García Márquez, « L’Automne du patriarche : roman »

éd. B. Grasset, Paris

éd. B. Grasset, Paris

Il s’agit de « L’Automne du patriarche » (« El Otoño del patriarca ») de M. Gabriel García Márquez (XXe-XXIe siècle). Au point de départ des œuvres de M. García Márquez, il y a Macondo, ce village mythique de l’Amérique latine, qui ressemble bien à l’Aracataca réelle, sans l’être tout à fait — ce village qui, à l’origine, n’était qu’« une ruelle avec une rivière à l’une de ses extrémités »* et qui, suite à la fièvre bananière, aux puanteurs, à la voracité, à la corruption amenées par la United Fruit Company, se transforma en une de ces villes infâmes de Sodome et Gomorrhe « qui ont cessé de rendre service à la création »**. Vers 1910, quand les Yankees y débarquèrent pour la première fois, avec leurs langoureuses épouses portant de grands chapeaux de gaze, nul ne savait encore ce que ces nouveaux venus venaient y chercher. Dotés de moyens autrefois réservés à Dieu, les Yankees modifièrent le régime des pluies, précipitèrent le cycle des récoltes et firent sortir la rivière du lit qu’elle occupait depuis toujours. Et pour qu’ils pussent trouver dans cet endroit toute la dignité due à de beaux et riches seigneurs, et qu’ils n’eussent pas à endurer la chaleur, l’insalubrité, les privations du village, ils s’en bâtirent un autre, avec des rues bordées de palmiers, avec des maisons aux fenêtres grillagées, aux piscines bleu turquoise et aux pelouses pleines de cailles et de paons. Autour de ce paradis de rêve s’étendait, comme autour d’un poulailler, une clôture électrifiée, surprotégée par les rondes incessantes de Noirs armés de fusils et de chiens de garde. De l’autre côté, les campements où s’entassaient les milliers d’ouvriers de la compagnie bananière n’étaient que de minables abris à toit de palme, montés sur des pieux et sans murs où, la nuit, des nuées de moustiques achevaient la saignée des exploités. Pour ces ouvriers qui arrivaient sans maîtresses, les Yankees firent aménager des bordels encore plus vastes que le village, « et par un glorieux mercredi, ils firent venir tout un convoi d’inimaginables putains, femelles babyloniennes rompues à des procédés immémoriaux et pourvues de toutes sortes d’onguents et accessoires pour stimuler les désarmés, dégourdir les timides, assouvir les voraces »***. La putasserie s’étendit à certaines familles natives, dont les filles finirent par se vendre au contre-maître enjôleur pour quelques pesos.

À la même époque, les fonctionnaires locaux furent remplacés par des étrangers autoritaires, et aux forces de police fut substitué un escadron de sbires armés de machettes. Un jour, un vieil homme du village emmena son petit-fils âgé de sept ans prendre un rafraîchissement à l’une des voiturettes installées sur la place publique, et comme l’enfant buta, sans le vouloir, contre l’un des sbires, renversant la boisson sur son uniforme, le barbare le hacha menu, puis décapita d’un seul coup le grand-père qui voulait s’interposer. La grève générale éclata, les guerres civiles se succédèrent, et au moment où M. Gabriel Márquez, encore garçon, était à son poste d’observation dans la maison même où il vivait avec ses grands-parents, il ne restait de son Aracataca natale qu’un cadavre colonial en état de complet abandon et qui n’en finissait plus de se décomposer, « avec ses vieux colonels mourant à petit feu dans une arrière-cour, sous un dernier… bananier, et une impressionnante quantité de vierges sexagénaires oxydées, suant les derniers vestiges du sexe dans la touffeur des deux heures de l’après-midi »****.

il ne restait de son Aracataca natale qu’un cadavre colonial en état de complet abandon

Voici un passage qui donnera une idée du style de « L’Automne du patriarche » : « Peu avant la tombée de la nuit, au moment où nous finissions de débarrasser les salles des carcasses de vaches rongées par les vers et de mettre un peu d’ordre dans ce fabuleux capharnaüm, nous n’avions pas encore réussi à redonner au cadavre l’aspect de sa légende. Nous l’avions gratté avec des couteaux à écailler le poisson pour lui enlever ses rémoras de fonds marins, nous l’avions lavé au crésyl et aux cristaux pour éliminer les marbrures de la putréfaction, nous lui avions poudré le visage avec de l’amidon pour cacher les rapiéçages d’étoupe et les coulées de paraffine grâce auxquels nous avions pu rabibocher son visage picoré par des oiseaux de fumier, nous lui avions rendu la couleur de la vie à coups de fard et de rouge à lèvres, mais même les yeux de verre incrustés dans les orbites vides n’arrivaient pas à lui imposer la mine autoritaire qui lui manquait pour être exposé à la contemplation des foules »*****.

Téléchargez ces enregistrements sonores au format M4A

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • Juan Gustavo Cobo Borda, « À la rencontre de García Márquez » (éd. Espaces 24, Montpellier)
  • Gabriel García Márquez, « Une Odeur de goyave : entretiens avec Plinio Mendoza » (éd. P. Belfond, coll. Entretiens, Paris)
  • Dasso Saldívar, « García Márquez : voyage à la source » (éd. Le Grand Miroir, coll. Une Vie, Bruxelles).

* En espagnol « un callejón con un río en un extremo ». Haut

** En espagnol « que han dejado de prestar servicio a la creación ». Haut

*** En espagnol « y un miércoles de gloria, llevaron un tren cargado de putas inverosímiles, hembras babilónicas adiestradas en recursos inmemoriales, y provistas de toda clase de ungüentos y dispositivos para estimular a los inermes, despabilar a los tímidos, saciar a los voraces ». Haut

**** En espagnol « con sus viejos coroneles muriéndose en el traspatio, bajo la última mata de banano, y una impresionante cantidad de vírgenes de sesenta años, oxidadas, sudando los últimos vestigios del sexo bajo el sopor de las dos de la tarde ». Haut

***** p. 199. Haut