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Mot-clefphilosophes grecs

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Eunape, «Vies de philosophes et de sophistes. Tome II»

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris

Il s’agit des «Vies de phi­lo­sophes et de sophistes» («Bioi phi­lo­so­phôn kai sophis­tôn»*) d’Eunape de Sardes**, bio­graphe grec. Il naquit en 349 apr. J.-C. C’était un Orien­tal, un Grec d’Asie, et bien qu’il vécût dans l’Empire romain d’Orient, il ne se consi­dé­rait ni comme sujet de l’Empire ni encore moins comme chré­tien; car il fut éle­vé dans la reli­gion païenne et dans le poly­théisme tra­di­tion­nel des Hel­lènes. Tous les pen­seurs qui feront plus tard l’objet de ses «Vies» seront des païens de l’Orient, fidèles comme lui à une reli­gion et à une tra­di­tion expi­rantes. Eunape eut pour pre­mier maître le phi­lo­sophe Chry­santhe, son com­pa­triote et son parent par alliance***. Il apprit auprès de lui aus­si bien les œuvres des poètes que celles des phi­lo­sophes ou des ora­teurs. À quinze ans, il fit le voyage obli­gé de tout intel­lec­tuel d’alors à Athènes. Arri­vé malade et fié­vreux, il reçut une hos­pi­ta­li­té très géné­reuse dans la mai­son de Pro­hé­ré­sius, sophiste d’origine armé­nienne, qui le soi­gna comme son propre fils. Eunape lui voua en retour une affec­tion et une admi­ra­tion qu’il consi­gne­ra plus tard dans ses «Vies». Après un séjour de cinq ans à Athènes, il fut rap­pe­lé à Sardes par un ordre fami­lial : «une école de sophis­tique m’était offerte», dit-il****, «tous m’appelaient dans cette inten­tion». Ren­tré dans sa ville natale, il y retrou­va son pre­mier maître, Chry­santhe; et bien qu’il eût à ensei­gner les matières sophis­tiques à ses propres élèves durant la mati­née, il cou­rait dès le début de l’après-midi chez Chry­santhe, pour dis­cu­ter à ses côtés des doc­trines plus hautes et plus divines de la phi­lo­so­phie, lors de pro­me­nades très longues, mais très pro­fi­tables : «On oubliait qu’on avait mal aux pieds, tant on était ensor­ce­lé par ses expo­sés», dit-il*****. C’est pro­ba­ble­ment au cours d’une de ces pro­me­nades que Chry­santhe ins­ti­gua Eunape à com­po­ser une œuvre en l’honneur des phi­lo­sophes, des méde­cins et des sophistes célèbres dont il était le contem­po­rain ou qui avaient vécu peu avant lui. C’est de cette œuvre que je veux rendre compte ici. Elle nous est par­ve­nue en entier. Grosse de vingt-deux notices bio­gra­phiques, elle parle non des doc­trines de ces divers per­son­nages, mais des détails de leur vie — détails qui ne prennent un véri­table inté­rêt que par les indices qu’ils four­nissent, quel­que­fois très vagues, d’autres fois plus pré­cis, sur le carac­tère des temps et des hommes aux­quels ils se rap­portent : «Dans ces bio­gra­phies il faut dis­tin­guer deux par­ties : l’une, où l’auteur traite de temps et d’hommes qu’il ne connaît que par tra­di­tion; l’autre, où il parle de temps où il a vécu et d’hommes qu’il a vus et connus lui-même. Il glisse sur les pre­miers et ne s’arrête que sur les seconds. Il y a peu de choses sur Plo­tin; il y en a un peu plus sur Por­phyre; un peu plus encore sur Jam­blique; mais ensuite, les bio­gra­phies deviennent plus éten­dues», explique Vic­tor Cou­sin.

* En grec «Βίοι φιλοσόφων καὶ σοφιστῶν». Haut

** En grec Εὐνάπιος Σαρδιανός. Autre­fois trans­crit Euna­pius de Sardes. Haut

*** «Chry­santhe avait une épouse du nom de Méli­tè qu’il admi­rait plus que tout; elle était ma cou­sine», dit Eunape (VII, 48). Haut

**** X, 87. Haut

***** XXIII, 32. Haut

Eunape, «Vies de philosophes et de sophistes. Tome I»

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris

Il s’agit des «Vies de phi­lo­sophes et de sophistes» («Bioi phi­lo­so­phôn kai sophis­tôn»*) d’Eunape de Sardes**, bio­graphe grec. Il naquit en 349 apr. J.-C. C’était un Orien­tal, un Grec d’Asie, et bien qu’il vécût dans l’Empire romain d’Orient, il ne se consi­dé­rait ni comme sujet de l’Empire ni encore moins comme chré­tien; car il fut éle­vé dans la reli­gion païenne et dans le poly­théisme tra­di­tion­nel des Hel­lènes. Tous les pen­seurs qui feront plus tard l’objet de ses «Vies» seront des païens de l’Orient, fidèles comme lui à une reli­gion et à une tra­di­tion expi­rantes. Eunape eut pour pre­mier maître le phi­lo­sophe Chry­santhe, son com­pa­triote et son parent par alliance***. Il apprit auprès de lui aus­si bien les œuvres des poètes que celles des phi­lo­sophes ou des ora­teurs. À quinze ans, il fit le voyage obli­gé de tout intel­lec­tuel d’alors à Athènes. Arri­vé malade et fié­vreux, il reçut une hos­pi­ta­li­té très géné­reuse dans la mai­son de Pro­hé­ré­sius, sophiste d’origine armé­nienne, qui le soi­gna comme son propre fils. Eunape lui voua en retour une affec­tion et une admi­ra­tion qu’il consi­gne­ra plus tard dans ses «Vies». Après un séjour de cinq ans à Athènes, il fut rap­pe­lé à Sardes par un ordre fami­lial : «une école de sophis­tique m’était offerte», dit-il****, «tous m’appelaient dans cette inten­tion». Ren­tré dans sa ville natale, il y retrou­va son pre­mier maître, Chry­santhe; et bien qu’il eût à ensei­gner les matières sophis­tiques à ses propres élèves durant la mati­née, il cou­rait dès le début de l’après-midi chez Chry­santhe, pour dis­cu­ter à ses côtés des doc­trines plus hautes et plus divines de la phi­lo­so­phie, lors de pro­me­nades très longues, mais très pro­fi­tables : «On oubliait qu’on avait mal aux pieds, tant on était ensor­ce­lé par ses expo­sés», dit-il*****. C’est pro­ba­ble­ment au cours d’une de ces pro­me­nades que Chry­santhe ins­ti­gua Eunape à com­po­ser une œuvre en l’honneur des phi­lo­sophes, des méde­cins et des sophistes célèbres dont il était le contem­po­rain ou qui avaient vécu peu avant lui. C’est de cette œuvre que je veux rendre compte ici. Elle nous est par­ve­nue en entier. Grosse de vingt-deux notices bio­gra­phiques, elle parle non des doc­trines de ces divers per­son­nages, mais des détails de leur vie — détails qui ne prennent un véri­table inté­rêt que par les indices qu’ils four­nissent, quel­que­fois très vagues, d’autres fois plus pré­cis, sur le carac­tère des temps et des hommes aux­quels ils se rap­portent : «Dans ces bio­gra­phies il faut dis­tin­guer deux par­ties : l’une, où l’auteur traite de temps et d’hommes qu’il ne connaît que par tra­di­tion; l’autre, où il parle de temps où il a vécu et d’hommes qu’il a vus et connus lui-même. Il glisse sur les pre­miers et ne s’arrête que sur les seconds. Il y a peu de choses sur Plo­tin; il y en a un peu plus sur Por­phyre; un peu plus encore sur Jam­blique; mais ensuite, les bio­gra­phies deviennent plus éten­dues», explique Vic­tor Cou­sin.

* En grec «Βίοι φιλοσόφων καὶ σοφιστῶν». Haut

** En grec Εὐνάπιος Σαρδιανός. Autre­fois trans­crit Euna­pius de Sardes. Haut

*** «Chry­santhe avait une épouse du nom de Méli­tè qu’il admi­rait plus que tout; elle était ma cou­sine», dit Eunape (VII, 48). Haut

**** X, 87. Haut

***** XXIII, 32. Haut

Porphyre, «Vie de Pythagore»

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris

Il s’agit de Pytha­gore*, le pre­mier et peut-être le plus fas­ci­nant des savants grecs (VIe siècle av. J.-C.). Sa vie nous est connue par les bio­gra­phies publiées par Por­phyre**, Jam­blique*** et Dio­gène Laërce. Com­pi­la­teurs mal­adroits et dénués de cri­tique, Por­phyre et Jam­blique se sont acquit­tés de ce tra­vail avec hon­nê­te­té, mais ils ont écrit avec tant de répé­ti­tions, de contra­dic­tions et de déro­ga­tions à l’ordre natu­rel des faits, qu’on ne peut regar­der ce qu’ils ont fait que comme un col­lage de mor­ceaux qu’ils ont pris dans un grand nombre de bio­graphes aus­si mal­adroits qu’eux. Quant à Dio­gène Laërce, il a encore plus défi­gu­ré la vie et la doc­trine de ce grand sage en lui attri­buant des miracles, ou plu­tôt des tours de main, plus dignes d’un magi­cien ou d’un char­la­tan que d’un phi­lo­sophe. Et cepen­dant, quel homme que ce Pytha­gore! «Jamais aucun phi­lo­sophe n’a méri­té autant que lui de vivre dans la mémoire des hommes», dit Dio­dore de Sicile****. Ses contem­po­rains le met­taient au nombre des démons bien­fai­sants : les uns disaient qu’il était un des génies venus de la lune, les autres — un des dieux olym­piens appa­ru aux hommes sous une figure humaine. Car «lorsqu’il ten­dait toutes les forces de son esprit, sans peine il dis­cer­nait toutes choses en détail pour dix, pour vingt géné­ra­tions humaines», dit Empé­docle*****. Il pas­sa, dit-on******, la meilleure par­tie de sa vie à l’étranger, dans le secret des temples égyp­tiens et thraces à s’adonner aux spé­cu­la­tions géo­mé­triques et aux doc­trines du sys­tème du monde et de l’harmonie pla­né­taire, et à se faire ini­tier aux mys­tères des dieux, jusqu’au moment où, à cin­quante-six ans, il revint en Grèce. Il atti­ra tel­le­ment à lui l’attention uni­ver­selle, qu’une seule leçon qu’il fit à son débar­que­ment en Ita­lie conquit par son élo­quence plus de deux mille audi­teurs, dit-on*******. On fait, très jus­te­ment, du divin Pla­ton son héri­tier spi­ri­tuel et on rap­porte la tra­di­tion d’après laquelle ce der­nier se serait pro­cu­ré, à prix d’or, les livres secrets conser­vés par un des dis­ciples rui­nés de Pytha­gore********. Le fameux mythe de la caverne de Pla­ton, où seules les ombres, pro­je­tées sur le fond de la caverne, appa­raissent aux pri­son­niers — ce fameux mythe, dis-je, est d’origine pytha­go­ri­cienne. Au reste, Pytha­gore fut non seule­ment le pre­mier à s’être appe­lé lui-même «phi­lo­sophe» («amou­reux de la sagesse»), mais aus­si le pre­mier à ensei­gner que les âmes sont immor­telles et qu’elles ne font que chan­ger de condi­tions d’existence, en ani­mant suc­ces­si­ve­ment dif­fé­rents corps. Un jour, pas­sant à côté d’un chien qu’un jeune homme bat­tait avec beau­coup de cruau­té, il en eut pitié et s’exclama : «Arrête, cesse de frap­per! C’est mon ami [défunt], c’est son âme; je le recon­nais à sa voix»

* En grec Πυθαγόρας. Autre­fois trans­crit Pita­go­ras ou Pytha­go­ras. Haut

** En grec Πορφύριος. Né à Tyr, Por­phyre s’était d’abord appe­lé Mal­chos (Μάλχος), ce qui veut dire «roi» en syriaque. Ce nom parais­sant trop dur à l’oreille grecque, il le tra­dui­sit lui-même par celui de Basi­leus (Βασιλεύς), ce qui veut dire «roi» en grec. Mais on le sur­nom­ma fina­le­ment Por­phyre, par allu­sion au pig­ment fabri­qué dans sa ville natale et qui avait rap­port à la royau­té. Haut

*** En grec Ἰάμϐλιχος. Autre­fois trans­crit Iam­blique. Haut

**** En grec «γέγονε ἱστορίας ἄξιος, εἰ καί τις ἕτερος τῶν περὶ παιδείαν διατριψάντων». Haut

***** En grec «ὁππότε πάσῃσιν ὀρέξαιτο πραπίδεσσι, ῥεῖά γε τῶν ὄντων πάντων λεύσσεσκεν ἕκαστα καί τε δέκ’ ἀνθρώπων καί τ’ εἴκοσιν αἰώνεσσι». Haut

****** Jam­blique, sect. 19. Haut

******* Por­phyre, sect. 20. Haut

******** Jam­blique, sect. 199; Dio­gène Laërce, sect. 15. Haut

Jamblique, «Vie de Pythagore»

éd. Les Belles Lettres, coll. La Roue à livres, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. La Roue à livres, Paris

Il s’agit de Pytha­gore*, le pre­mier et peut-être le plus fas­ci­nant des savants grecs (VIe siècle av. J.-C.). Sa vie nous est connue par les bio­gra­phies publiées par Por­phyre**, Jam­blique*** et Dio­gène Laërce. Com­pi­la­teurs mal­adroits et dénués de cri­tique, Por­phyre et Jam­blique se sont acquit­tés de ce tra­vail avec hon­nê­te­té, mais ils ont écrit avec tant de répé­ti­tions, de contra­dic­tions et de déro­ga­tions à l’ordre natu­rel des faits, qu’on ne peut regar­der ce qu’ils ont fait que comme un col­lage de mor­ceaux qu’ils ont pris dans un grand nombre de bio­graphes aus­si mal­adroits qu’eux. Quant à Dio­gène Laërce, il a encore plus défi­gu­ré la vie et la doc­trine de ce grand sage en lui attri­buant des miracles, ou plu­tôt des tours de main, plus dignes d’un magi­cien ou d’un char­la­tan que d’un phi­lo­sophe. Et cepen­dant, quel homme que ce Pytha­gore! «Jamais aucun phi­lo­sophe n’a méri­té autant que lui de vivre dans la mémoire des hommes», dit Dio­dore de Sicile****. Ses contem­po­rains le met­taient au nombre des démons bien­fai­sants : les uns disaient qu’il était un des génies venus de la lune, les autres — un des dieux olym­piens appa­ru aux hommes sous une figure humaine. Car «lorsqu’il ten­dait toutes les forces de son esprit, sans peine il dis­cer­nait toutes choses en détail pour dix, pour vingt géné­ra­tions humaines», dit Empé­docle*****. Il pas­sa, dit-on******, la meilleure par­tie de sa vie à l’étranger, dans le secret des temples égyp­tiens et thraces à s’adonner aux spé­cu­la­tions géo­mé­triques et aux doc­trines du sys­tème du monde et de l’harmonie pla­né­taire, et à se faire ini­tier aux mys­tères des dieux, jusqu’au moment où, à cin­quante-six ans, il revint en Grèce. Il atti­ra tel­le­ment à lui l’attention uni­ver­selle, qu’une seule leçon qu’il fit à son débar­que­ment en Ita­lie conquit par son élo­quence plus de deux mille audi­teurs, dit-on*******. On fait, très jus­te­ment, du divin Pla­ton son héri­tier spi­ri­tuel et on rap­porte la tra­di­tion d’après laquelle ce der­nier se serait pro­cu­ré, à prix d’or, les livres secrets conser­vés par un des dis­ciples rui­nés de Pytha­gore********. Le fameux mythe de la caverne de Pla­ton, où seules les ombres, pro­je­tées sur le fond de la caverne, appa­raissent aux pri­son­niers — ce fameux mythe, dis-je, est d’origine pytha­go­ri­cienne. Au reste, Pytha­gore fut non seule­ment le pre­mier à s’être appe­lé lui-même «phi­lo­sophe» («amou­reux de la sagesse»), mais aus­si le pre­mier à ensei­gner que les âmes sont immor­telles et qu’elles ne font que chan­ger de condi­tions d’existence, en ani­mant suc­ces­si­ve­ment dif­fé­rents corps. Un jour, pas­sant à côté d’un chien qu’un jeune homme bat­tait avec beau­coup de cruau­té, il en eut pitié et s’exclama : «Arrête, cesse de frap­per! C’est mon ami [défunt], c’est son âme; je le recon­nais à sa voix»

* En grec Πυθαγόρας. Autre­fois trans­crit Pita­go­ras ou Pytha­go­ras. Haut

** En grec Πορφύριος. Né à Tyr, Por­phyre s’était d’abord appe­lé Mal­chos (Μάλχος), ce qui veut dire «roi» en syriaque. Ce nom parais­sant trop dur à l’oreille grecque, il le tra­dui­sit lui-même par celui de Basi­leus (Βασιλεύς), ce qui veut dire «roi» en grec. Mais on le sur­nom­ma fina­le­ment Por­phyre, par allu­sion au pig­ment fabri­qué dans sa ville natale et qui avait rap­port à la royau­té. Haut

*** En grec Ἰάμϐλιχος. Autre­fois trans­crit Iam­blique. Haut

**** En grec «γέγονε ἱστορίας ἄξιος, εἰ καί τις ἕτερος τῶν περὶ παιδείαν διατριψάντων». Haut

***** En grec «ὁππότε πάσῃσιν ὀρέξαιτο πραπίδεσσι, ῥεῖά γε τῶν ὄντων πάντων λεύσσεσκεν ἕκαστα καί τε δέκ’ ἀνθρώπων καί τ’ εἴκοσιν αἰώνεσσι». Haut

****** Jam­blique, sect. 19. Haut

******* Por­phyre, sect. 20. Haut

******** Jam­blique, sect. 199; Dio­gène Laërce, sect. 15. Haut

Diogène Laërce, «Vies et Doctrines des philosophes illustres»

éd. Librairie générale française, coll. La Pochothèque-Classiques modernes, Paris

éd. Librai­rie géné­rale fran­çaise, coll. La Pocho­thèque-Clas­siques modernes, Paris

Il s’agit d’un expo­sé de Dio­gène Laërce* (IIIe siècle apr. J.-C.) sur les «Vies, doc­trines et apoph­tegmes»** de quatre-vingt-quatre phi­lo­sophes grecs. À vrai dire, Dio­gène Laërce n’a qu’une connais­sance indi­recte de la phi­lo­so­phie, qu’il trouve dans des antho­lo­gies tar­dives et qu’il ramasse sans choix, sans exa­men, et avec ce faux air d’érudition qui est un des carac­tères de la médio­cri­té d’esprit. Non seule­ment les grandes étapes de la pen­sée grecque lui échappent, mais il ignore éga­le­ment les influences subies d’une école à l’autre. «On le sent», explique un tra­duc­teur***, «très sou­vent per­du, ne com­pre­nant les idées qu’à demi, émer­veillé par ce qu’il com­prend, l’expliquant alors pas à pas, avec des redites, sans faire grâce au lec­teur du moindre détail». Et cepen­dant, l’utilité d’un ouvrage ne se mesure pas tou­jours à sa régu­la­ri­té et sa gran­deur. Cette informe com­pi­la­tion, qui res­semble plus à un recueil d’historiettes qu’à une his­toire de la pen­sée, ren­ferme des maté­riaux d’un prix ines­ti­mable qu’on cher­che­rait vai­ne­ment ailleurs; elle retrace la pré­sence concrète et vivante des phi­lo­sophes, c’est-à-dire leurs saillies, leurs actions ingé­nieuses, leurs pointes d’esprit, «là où les idées et la vie se rejoignent dans une forme de sagesse au quo­ti­dien», comme dit Mme Marie-Odile Gou­let-Cazé****. Avec quelle net­te­té Dio­gène Laërce des­sine par exemple la figure d’Aris­tote! Quel por­trait pit­to­resque et fami­lier il en donne par une heu­reuse accu­mu­la­tion de maximes! Je ne sais laquelle est la plus riche de sens et la plus mémo­rable, du «Rien ne vieillit plus vite que la gra­ti­tude»***** ou de cette réponse du phi­lo­sophe à quelqu’un qui lui repro­chait d’avoir fait l’aumône à un fai­néant : «Ce n’est pas à l’homme que j’ai don­né, mais à son huma­ni­té»

* En grec Διογένης Λαέρτιος. Par­fois trans­crit Dio­gène Laërte, Dio­gène Laer­tien, Dio­genes Laër­tius ou Dio­gènes de Laërtes. Haut

** Le titre authen­tique de cet expo­sé est incon­nu : Sopa­tros d’Apamée le cite comme «Vies des phi­lo­sophes» («Φιλοσόφων Βίοι»), tan­dis que, dans le manus­crit de Paris, il porte l’intitulé «Vies et Sen­tences de ceux qui se sont illus­trés en phi­lo­so­phie, et (Recueil) des doc­trines pré­va­lant dans chaque école» («Βίοι καὶ Γνῶμαι τῶν ἐν φιλοσοφία εὐδοκιμησάντων, καὶ τῶν ἑκάστῃ αἱρέσει ἀρεσκόντων (Συναγωγή)»). Haut

*** M. Robert Genaille. Haut

**** p. 25. Haut

***** p. 572. Haut

Héraclite, «Fragments»

éd. Presses universitaires de France, coll. Épiméthée, Paris

éd. Presses uni­ver­si­taires de France, coll. Épi­mé­thée, Paris

Il s’agit de frag­ments d’un rou­leau que le phi­lo­sophe grec Héra­clite d’Éphèse* dépo­sa, au Ve siècle av. J.-C., dans le temple d’Artémis. On dis­pute sur la ques­tion de savoir si ce rou­leau était un trai­té sui­vi, ou s’il consis­tait en pen­sées iso­lées, comme celles que le hasard des cita­tions nous a conser­vées. Héra­clite s’y expri­mait, en tout cas, dans un style conden­sé, propre à éton­ner; il pre­nait à la fois le ton d’un pro­phète et le lan­gage d’un phi­lo­sophe; il ten­tait avec une rare audace de conci­lier l’unité («tout est un»**) et le chan­ge­ment («tout s’écoule»***). De là, cette épi­thète d’«obs­cur» si sou­vent acco­lée à son nom, mais qui ne me paraît pas moins exa­gé­rée, car : «Certes, la lec­ture d’Héraclite est d’un abord rude et dif­fi­cile. La nuit est sombre, les ténèbres sont épaisses; mais si un ini­tié te guide, tu ver­ras clair dans ce livre plus qu’en plein soleil»****. À cette appa­rente obs­cu­ri­té s’ajoutait chez Héra­clite un fond de hau­teur et de fier­té qui lui fai­sait mépri­ser presque tous les hommes. Il dédai­gnait même la socié­té des savants, et ce dédain était por­té si loin, qu’il leur criait des injures. Pour autant, il n’était pas un homme insen­sible, et quand il s’affligeait des mal­heurs qui forment l’existence humaine, les larmes lui mon­taient aux yeux. La tra­di­tion rap­porte qu’Héraclite mou­rut dans le temple d’Artémis où «il s’était reti­ré et jouait aux osse­lets avec des enfants»*****. Selon Frie­drich Nietzsche, s’il est vrai que l’on a vu ce sage par­ti­ci­per aux jeux bruyants des enfants, c’est qu’il pen­sait, en les obser­vant, à ce que per­sonne n’a pen­sé à cette occa­sion : il pen­sait au jeu du grand Enfant uni­ver­sel, c’est-à-dire Dieu : «Héra­clite», dit Nietzsche******, «n’a pas eu besoin des hommes, même pas pour accroître ses connais­sances. Tout ce qu’on pou­vait éven­tuel­le­ment apprendre en ques­tion­nant les hommes et tout ce que les autres sages s’étaient effor­cés d’obtenir… lui impor­tait peu. Il par­lait sans en faire grand cas de ces hommes qui inter­rogent, qui col­lec­tionnent, bref, de ces “his­to­riens”. “Je me suis cher­ché”*******, disait-il de lui-même en employant le mot qui défi­nit l’interprétation d’un oracle; comme s’il était le seul, lui et per­sonne d’autre, à véri­ta­ble­ment réa­li­ser et accom­plir le pré­cepte del­phique “Connais-toi toi-même”.»

* En grec Ἡράκλειτος ὁ Ἐφέσιος. Haut

** En grec «ἓν πάντα εἶναι». p. 23. Haut

*** En grec «πάντα ῥεῖ». p. 467. Haut

**** En grec «Μὴ ταχὺς Ἡρακλείτου ἐπ’ ὀμφαλὸν εἴλεε βίϐλον τοὐφεσίου· μάλα τοι δύσϐατος ἀτραπιτός. Ὄρφνη καὶ σκότος ἐστὶν ἀλάμπετον· ἢν δέ σε μύστης εἰσαγάγῃ, φανεροῦ λαμπρότερ’ ἠελίου». Ano­nyme dans «Antho­lo­gie grecque, d’après le manus­crit pala­tin». Haut

***** Dio­gène Laërce, «Vies et Doc­trines des phi­lo­sophes illustres». Haut

****** «La Phi­lo­so­phie à l’époque tra­gique des Grecs», p. 364. Haut

******* En grec «ἐδιζησάμην ἐμεωυτόν». p. 229. Haut