Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clefChristine Lévy : traducteur ou traductrice

Kôtoku, « L’Impérialisme : le spectre du XXe siècle »

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

Il s’agit du traité « L’Impérialisme : le monstre du XXe siècle » (« Nijûseiki no kaibutsu : teikokushugi » *) de Kôtoku Shûsui **, intellectuel japonais condamné à mort en 1910 pour attentat sur la personne de l’Empereur et exécuté en 1911. Fidèle disciple et biographe de Nakae Chômin, Kôtoku s’appuya, d’abord, sur les principes de la Révolution française avant de mettre toute sa foi dans le communisme libertaire et l’anarchie. Il rêvait le citoyen libre, s’épanouissant sans contrainte. À une époque où il n’y avait ni suffrage universel, ni assemblée représentative, et où un gouffre séparait le peuple de la politique, Kôtoku proposa « l’action directe » (« chokusetsu kôdô » ***), à savoir le mouvement direct des travailleurs sans l’intermédiaire des politiciens, comme moyen pour obtenir des droits ou simplement du pain. La répression d’État était alors très sévère, la conscience sociale — peu développée, et l’union entre travailleurs — presque inexistante ; d’autre part, une minorité dirigeante, constituée de militaristes et d’impérialistes, « entravait la vie de la majorité du peuple, faisait fondre toute son épargne, emportait des vies humaines pour bâtir un grand Empire » ****. Non seulement ce discours sur « l’action directe » fut déformé par les autorités, qui l’identifièrent avec un prétendu complot pour assassiner l’Empereur, mais il donna lieu à un des plus célèbres procès dans l’histoire du Japon moderne — le procès dit « Kôtoku jiken » ***** (« Affaire Kôtoku ») ou « Taigyaku jiken » ****** (« Affaire du crime de lèse-majesté ») — lequel fut mené au pas de charge, et aboutit à la condamnation à mort de Kôtoku ainsi que celle de ses sympathisants et de sa compagne Kanno Suga. Ordre fut également donné de retirer des bibliothèques son livre « L’Impérialisme : le monstre du XXe siècle », œuvre visionnaire qui avait précédé de plus de quinze ans celle de Lénine. Et plus tard, l’interdiction fut renouvelée sous l’occupation américaine de 1945 à 1952, preuve que cette œuvre n’avait rien perdu, ni de son tranchant, ni de son lustre, aux yeux des nouveaux censeurs venus instaurer la démocratie au Japon. Lisez la suite›

* En japonais « 廿世紀之怪物:帝国主義 ». Parfois transcrit « Ni jisseiki no kaibutsu » ou « Nijusseiki no kaibutsu ».

** En japonais 幸徳秋水.

*** En japonais 直接行動.

**** « L’Impérialisme : le spectre du XXe siècle », p. 163.

***** En japonais « 幸徳事件 ».

****** En japonais « 大逆事件 ».

Chômin, « Un An et demi • Un An et demi, suite »

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

Il s’agit d’« Un An et demi » (« Ichinen yûhan » *) et « Un An et demi, suite » (« Zoku ichinen yûhan » **) de Nakae Chômin ***, intellectuel japonais, chef de file des études françaises sous l’ère Meiji (XIXe siècle), surnommé « le Rousseau de l’Orient » ****. Il perdit son père, samouraï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Nagasaki, il y fit la rencontre des pères Louis Furet et Bernard Petitjean, venus dispenser dans cette ville portuaire un enseignement étonnamment large, allant de la grammaire française à l’artillerie navale. Attiré par les idées de la Révolution, cette « grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liberté et de l’égalité, et qui… réussit, pour la première fois, à fonder la politique sur les principes de la philosophie » *****, Chômin devint leur élève pendant deux ans. C’est sans doute sur les recommandations des saints pères qu’il partit pour Yokohama servir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de poursuivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut chargé de résumer des textes sur les institutions juridiques et politiques de la France, à l’heure où le jeune gouvernement japonais hésitait sur le modèle à suivre. Parallèlement à ce travail officiel, il traduisit pour le grand public le « Contrat social » de Rousseau, dont il fit même deux versions : l’une rédigée en japonais courant et destinée à être passée de main en main, et l’autre en chinois classique, langue des lettrés. Le « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme… » de Rousseau devint le leitmotiv d’un journal inauguré en 1881, qui allait avoir une audience extrêmement importante auprès des anciens samouraïs : « Le Journal de la liberté en Orient » (« Tôyô jiyû shimbun » ******). Le futur premier ministre, Saionji Kinmochi, en était le fondateur, et Chômin — le rédacteur en chef. L’amitié des deux hommes remontait à leur séjour à Paris. Le journal s’ouvrait par un article remarquable, où Chômin comparait le citoyen non libre « au bonsaï ou à la fleur élevée sous serre qui perd son parfum et sa couleur naturelle, et ne peut arriver à développer pleinement toute la richesse de son feuillage » ; tandis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, « embaume de tout son parfum et prend une couleur d’un vert sombre et profond ». Un mois après, la condamnation à des peines de prison de plusieurs journalistes accula le journal à cesser sa parution ; mais Chômin ne lâcha jamais le pinceau du combat. Lisez la suite›

* En japonais « 一年有半 ».

** En japonais « 続一年有半 ».

*** En japonais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Tokusuke, pour lequel on trouve deux graphies : 篤助 et 篤介.

**** En japonais 東洋のルソー.

***** Dans Shinya Ida, « La Révolution française vue par Nakaé Chômin ».

****** En japonais « 東洋自由新聞 ».

Chômin, « Dialogues politiques entre trois ivrognes »

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

Il s’agit de « Dialogues politiques entre trois ivrognes » * (« Sansuijin keirin mondô » **) de Nakae Chômin ***, intellectuel japonais, chef de file des études françaises sous l’ère Meiji (XIXe siècle), surnommé « le Rousseau de l’Orient » ****. Il perdit son père, samouraï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Nagasaki, il y fit la rencontre des pères Louis Furet et Bernard Petitjean, venus dispenser dans cette ville portuaire un enseignement étonnamment large, allant de la grammaire française à l’artillerie navale. Attiré par les idées de la Révolution, cette « grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liberté et de l’égalité, et qui… réussit, pour la première fois, à fonder la politique sur les principes de la philosophie » *****, Chômin devint leur élève pendant deux ans. C’est sans doute sur les recommandations des saints pères qu’il partit pour Yokohama servir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de poursuivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut chargé de résumer des textes sur les institutions juridiques et politiques de la France, à l’heure où le jeune gouvernement japonais hésitait sur le modèle à suivre. Parallèlement à ce travail officiel, il traduisit pour le grand public le « Contrat social » de Rousseau, dont il fit même deux versions : l’une rédigée en japonais courant et destinée à être passée de main en main, et l’autre en chinois classique, langue des lettrés. Le « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme… » de Rousseau devint le leitmotiv d’un journal inauguré en 1881, qui allait avoir une audience extrêmement importante auprès des anciens samouraïs : « Le Journal de la liberté en Orient » (« Tôyô jiyû shimbun » ******). Le futur premier ministre, Saionji Kinmochi, en était le fondateur, et Chômin — le rédacteur en chef. L’amitié des deux hommes remontait à leur séjour à Paris. Le journal s’ouvrait par un article remarquable, où Chômin comparait le citoyen non libre « au bonsaï ou à la fleur élevée sous serre qui perd son parfum et sa couleur naturelle, et ne peut arriver à développer pleinement toute la richesse de son feuillage » ; tandis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, « embaume de tout son parfum et prend une couleur d’un vert sombre et profond ». Un mois après, la condamnation à des peines de prison de plusieurs journalistes accula le journal à cesser sa parution ; mais Chômin ne lâcha jamais le pinceau du combat. Lisez la suite›

* Parfois traduit « Colloque politique de trois buveurs » ou « L’Entretien des trois buveurs sur le gouvernement de l’État ».

** En japonais « 三酔人経綸問答 ».

*** En japonais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Tokusuke, pour lequel on trouve deux graphies : 篤助 et 篤介.

**** En japonais 東洋のルソー.

***** Dans Shinya Ida, « La Révolution française vue par Nakaé Chômin ».

****** En japonais « 東洋自由新聞 ».

Saikaku, « Vie de Wankyû : roman »

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Picquier, Arles

Il s’agit du « Wankyû issei no monogatari » * (« Vie de Wankyû ») d’Ihara Saikaku **, marchand japonais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consacra entièrement à l’art du roman, où il devint un maître célèbre, et le plus habile des écrivains. À la naissance de Saikaku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les fortifications rasées des villes avaient fait place à des quartiers de distraction, où les bourgeois mettaient à la poursuite du plaisir l’opiniâtreté et la passion qu’ils avaient apportées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Saikaku, vaste fresque de ce « monde éphémère » (« ukiyo » ***), prend pour sujets les bourgeois, les acteurs, les guerriers, les courtisanes. Les portraits de celles-ci surtout, très remarquables et osés, allant jusqu’à l’indécence, font que l’on considère Saikaku comme un pornographe ; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contribué à faire de lui le plus populaire écrivain de son temps, mais qui n’est cependant qu’un masque, et le plus trompeur des masques, on verra un chroniqueur hors pair, lucide, mais plein d’humour, toujours à l’écoute du « cœur des gens de ce monde » (« yo no hitogokoro » ****) comme il dit lui-même *****. « Dans ses ouvrages aussi francs qu’enjoués, Saikaku [décrit] tous les hasards doux et amers [de ce] monde de l’impermanence et de l’illusion dénoncé dans les sermons des bonzes. Mais les héros de Saikaku ne tentent pas de lui échapper, ils mettent leur sagesse à s’en accommoder, et leur ironie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde voudront bien leur donner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Libertins ? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du libertinage occidental, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plaisirs, les héros de Saikaku n’ont pas à se [faire] scélérats », dit M. Maurice Pinguet Lisez la suite›

* En japonais « 椀久一世の物語 ».

** En japonais 井原西鶴. Autrefois transcrit Ihara Saïkakou.

*** En japonais « 浮世 ». Autrefois transcrit « oukiyo ».

**** En japonais « 世の人心 ».

***** Ihara Saikaku, « Saikaku oridome » (« Le Tissage interrompu de Saikaku »), inédit en français.