mi­nées d’usine, avec l’impression d’une tue­rie lente et invin­cible. Aurait-on le temps de sau­ver les hommes?… De vastes espé­rances ba­layaient cette crainte»*. À jamais éga­rés des tri­bus indiennes, les regret­tant de tout cœur, les Ros­ny se conso­lèrent en créant une poé­tique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aus­si vierge, du remous de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le sif­fle­ment des sirènes, le reten­tis­se­ment des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aus­si reli­gieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puis­sant des tra­vailleurs, à la sor­tie des ate­liers, leur évo­qua les temps pri­mi­tifs où les pre­miers hommes se débat­taient dans des com­bats vio­lents contre les forces élé­men­taires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits pré­his­to­riques et scien­ti­fiques, puisqu’ils étu­dient et pré­voient «tout l’antique mys­tère»** des deve­nirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Ros­ny font voir que «la forêt vierge et les grandes indus­tries ne sont pas des choses oppo­sées, ce sont des choses ana­logues»; qu’un «mor­ceau de Paris, où s’entasse la gran­deur de nos sem­blables, doit faire pal­pi­ter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaff­house»***; que l’œuvre des hommes est non moins belle et mons­trueuse que celle de la nature — ou plu­tôt il est impos­sible de sépa­rer l’une de l’autre.

* «La Vague rouge». Haut

** «L’Aube du futur». Haut

*** «La Vague rouge». Haut

Judith Gautier, «Œuvres complètes. Tome II»

éd. Classiques Garnier, coll. Bibliothèque du XIXᵉ siècle, Paris

éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Biblio­thèque du XIXe siècle, Paris

Il s’agit de «Fleurs d’Orient» et autres œuvres de Judith Gau­tier*, femme de lettres fran­çaise (XIXe-XXe siècle). Fille de Théo­phile Gau­tier, elle fut peut-être le chef-d’œuvre de son père. Ce der­nier façon­na cette âme d’enfant, comme on façonne l’argile, et l’embellit de toute la pure­té roma­nesque et de toute la chas­te­té fière dont il prô­nait le culte. De son salon, qui réunis­sait tout ce que Paris avait de poètes et de roman­ciers, il lui fit une sorte de ber­ceau, au fond duquel il se plut à la voir gran­dir. Enfin, il pré­dis­po­sa cette âme au rêve, en lui ouvrant les livres de l’orientalisme. En ce temps, l’Orient, soit comme image soit comme pen­sée, était deve­nu une occu­pa­tion géné­rale pour les savants autant que pour les artistes, comme explique Hugo** : «Les études orien­tales n’ont jamais été pous­sées si avant. Au siècle de Louis XIV, on était hel­lé­niste; main­te­nant on est orien­ta­liste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie». Très vite, Judith recon­nut l’Orient comme une seconde patrie, dont les images, les cadres, la musique, la sono­ri­té des noms vinrent empreindre toutes ses pen­sées, toutes ses rêve­ries. Chez les poètes de la Chine et chez les prêtres de l’Inde, elle décou­vrait sa phi­lo­so­phie cachée, sa propre phi­lo­so­phie, qu’elle ne s’était pas dite encore; et dans les récits de voyage au Japon, elle revoyait ses rêves et tout un Éden déjà presque fami­lier. Alors, elle peu­pla cet Éden d’amantes et d’amants aux cœurs aus­si purs que le sien et de nobles figures irréelles. Hugo, auquel elle envoya son pre­mier roman, écrit ceci depuis l’exil : «J’ai lu votre “Dra­gon impé­rial”. Quel art puis­sant et gra­cieux que le vôtre!… Aller en Chine, c’est presque aller dans la lune; vous nous faites faire ce voyage sidé­ral. On vous suit avec extase, et vous fuyez dans le bleu pro­fond du rêve, ailée et étoi­lée». Elle vécut dans un tel monde étoi­lé, à mesure qu’elle le créait. Du nôtre, elle ne connut rien ou n’en vou­lut rien connaître. «Paris est pour elle une capi­tale loin­taine qu’elle n’a même point le désir de visi­ter un jour. Les formes y manquent de splen­deur et de mys­tère; les mai­sons en sont grises; la foule en est terne… Elle ignore; mais par une intui­tive conscience de pro­phé­tesse, elle devine des lai­deurs qu’elle veut igno­rer, et s’en détourne comme d’un ruis­seau, pour évi­ter la boue… Elle est jalou­se­ment enfer­mée dans une sorte de cloître qu’elle a for­ti­fié d’indifférence», raconte Edmond Harau­court.

* Éga­le­ment connue sous le sur­nom de Judith Wal­ter, ain­si que sous le nom de femme mariée de Judith Men­dès (1866-1874). Haut

** «Les Orien­tales». Haut

Judith Gautier, «Œuvres complètes. Tome I»

éd. Classiques Garnier, coll. Bibliothèque du XIXᵉ siècle, Paris

éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Biblio­thèque du XIXe siècle, Paris

Il s’agit du «Dra­gon impé­rial» et autres œuvres de Judith Gau­tier*, femme de lettres fran­çaise (XIXe-XXe siècle). Fille de Théo­phile Gau­tier, elle fut peut-être le chef-d’œuvre de son père. Ce der­nier façon­na cette âme d’enfant, comme on façonne l’argile, et l’embellit de toute la pure­té roma­nesque et de toute la chas­te­té fière dont il prô­nait le culte. De son salon, qui réunis­sait tout ce que Paris avait de poètes et de roman­ciers, il lui fit une sorte de ber­ceau, au fond duquel il se plut à la voir gran­dir. Enfin, il pré­dis­po­sa cette âme au rêve, en lui ouvrant les livres de l’orientalisme. En ce temps, l’Orient, soit comme image soit comme pen­sée, était deve­nu une occu­pa­tion géné­rale pour les savants autant que pour les artistes, comme explique Hugo** : «Les études orien­tales n’ont jamais été pous­sées si avant. Au siècle de Louis XIV, on était hel­lé­niste; main­te­nant on est orien­ta­liste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie». Très vite, Judith recon­nut l’Orient comme une seconde patrie, dont les images, les cadres, la musique, la sono­ri­té des noms vinrent empreindre toutes ses pen­sées, toutes ses rêve­ries. Chez les poètes de la Chine et chez les prêtres de l’Inde, elle décou­vrait sa phi­lo­so­phie cachée, sa propre phi­lo­so­phie, qu’elle ne s’était pas dite encore; et dans les récits de voyage au Japon, elle revoyait ses rêves et tout un Éden déjà presque fami­lier. Alors, elle peu­pla cet Éden d’amantes et d’amants aux cœurs aus­si purs que le sien et de nobles figures irréelles. Hugo, auquel elle envoya son pre­mier roman, écrit ceci depuis l’exil : «J’ai lu votre “Dra­gon impé­rial”. Quel art puis­sant et gra­cieux que le vôtre!… Aller en Chine, c’est presque aller dans la lune; vous nous faites faire ce voyage sidé­ral. On vous suit avec extase, et vous fuyez dans le bleu pro­fond du rêve, ailée et étoi­lée». Elle vécut dans un tel monde étoi­lé, à mesure qu’elle le créait. Du nôtre, elle ne connut rien ou n’en vou­lut rien connaître. «Paris est pour elle une capi­tale loin­taine qu’elle n’a même point le désir de visi­ter un jour. Les formes y manquent de splen­deur et de mys­tère; les mai­sons en sont grises; la foule en est terne… Elle ignore; mais par une intui­tive conscience de pro­phé­tesse, elle devine des lai­deurs qu’elle veut igno­rer, et s’en détourne comme d’un ruis­seau, pour évi­ter la boue… Elle est jalou­se­ment enfer­mée dans une sorte de cloître qu’elle a for­ti­fié d’indifférence», raconte Edmond Harau­court.

* Éga­le­ment connue sous le sur­nom de Judith Wal­ter, ain­si que sous le nom de femme mariée de Judith Men­dès (1866-1874). Haut

** «Les Orien­tales». Haut

Wu Cheng’en, «La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome II»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de «(Mémoire de) La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» («Xiyou ji»*), très célèbre roman-fleuve chi­nois, dont le per­son­nage cen­tral est un Singe pèle­rin. «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» est, comme on le sait, une sorte de dédou­ble­ment ou de trans­po­si­tion bur­lesque de la péré­gri­na­tion vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuan­zang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination popu­laire chi­noise s’était empa­rée des exploits de ce moine en marche, par­ti avec sa canne pour seul com­pa­gnon, tra­ver­sant fleuves et monts, cour­bé sous le poids des cen­taines de soû­tras boud­dhiques qu’il rame­nait dans une hotte d’osier, tel Pro­mé­thée rap­por­tant le feu sacré dans la conca­vi­té d’un roseau. «Xuan­zang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et enten­du ce que nul autre n’a jamais vu et enten­du. Seul, il tra­ver­sa de vastes éten­dues sans che­min, fré­quen­tées seule­ment par des fan­tômes démo­niaques. Cou­ra­geu­se­ment il grim­pa sur de fabu­leuses mon­tagnes… tou­jours refroi­dies par des vents gla­cés et par des neiges éter­nelles… Main­te­nant, il est reve­nu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quan­ti­té de pré­cieux tré­sors. Il y a, là, six cent cin­quante-sept ouvrages sacrés… dont cer­tains sont rem­plis de charmes… capables de faire envo­ler les puis­sances invi­sibles du mal»**. Ses «Mémoires» et sa «Bio­gra­phie» devinrent la source d’inspiration de nom­breuses légendes qui, mêlées à des contes ani­ma­liers, s’enrichirent peu à peu de créa­tures sur­na­tu­relles et de pro­diges. Déjà dans la «Chan­te­fable de la quête des soû­tras par Xuan­zang des grands Tang» («Da Tang San­zang qu jing shi­hua»***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accom­pa­gnant le pèle­rin dans son voyage et contri­buant puis­sam­ment à sa réus­site — un Singe fabu­leux cal­qué, au moins en par­tie, sur le per­son­nage d’Hanumân dans le «Râmâyaṇa». Cer­taines pièces du théâtre des Yuan avaient aus­si pour sujet la quête des soû­tras. Et il exis­tait, sous ces mêmes Yuan, un roman inti­tu­lé «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest», mais qui est per­du, si l’on excepte un frag­ment dans la «Grande Ency­clo­pé­die Yongle»

* En chi­nois «西遊記». Autre­fois trans­crit «Xiyu­ji», «Hsi-yu chi», «Si you tsi», «Sy-yeou-ky» ou «Si yeou ki». Haut

** Dans Lévy, «Les Pèle­rins chi­nois en Inde», p. 362. Haut

*** En chi­nois «大唐三藏取經詩話». Haut

Wu Cheng’en, «La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome I»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de «(Mémoire de) La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» («Xiyou ji»*), très célèbre roman-fleuve chi­nois, dont le per­son­nage cen­tral est un Singe pèle­rin. «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» est, comme on le sait, une sorte de dédou­ble­ment ou de trans­po­si­tion bur­lesque de la péré­gri­na­tion vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuan­zang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination popu­laire chi­noise s’était empa­rée des exploits de ce moine en marche, par­ti avec sa canne pour seul com­pa­gnon, tra­ver­sant fleuves et monts, cour­bé sous le poids des cen­taines de soû­tras boud­dhiques qu’il rame­nait dans une hotte d’osier, tel Pro­mé­thée rap­por­tant le feu sacré dans la conca­vi­té d’un roseau. «Xuan­zang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et enten­du ce que nul autre n’a jamais vu et enten­du. Seul, il tra­ver­sa de vastes éten­dues sans che­min, fré­quen­tées seule­ment par des fan­tômes démo­niaques. Cou­ra­geu­se­ment il grim­pa sur de fabu­leuses mon­tagnes… tou­jours refroi­dies par des vents gla­cés et par des neiges éter­nelles… Main­te­nant, il est reve­nu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quan­ti­té de pré­cieux tré­sors. Il y a, là, six cent cin­quante-sept ouvrages sacrés… dont cer­tains sont rem­plis de charmes… capables de faire envo­ler les puis­sances invi­sibles du mal»**. Ses «Mémoires» et sa «Bio­gra­phie» devinrent la source d’inspiration de nom­breuses légendes qui, mêlées à des contes ani­ma­liers, s’enrichirent peu à peu de créa­tures sur­na­tu­relles et de pro­diges. Déjà dans la «Chan­te­fable de la quête des soû­tras par Xuan­zang des grands Tang» («Da Tang San­zang qu jing shi­hua»***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accom­pa­gnant le pèle­rin dans son voyage et contri­buant puis­sam­ment à sa réus­site — un Singe fabu­leux cal­qué, au moins en par­tie, sur le per­son­nage d’Hanumân dans le «Râmâyaṇa». Cer­taines pièces du théâtre des Yuan avaient aus­si pour sujet la quête des soû­tras. Et il exis­tait, sous ces mêmes Yuan, un roman inti­tu­lé «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest», mais qui est per­du, si l’on excepte un frag­ment dans la «Grande Ency­clo­pé­die Yongle»

* En chi­nois «西遊記». Autre­fois trans­crit «Xiyu­ji», «Hsi-yu chi», «Si you tsi», «Sy-yeou-ky» ou «Si yeou ki». Haut

** Dans Lévy, «Les Pèle­rins chi­nois en Inde», p. 362. Haut

*** En chi­nois «大唐三藏取經詩話». Haut

Malot, «Le Docteur Claude. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Doc­teur Claude» d’Hector Malot, roman­cier fran­çais (XIXe siècle), dont la grande mal­chance fut d’avoir sur­gi entre Bal­zac et Zola, deux génies qui firent de l’ombre au sien. «Mais par la puis­sance de son obser­va­tion, par sa com­pré­hen­sion de la vie, ses lumi­neuses et fécondes idées d’équité, de véri­té et d’humanité, par l’habile enchaî­ne­ment de ses récits… il est leur égal à tous deux», dit une jour­na­liste*, «et la pos­té­ri­té — si elle est juste et si elle en a le loi­sir — le met­tra à sa véri­table place, sur le même som­met qu’occupent l’historien de la “Comé­die humaine” et celui des “Rou­gon-Mac­quart”. Et puis, quel ferme et superbe carac­tère que Malot! Quel dés­in­té­res­se­ment!» Malot naquit en 1830 près de Rouen. Son père, qui était notaire, le des­ti­nait à la même car­rière. C’est miracle que les manuels de juris­pru­dence qu’il fai­sait ava­ler à son fils ne l’aient pas à jamais dégoû­té de la lec­ture. Heu­reu­se­ment, dans un gre­nier de la mai­son, jetés en tas, se trou­vaient de vieux clas­siques, qu’avait relé­gués là leur cou­ver­ture usée : le «Roland furieux» de l’Arioste; le «Gil Blas» de Lesage; un Molière com­plet; un tome de Racine. Et ceux-là, un jour que Malot en avait ouvert un au hasard, l’empêchèrent de croire que tous les livres étaient des manuels de juris­pru­dence. «Com­bien d’heures», dit-il**, «ils m’ont fait pas­ser sous l’ardoise sur­chauf­fée ou gla­cée, char­mé, ravi, l’esprit éveillé, l’imagination allu­mée par une étin­celle qui ne s’est pas éteinte! Sans eux, aurais-je jamais fait des romans? Je n’en sais rien. Mais ce que je sais bien, c’est qu’ils m’ont don­né l’idée d’en écrire pour ceux qui pou­vaient souf­frir, comme je l’avais souf­fert moi-même, le sup­plice des livres ennuyeux.»

* Séve­rine (pseu­do­nyme de Caro­line Rémy) dans Cim, «Le Dîner des gens de lettres», p. 23. Haut

** «Le Roman de mes romans», p. 24-25. Haut

Malot, «Le Docteur Claude. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Doc­teur Claude» d’Hector Malot, roman­cier fran­çais (XIXe siècle), dont la grande mal­chance fut d’avoir sur­gi entre Bal­zac et Zola, deux génies qui firent de l’ombre au sien. «Mais par la puis­sance de son obser­va­tion, par sa com­pré­hen­sion de la vie, ses lumi­neuses et fécondes idées d’équité, de véri­té et d’humanité, par l’habile enchaî­ne­ment de ses récits… il est leur égal à tous deux», dit une jour­na­liste*, «et la pos­té­ri­té — si elle est juste et si elle en a le loi­sir — le met­tra à sa véri­table place, sur le même som­met qu’occupent l’historien de la “Comé­die humaine” et celui des “Rou­gon-Mac­quart”. Et puis, quel ferme et superbe carac­tère que Malot! Quel dés­in­té­res­se­ment!» Malot naquit en 1830 près de Rouen. Son père, qui était notaire, le des­ti­nait à la même car­rière. C’est miracle que les manuels de juris­pru­dence qu’il fai­sait ava­ler à son fils ne l’aient pas à jamais dégoû­té de la lec­ture. Heu­reu­se­ment, dans un gre­nier de la mai­son, jetés en tas, se trou­vaient de vieux clas­siques, qu’avait relé­gués là leur cou­ver­ture usée : le «Roland furieux» de l’Arioste; le «Gil Blas» de Lesage; un Molière com­plet; un tome de Racine. Et ceux-là, un jour que Malot en avait ouvert un au hasard, l’empêchèrent de croire que tous les livres étaient des manuels de juris­pru­dence. «Com­bien d’heures», dit-il**, «ils m’ont fait pas­ser sous l’ardoise sur­chauf­fée ou gla­cée, char­mé, ravi, l’esprit éveillé, l’imagination allu­mée par une étin­celle qui ne s’est pas éteinte! Sans eux, aurais-je jamais fait des romans? Je n’en sais rien. Mais ce que je sais bien, c’est qu’ils m’ont don­né l’idée d’en écrire pour ceux qui pou­vaient souf­frir, comme je l’avais souf­fert moi-même, le sup­plice des livres ennuyeux.»

* Séve­rine (pseu­do­nyme de Caro­line Rémy) dans Cim, «Le Dîner des gens de lettres», p. 23. Haut

** «Le Roman de mes romans», p. 24-25. Haut