Aller au contenu

Saadi, «“Gulistan”, le Jardin des roses»

éd. Seghers, Paris

éd. Seghers, Paris

Il s’agit du «Gulis­tan»*Le Jar­din des roses») de Saa­di**, le prince des mora­listes per­sans, l’écrivain de l’Orient qui s’accorde le mieux, je crois, avec les goûts de la vieille Europe par son inal­té­rable bon sens, par la finesse et la faci­li­té élé­gante qui carac­té­risent toute son œuvre, par la sagesse indul­gente avec laquelle il raille les tra­vers des hommes et blâme dou­ce­ment leurs folies. Saa­di naquit à Chi­raz l’an 1184 apr. J.-C. Il per­dit ses parents de bonne heure et les pleu­ra digne­ment, à en juger par ce qu’il dit sur les orphe­lins, qui lui ins­pi­rèrent quelques-uns de ses accents les plus émus : «Étends ton ombre tuté­laire sur la tête de l’orphelin… arrache l’épine qui le blesse. Ne connais-tu pas l’étendue de son mal­heur? L’arbrisseau arra­ché de ses racines peut-il encore se cou­vrir de feuillage? Quand tu vois un orphe­lin bais­ser tris­te­ment la tête… ne laisse pas cou­ler ses larmes; ce sont des larmes qui font trem­bler le trône de Dieu. Sèche avec bon­té ses yeux humides, essuie pieu­se­ment la pous­sière qui ter­nit son visage. Il a per­du l’ombre qui pro­té­geait sa tête»***. L’orphelin Saa­di par­tit pour Bag­dad, où il sui­vit les cours de Soh­ra­ver­di, cheikh non moins célèbre par ses ten­dances mys­tiques que par son éru­di­tion : «Ce cheikh véné­ré, mon guide spi­ri­tuel… pas­sait la nuit en orai­son et dès l’aube il ser­rait soi­gneu­se­ment son tapis de prière (sans l’étaler aux regards)… Je me sou­viens que la pen­sée ter­ri­fiante de l’enfer avait tenu éveillé ce saint homme pen­dant une nuit entière; le jour venu, je l’entendis qui mur­mu­rait ces mots : “Que ne m’est-il per­mis d’occuper à moi seul tout l’enfer, afin qu’il n’y ait plus de place pour d’autres dam­nés que moi!”»**** Ce fut peu de temps après avoir ter­mi­né ses études que Saa­di com­men­ça cette vie de voyages qui était une sorte d’initiation impo­sée aux dis­ciples spi­ri­tuels du sou­fisme. La faci­li­té avec laquelle les adeptes de cette doc­trine allaient d’un bout à l’autre du monde musul­man, la curio­si­té natu­relle à son jeune âge, le peu de sûre­té de son pays natal, toutes ces causes déter­mi­nèrent Saa­di à s’éloigner de la Perse pen­dant de longues années. Il par­cou­rut l’Asie Mineure, l’Égypte et l’Inde; il éprou­va les nom­breux avan­tages des voyages qui «réjouissent l’esprit, pro­curent des pro­fits, font voir des mer­veilles, entendre des choses sin­gu­lières, par­cou­rir du pays, conver­ser avec des amis, acqué­rir des digni­tés et de bonnes manières… C’est ain­si que les sou­fis ont dit : “Tant que tu restes comme un otage dans ta bou­tique ou ta mai­son, jamais, ô homme vain, tu ne seras un homme. Pars et par­cours le monde avant le jour fatal où tu le quit­te­ras”»*****.

* En per­san «گلستان». Par­fois trans­crit «Golis­tan», «Gules­tan» ou «Goles­tân». Haut

** En per­san سعدی. Par­fois trans­crit Sa’dy, Sah­dy, Sadi ou Sa‘di. Haut

*** «Le “Bous­tan”, ou Ver­ger», p. 100. Haut

**** id. p. 107. Haut

***** «“Gulis­tan”, le Jar­din des roses», p. 81. Haut

Hara, «Hiroshima, fleurs d’été : récits»

éd. Actes Sud, coll. Babel, Montréal

éd. Actes Sud, coll. Babel, Mont­réal

Il s’agit de la tri­lo­gie «Nat­su no hana»*Fleurs d’été») de M. Tami­ki Hara**, écri­vain japo­nais, un des irra­diés de Hiro­shi­ma, qui décri­vit cette ville dis­pa­rue sans lais­ser de traces, sinon une couche plate de décombres, de choses tor­dues, cre­vées, humi­liées. M. Hara naquit à Hiro­shi­ma en 1905. Enfant, on le voyait à l’écart, sombre, taci­turne, un peu sau­vage. Il vivait en dedans de soi et pour soi. Les jeux même de son âge ne le ten­taient pas; il avait de la mal­adresse quand il fal­lait s’y prê­ter, et ses cama­rades finirent par le lais­ser à son carac­tère dif­fi­cile et à son ori­gi­na­li­té. Jusqu’à l’âge de vingt-huit ans, il vécut dans une sorte d’isolement dont il ne par­vint à se sous­traire qu’en épou­sant Mlle Sadae Nagai, native elle aus­si de Hiro­shi­ma. Sadae devint son lien avec le monde; elle par­lait en son nom et l’assistait à chaque pas. Il rêvait déjà d’une heu­reuse vieillesse auprès d’elle; mais le sort lui enviait ce bon­heur, et Sadae tom­ba gra­ve­ment malade de la tuber­cu­lose : «Lorsque ma sœur fut admise à l’hôpital, Hara pas­sait la voir tous les deux jours», dit le frère de Sadae***. «Beau temps ou mau­vais temps, il ne man­quait jamais sa visite… Je ne doute pas qu’il serait venu tous les jours si c’était pos­sible, mais il avait un tra­vail… Dans la chambre d’hôpital, il ne disait presque rien. Il s’assoyait sim­ple­ment au che­vet de sa femme, en la dévi­sa­geant fixe­ment ou en éplu­chant un fruit». Le 4 août 1945, M. Hara par­tit mettre sur la tombe de sa femme un bou­quet de «fleurs d’été» (d’où le titre); le sur­len­de­main, la bombe ato­mique était lar­guée. Et «dans le grand silence de la ville alors déser­tée», pour reprendre un mot de M. Albert Camus****, il fit vœu de ne plus vivre pour soi, mais pour don­ner voix aux vic­times de la plus for­mi­dable rage de des­truc­tion dont les hommes eussent fait preuve.

* En japo­nais «夏の花». Haut

** En japo­nais 原民喜. Haut

*** Dans Eiji Kokai, «Hara Tami­ki : shi­jin no shi» («Tami­ki Hara : la mort d’un poète»), inédit en fran­çais. Haut

**** «La Peste», ch. 2. Lors du for­mi­dable concert que la radio, les jour­naux et les agences d’information déclen­chèrent au sujet de la bombe ato­mique, le plus indi­gné des édi­to­ria­listes fran­çais fut M. Camus, auteur d’un papier paru le 8 août 1945 à la une de «Com­bat» : «Des jour­naux amé­ri­cains, anglais et fran­çais se répandent en dis­ser­ta­tions élé­gantes sur l’avenir, le pas­sé, les inven­teurs, le coût, la voca­tion paci­fique et les effets guer­riers, les consé­quences poli­tiques et même le carac­tère indé­pen­dant de la bombe ato­mique. Nous nous résu­me­rons en une phrase : la civi­li­sa­tion méca­nique vient de par­ve­nir à son der­nier degré de sau­va­ge­rie. Il va fal­loir choi­sir, dans un ave­nir plus ou moins proche, entre le sui­cide col­lec­tif ou l’utilisation intel­li­gente des conquêtes scien­ti­fiques». Haut

Saikaku, «Vie d’une amie de la volupté : roman de mœurs paru en 1686»

éd. Gallimard-UNESCO, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard-UNES­CO, coll. Connais­sance de l’Orient, Paris

Il s’agit du «Kôsho­ku ichi­dai onna»*Vie d’une amie de la volup­té»**) d’Ihara Sai­ka­ku***, mar­chand japo­nais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consa­cra à l’art du roman, où il devint un maître incon­tes­té, et le plus habile des écri­vains. On com­pare la viva­ci­té et la rapi­di­té de son style à celles que l’on éprouve en des­cen­dant un tor­rent dans une barque. À la nais­sance de Sai­ka­ku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les for­ti­fi­ca­tions rasées des villes avaient fait place à des quar­tiers de dis­trac­tion, où les bour­geois met­taient à la pour­suite du plai­sir l’opiniâtreté et la pas­sion qu’ils avaient autre­fois appor­tées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Sai­ka­ku, vaste fresque de ce «monde flot­tant» («ukiyo»****), prend pour sujets les mar­chands, les ven­deurs, les fabri­cants de ton­neaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guer­riers, les cour­ti­sanes. Les por­traits de celles-ci sur­tout, très remar­quables et osés, allant jusqu’à la vul­ga­ri­té, font que l’on consi­dère Sai­ka­ku comme un por­no­graphe; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contri­bué à faire de lui le plus popu­laire écri­vain de son temps, mais qui n’est cepen­dant qu’un masque, et le plus trom­peur des masques, on ver­ra un psy­cho­logue hors pair, lucide, mais plein d’humour, tou­jours à l’écoute du «cœur des gens de ce monde» («yo no hito-goko­ro»*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Mura­sa­ki-shi­ki­bu. «Dans ses ouvrages aus­si francs qu’enjoués, Sai­ka­ku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénon­cé dans les ser­mons des bonzes. Mais les héros de Sai­ka­ku ne tentent pas de lui échap­per, ils mettent leur sagesse à s’en accom­mo­der, et leur iro­nie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde vou­dront bien leur don­ner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Liber­tins? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du liber­ti­nage occi­den­tal, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plai­sirs, les héros de Sai­ka­ku n’ont pas à se [faire] scé­lé­rats», dit M. Mau­rice Pin­guet

* En japo­nais «好色一代女». Autre­fois trans­crit «Kôsho­kou-itchi­daï-onna» Haut

** Par­fois tra­duit «Une Femme de volup­té». Haut

*** En japo­nais 井原西鶴. Autre­fois trans­crit Iha­ra Saï­ka­kou. Haut

**** En japo­nais «浮世». Autre­fois trans­crit «oukiyo». Haut

***** En japo­nais «世の人心». Haut

****** Iha­ra Sai­ka­ku, «Sai­ka­ku ori­dome» («Le Tis­sage inter­rom­pu de Sai­ka­ku»), inédit en fran­çais. Haut

Kawabata, «Romans et Nouvelles»

éd. Librairie générale française, coll. La Pochothèque-Classiques modernes, Paris

éd. Librai­rie géné­rale fran­çaise, coll. La Pocho­thèque-Clas­siques modernes, Paris

Il s’agit du «Pays de neige» («Yuki­gu­ni»*) et autres œuvres de Yasu­na­ri Kawa­ba­ta**, écri­vain japo­nais qui mérite d’être pla­cé au plus haut som­met de la lit­té­ra­ture moderne. «Vos romans sont si grands, si sublimes, que dans ma peti­tesse je ne puis que les véné­rer de loin, comme le jeune ber­ger qui, regar­dant les cimes bleues des Alpes à l’horizon, rêve du jour où il sera en mesure d’escalader même la plus haute», dit M. Yukio Mishi­ma dans une lettre adres­sée à celui qui fut pour lui le maître et l’ami***. Kawa­ba­ta naquit en 1899. Son père, méde­cin let­tré, mou­rut de tuber­cu­lose en 1901; sa mère, sa grand-mère et sa sœur dis­pa­rurent à leur tour, empor­tées par la même mala­die. Il fut recueilli chez son grand-père aveugle, son der­nier et unique parent. Là, dans un vil­lage de cin­quante et quelques habi­ta­tions, il pas­sa une enfance soli­taire, toute de silence et de mélan­co­lie. Levé à l’aube, il devait aider son grand-père à satis­faire ses fonc­tions natu­relles, tiraillé entre la com­pas­sion et le dégoût. Puis, il mon­tait sur un arbre du jar­din et, assis entre les grandes branches, il lisait «jusqu’à ce que vînt à pas­ser une voi­ture ou un chien qui aboyait»****; ou alors, un car­net à la main, il écri­vait à ses parents défunts des lettres d’une éru­di­tion et d’une matu­ri­té de pen­sée qu’on s’étonne de ren­con­trer chez un enfant : «Père, vous vous êtes levé de votre lit de mort pour nous lais­ser, à moi et à ma sœur encore inno­cente, une sorte de tes­ta­ment écrit. Vous avez tra­cé les idéo­grammes de “Chas­te­té” pour ma sœur, et de “Prends garde à toi” pour moi-même… Tan­dis que j’écris cette lettre, il me vient à l’esprit cette phrase de Jean Coc­teau :

Gra­vez votre nom dans un arbre
Qui pous­se­ra jusqu’au nadir;
Un arbre vaut mieux que le marbre,
Car on y voit les noms gran­dir.

En fait, le poème reste un peu obs­cur… Mais si l’on arrive tout sim­ple­ment à gra­ver son nom dans le cœur d’un enfant ou d’un être aimé, ce nom ne gran­di­ra-t-il pas, fina­le­ment, lui aus­si?»

* En japo­nais «雪国». Haut

** En japo­nais 川端康成. Haut

*** «Cor­res­pon­dance», p. 61-62. Haut

**** «L’Adolescent : récits auto­bio­gra­phiques», p. 45. Haut

Botev, «Œuvres choisies»

éd. en Langues étrangères, Sofia

éd. en Langues étran­gères, Sofia

Il s’agit de l’œuvre de Hris­to Botev*, révo­lu­tion­naire bul­gare et poète de pre­mier ordre, mort sous les coups des Turcs en 1876. Il n’a lais­sé qu’une ving­taine de poèmes, mais qui se sont envo­lés en chan­tant tout au-des­sus de la Bul­ga­rie, dont ils sont deve­nus le soleil qui l’illumine — elle et les esprits libres tra­vaillant à sa libé­ra­tion. M. Ilia Béch­kov écrit à Paris : «Pour­quoi chan­tons-nous les chan­sons de Botev, tan­dis que des fris­sons par­courent notre corps? Qu’avons-nous reçu de ses faibles mains pour que notre gra­ti­tude envers lui devienne si grande, et que nous soyons si impuis­sants devant elle?… Sans Botev, il n’y a pas de Bul­ga­rie! Sur cette terre d’esclaves, il est deve­nu le ciel… Même dans les jours les plus nua­geux et les plus ora­geux, la terre bul­gare aura son soleil — Botev!»** C’est qu’à tra­vers ses poèmes, Botev a légué aux géné­ra­tions futures un tes­ta­ment de liber­té et de jus­tice à réa­li­ser — tes­ta­ment si riche d’idéals qu’il forme un tré­sor inta­ris­sable et se renou­ve­lant tou­jours où les Bul­gares puisent encore aujourd’hui. L’époque de Botev peut se résu­mer en quelques mots : escla­vage natio­nal, oppres­sion poli­tique, lutte sociale. La grande conscience qu’a Botev du ter­rible et du tra­gique de cette époque se répand à tra­vers toute son œuvre. Déjà ses pre­miers poèmes tracent un tableau sai­sis­sant des mal­heurs popu­laires : les chaînes grondent sour­de­ment; la sueur des fronts coule sur les pierres tom­bales; la croix s’enfonce en plein milieu des chairs vives du peuple***; la rouille ronge les os. Dans «À mon pre­mier amour»****, Botev condamne réso­lu­ment toute indif­fé­rence devant ces mal­heurs et tout retran­che­ment dans un bon­heur pri­vé, déta­ché du des­tin col­lec­tif :

«Ta voix est belle, tu es jeune,
Mais entends-tu chan­ter les bois?
Entends-tu san­glo­ter les pauvres?
…Toi chante donc un chant pareil,
Un chant de dou­leur, jeune fille :
Com­ment le frère vend le frère,
Com­ment dépé­rit la jeu­nesse,
Chante les larmes de la veuve,
Les petits enfants sans foyer!
Chante ou tais-toi, ou bien va-t’en!
»

* En bul­gare Христо Ботев (ou Ботьов). Autre­fois trans­crit Chris­to Boteff (ou Botyoff), Chris­to Botev (ou Botyov), Khris­to Botev (ou Botyov) ou Hris­to Bot­jov. Haut

** «За Ботев» («À pro­pos de Botev»), inédit en fran­çais. Haut

*** Allu­sion à la tyran­nie du cler­gé grec, qui avait pris à tâche d’anéantir tout ce qui avait nom bul­gare. Haut

**** En bul­gare «До моето първо либе». Haut

Pham Duy Khiêm, «La Jeune Femme de Nam Xuong»

éd. Taupin, Hanoï

éd. Tau­pin, Hanoï

Il s’agit de «La Jeune Femme de Nam Xuong» de M. Pham Duy Khiêm*, écri­vain viet­na­mien d’expression fran­çaise. Né en 1908, orphe­lin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses efforts assi­dus de rem­por­ter, au lycée Albert-Sar­raut de Hanoï, tous les prix d’excellence. Après le bac­ca­lau­réat clas­sique, qu’il fut le pre­mier Viet­na­mien à pas­ser, il par­tit en France ter­mi­ner ses études, en pauvre bour­sier. Sa situa­tion d’étudiant sans foyer, ori­gi­naire des colo­nies, eut un contre­coup affec­tif à tra­vers un amour impos­sible avec une jeune Pari­sienne nom­mée Syl­vie. Sous le pseu­do­nyme de Nam Kim, il évo­qua avec beau­coup de sen­si­bi­li­té dans «Nam et Syl­vie» la nais­sance de cette pas­sion qui parais­sait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour débou­cha sur­tout sur un atta­che­ment immuable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne ren­tra au Viêt-nam qu’avec une lourde appré­hen­sion, presque une angoisse, qu’il faut être né sur un sol étran­ger pour com­prendre : «Aucun homme», dit-il**, «ne peut, sans une cer­taine mélan­co­lie, s’éloigner pour tou­jours peut-être d’un lieu où il a beau­coup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Paris. Si par la même occa­sion il se sépare de ses années d’étudiant et de sa jeu­nesse, ce n’est pas une tris­tesse vague qu’il res­sent, mais un déchi­re­ment secret». À la veille de la Seconde Guerre, par un geste que plu­sieurs de ses com­pa­triotes prirent très mal et que peu d’entre eux imi­tèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée fran­çaise. Ses amis lui écri­virent pour lui en deman­der les rai­sons; il les expo­sa dans «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine» : «Il y a péril, un homme se lève — pour­quoi lui deman­der des rai­sons? C’est plu­tôt à ceux qui se tiennent cois à four­nir les rai­sons qu’ils auraient pour s’abstenir», dit-il***. «Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie mili­taire; mais nous sommes en guerre, et je ne sau­rais demeu­rer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et Annam. Il s’agit seule­ment de savoir la place d’un [homme] comme moi, en ce moment. Elle est ici; et je dois l’occuper, quelque dan­ge­reuse qu’elle soit».

* En viet­na­mien Phạm Duy Khiêm. Haut

** «Nam et Syl­vie», p. 3. Haut

*** «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine», p. 12 & 120. Haut

Pham Duy Khiêm, «Légendes des terres sereines»

éd. Mercure de France, Paris

éd. Mer­cure de France, Paris

Il s’agit des «Légendes des terres sereines» de M. Pham Duy Khiêm*, écri­vain viet­na­mien d’expression fran­çaise. Né en 1908, orphe­lin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses efforts assi­dus de rem­por­ter, au lycée Albert-Sar­raut de Hanoï, tous les prix d’excellence. Après le bac­ca­lau­réat clas­sique, qu’il fut le pre­mier Viet­na­mien à pas­ser, il par­tit en France ter­mi­ner ses études, en pauvre bour­sier. Sa situa­tion d’étudiant sans foyer, ori­gi­naire des colo­nies, eut un contre­coup affec­tif à tra­vers un amour impos­sible avec une jeune Pari­sienne nom­mée Syl­vie. Sous le pseu­do­nyme de Nam Kim, il évo­qua avec beau­coup de sen­si­bi­li­té dans «Nam et Syl­vie» la nais­sance de cette pas­sion qui parais­sait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour débou­cha sur­tout sur un atta­che­ment immuable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne ren­tra au Viêt-nam qu’avec une lourde appré­hen­sion, presque une angoisse, qu’il faut être né sur un sol étran­ger pour com­prendre : «Aucun homme», dit-il**, «ne peut, sans une cer­taine mélan­co­lie, s’éloigner pour tou­jours peut-être d’un lieu où il a beau­coup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Paris. Si par la même occa­sion il se sépare de ses années d’étudiant et de sa jeu­nesse, ce n’est pas une tris­tesse vague qu’il res­sent, mais un déchi­re­ment secret». À la veille de la Seconde Guerre, par un geste que plu­sieurs de ses com­pa­triotes prirent très mal et que peu d’entre eux imi­tèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée fran­çaise. Ses amis lui écri­virent pour lui en deman­der les rai­sons; il les expo­sa dans «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine» : «Il y a péril, un homme se lève — pour­quoi lui deman­der des rai­sons? C’est plu­tôt à ceux qui se tiennent cois à four­nir les rai­sons qu’ils auraient pour s’abstenir», dit-il***. «Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie mili­taire; mais nous sommes en guerre, et je ne sau­rais demeu­rer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et Annam. Il s’agit seule­ment de savoir la place d’un [homme] comme moi, en ce moment. Elle est ici; et je dois l’occuper, quelque dan­ge­reuse qu’elle soit».

* En viet­na­mien Phạm Duy Khiêm. Haut

** «Nam et Syl­vie», p. 3. Haut

*** «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine», p. 12 & 120. Haut

«La forêt se mit à pleurer : chansons populaires bulgares»

éd. électronique

éd. élec­tro­nique

Il s’agit d’une antho­lo­gie des chan­sons tra­di­tion­nelles de la Bul­ga­rie, chan­sons qui res­tent encore de nos jours — mal­gré la moder­ni­sa­tion à marche for­cée — une réa­li­té musi­cale vivante dans ce pays, une part sacrée de la vie quo­ti­dienne du peuple. Humbles comme la plaine du Danube, mas­sives comme les Rho­dopes ou comme le Bal­kan et durables comme eux, ces chan­sons ont habillé et habillent encore la parole de l’homme bul­gare, afin qu’elle soit pré­ser­vée à tra­vers les âges, afin que pas un mot ne soit per­du. Les enfants les entonnent tout comme leurs mères; les aînés tout comme leurs petits-enfants, avec la voix unie du peuple. Dans ce chant pur, dans cette parole sage, joies et dou­leurs natio­nales, confes­sions et espé­rances popu­laires se réunissent en une seule, pareilles aux ruis­seaux et aux rivières qui se fondent dans la mer. C’est pour­quoi les chan­teurs et chan­teuses chantent avec révé­rence et sim­pli­ci­té, insis­tant sur chaque vers, moins pour se diver­tir et diver­tir les autres, que pour expri­mer le res­pect et la gra­ti­tude du peuple entier. Seul un fils ingrat, seul un homme sans pitié peut détour­ner ses oreilles, son cœur et son esprit des chan­sons tra­di­tion­nelles, atten­du qu’elles sont une source par­faite non seule­ment de musi­ca­li­té, mais éga­le­ment d’exigence morale et d’intégrité. «Avec un mot méchant, on ne fait pas de chan­sons!» («Ot locha dou­ma pes­sen né sta­va!»*). Voi­là la maxime morale et l’intégrité d’esprit avec les­quelles le peuple a défi­ni ces chan­sons, qu’il a conser­vées avec tant de soin et tant de ten­dresse. Elles témoignent, ces chan­sons, d’un tra­vail artis­tique inin­ter­rom­pu, pour­sui­vi à tra­vers de longs siècles; d’un génie col­lec­tif tou­jours fécond et éton­nam­ment puis­sant; de dons mani­festes, même aux heures les plus sombres des oppres­sions turque et grecque qui pesaient sur les Bul­gares — l’une, la turque, s’attaquant «à leur vie, à l’honneur de leurs femmes, à leurs biens», l’autre, la grecque, s’en pre­nant «à leur langue, à leur école, à leur Église, à leur natio­na­li­té»

* En bul­gare «От лоша дума песен не става!» Haut

«Les Mille Monts de lune : poèmes [bouddhiques] de Corée»

éd. A. Michel, coll. Les Carnets du calligraphe, Paris

éd. A. Michel, coll. Les Car­nets du cal­li­graphe, Paris

Il s’agit d’une antho­lo­gie de poèmes boud­dhiques de la Corée (VIIe-XXe siècle). «Écrire un poème fut une des façons de pra­ti­quer la médi­ta­tion. Écrire “sans paroles et sans pen­sées”* est le prin­cipe de cette poé­sie boud­dhique», dit Mme Ok-sung Ann-Baron**. «De nom­breux moines-poètes écri­vaient dans cet esprit avec une grande sobrié­té de moyens. C’est ce ton sobre, brut qui donne cette atmo­sphère si par­ti­cu­lière à cette poé­sie — celui d’un mono­lithe sculp­té avec des outils rudi­men­taires.» Les moines boud­dhistes coréens écartent tout raf­fi­ne­ment de leur poé­sie. Ils ne prennent pour modèle que la nature, éter­nelle com­pagne de leur soli­tude. Hommes peu expan­sifs, ils sentent pour­tant avec beau­coup de pro­fon­deur; car plus le sen­ti­ment est pro­fond, moins il tend à s’exprimer. Cette timi­di­té appa­rente, qu’on prend sou­vent pour de la froi­deur, tient à leur pudeur inté­rieure, qui leur fait croire qu’un cœur ne doit se confier qu’à lui-même. De là, cette exquise réserve, ce quelque chose de voi­lé, de dis­cret — aus­si éloi­gné de la rhé­to­rique de la pas­sion, trop com­mune aux poé­sies pro­fanes, que celle de la reli­gion. «Le lec­teur occi­den­tal y goû­te­ra le charme des évo­ca­tions buco­liques, la beau­té des ermi­tages ou l’atmosphère toute de paix et de puis­sante beau­té qui émane [des] vers», dit M. Tan­guy L’Aminot***. Les divers genres de poèmes boud­dhiques de la Corée sont : 1o «Odo­si»****, com­po­sés à la suite de l’Éveil; 2o «Sŏl­li­si»*****, qui expriment la contem­pla­tion; 3o «Sangŏ­si»******, qui chantent la vie dans la mon­tagne; 4o «Imjong­si»*******, écrits à la veille de la mort; enfin 5o «Sŏnch­wi­si»********, qui reflètent la médi­ta­tion.

* En coréen «무언무심». Haut

** «Pré­face à “Ivresse de brumes, gri­se­rie de nuages : poé­sie boud­dhique coréenne”», p. 12. Haut

*** «Compte ren­du sur “Ivresse de brumes, gri­se­rie de nuages”», p. 460. Haut

**** En coréen 오도시. Haut

***** En coréen 선리시. Par­fois trans­crit «seol­li­si». Haut

****** En coréen 산거시. Par­fois trans­crit «san­geo­si». Haut

******* En coréen 임종시. Haut

******** En coréen 선취시. Par­fois trans­crit «seonch­wi­si». Haut

«Ivresse de brumes, griserie de nuages : poésie bouddhique coréenne»

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Paris

Il s’agit d’une antho­lo­gie de poèmes boud­dhiques de la Corée (XIIIe-XVIe siècle). «Écrire un poème fut une des façons de pra­ti­quer la médi­ta­tion. Écrire “sans paroles et sans pen­sées”* est le prin­cipe de cette poé­sie boud­dhique», dit Mme Ok-sung Ann-Baron**. «De nom­breux moines-poètes écri­vaient dans cet esprit avec une grande sobrié­té de moyens. C’est ce ton sobre, brut qui donne cette atmo­sphère si par­ti­cu­lière à cette poé­sie — celui d’un mono­lithe sculp­té avec des outils rudi­men­taires.» Les moines boud­dhistes coréens écartent tout raf­fi­ne­ment de leur poé­sie. Ils ne prennent pour modèle que la nature, éter­nelle com­pagne de leur soli­tude. Hommes peu expan­sifs, ils sentent pour­tant avec beau­coup de pro­fon­deur; car plus le sen­ti­ment est pro­fond, moins il tend à s’exprimer. Cette timi­di­té appa­rente, qu’on prend sou­vent pour de la froi­deur, tient à leur pudeur inté­rieure, qui leur fait croire qu’un cœur ne doit se confier qu’à lui-même. De là, cette exquise réserve, ce quelque chose de voi­lé, de dis­cret — aus­si éloi­gné de la rhé­to­rique de la pas­sion, trop com­mune aux poé­sies pro­fanes, que celle de la reli­gion. «Le lec­teur occi­den­tal y goû­te­ra le charme des évo­ca­tions buco­liques, la beau­té des ermi­tages ou l’atmosphère toute de paix et de puis­sante beau­té qui émane [des] vers», dit M. Tan­guy L’Aminot***. Les divers genres de poèmes boud­dhiques de la Corée sont : 1o «Odo­si»****, com­po­sés à la suite de l’Éveil; 2o «Sŏl­li­si»*****, qui expriment la contem­pla­tion; 3o «Sangŏ­si»******, qui chantent la vie dans la mon­tagne; 4o «Imjong­si»*******, écrits à la veille de la mort; enfin 5o «Sŏnch­wi­si»********, qui reflètent la médi­ta­tion.

* En coréen «무언무심». Haut

** «Pré­face à “Ivresse de brumes, gri­se­rie de nuages : poé­sie boud­dhique coréenne”», p. 12. Haut

*** «Compte ren­du sur “Ivresse de brumes, gri­se­rie de nuages”», p. 460. Haut

**** En coréen 오도시. Haut

***** En coréen 선리시. Par­fois trans­crit «seol­li­si». Haut

****** En coréen 산거시. Par­fois trans­crit «san­geo­si». Haut

******* En coréen 임종시. Haut

******** En coréen 선취시. Par­fois trans­crit «seonch­wi­si». Haut

«Le Saule aux dix mille rameaux : anthologie de la poésie coréenne médiévale et classique»

éd. UNESCO-Langues & Mondes, coll. Bilingues L & M, Paris

éd. UNES­CO-Langues & Mondes, coll. Bilingues L & M, Paris

Il s’agit de Pak Il-lo*, Chŏng Ch’ŏl** et autres poètes clas­siques de la Corée (VIIe-XIXe siècle). Jadis, pour les Coréens, les pré­ceptes de la morale chi­noise — pié­té filiale, fidé­li­té au suze­rain, modé­ra­tion — consti­tuaient la prin­ci­pale source de l’art d’écrire. Le style, la valeur lit­té­raire étaient subor­don­nés à l’orthodoxie de la pen­sée. Un auteur sou­cieux des mœurs acquises, de l’ordre figé était tou­jours mis au-des­sus d’un auteur brillant. Le fonc­tion­naire-let­tré digne de ce nom se devait d’ignorer ou de désa­vouer ce qui ne venait pas des Anciens. L’originalité était condam­nable, l’initiative — sus­pecte : il ne fal­lait ni idées neuves ni recherches inédites. «Il en résul­tait que, dès qu’un écri­vain trou­vait dans un ouvrage clas­sique un pas­sage ou une phrase cor­res­pon­dant à l’idée qu’il avait dans l’esprit, il n’avait garde de cher­cher une façon de dire per­son­nelle : il trans­cri­vait le pas­sage ou la phrase, joyeux de se cou­vrir de l’autorité d’un Ancien»***. Sauf excep­tion, la poé­sie coréenne paraît donc peu ori­gi­nale, tou­jours imbue de l’esprit chi­nois, sou­vent une simple imi­ta­tion. Telle qu’elle est cepen­dant, bien infé­rieure aux poé­sies japo­naise et viet­na­mienne qui ont su se ména­ger une part de fan­tai­sie mal­gré les emprunts faits à l’étranger, elle l’emporte de beau­coup sur ce qu’ont pro­duit les Mon­gols, les Mand­chous et les autres élèves de la Chine. Voi­ci les prin­ci­paux genres de la poé­sie coréenne : 1o «Hyang­ga»****chants du ter­roir») conser­vés dans le recueil «Choses qui nous sont par­ve­nues de l’époque des Trois Royaumes» («Sam­guk Yusa»*****) et qui repré­sentent les pre­mières œuvres rédi­gées en coréen; 2o «Chang­ga»******chan­sons longues») remon­tant à la dynas­tie de Koryŏ; 3o «Sijo»*******airs popu­laires»), brefs poèmes de trois vers, la forme la plus emblé­ma­tique de la poé­sie coréenne; 4o «Kasa»********chants ryth­més»), sorte de prose ryth­mée; enfin 5o «Han­si»*********poèmes en chi­nois»).

* En coréen 박인로. Par­fois trans­crit Pak In-no, Pak In-lo, Bak In-no ou Park In-ro. Haut

** En coréen 정철. Par­fois trans­crit Jeong Cheol ou Chung Chol. Haut

*** Mau­rice Cou­rant, «Biblio­gra­phie coréenne». Haut

**** En coréen 향가. Haut

***** En coréen «삼국유사». Haut

****** En coréen 창가. Haut

******* En coréen 시조. Par­fois trans­crit «si-djo». Haut

******** En coréen 가사. Par­fois trans­crit «gasa». Haut

********* En coréen 한시. Haut

Phạm Quỳnh, «Le Paysan tonkinois à travers le parler populaire»

éd. Đông-Kinh, coll. Nam-Phong, Hanoï

éd. Đông-Kinh, coll. Nam-Phong, Hanoï

Il s’agit d’une antho­lo­gie rai­son­née des chants et des pro­verbes du Ton­kin, par Phạm Quỳnh, le plus grand éru­dit et cri­tique viet­na­mien du siècle der­nier. Né à Hanoï, le 17 décembre 1892, il fut orphe­lin très tôt : «Enfant, j’habitais avec ma grand-mère près de la caserne des sol­dats fran­çais, qui ne man­quaient pas d’exciter ma curio­si­té comme celle de mes cama­rades de jeu. Un ser­gent-chef s’intéressa plus par­ti­cu­liè­re­ment à moi et me prit en affec­tion. Il m’enseigna les pre­mières notions de fran­çais et m’apprit à écrire»*. Intel­li­gent, appli­qué, doué d’une mémoire éton­nante, Phạm Quỳnh sor­tit pre­mier du Col­lège du pro­tec­to­rat et n’eut qu’un seul plan : faire en sorte qu’il eût sa part dans l’éveil de la lit­té­ra­ture natio­nale. «Sans lit­té­ra­ture natio­nale», disait-il**, «il ne peut y avoir de culture natio­nale; sans culture natio­nale, il ne peut y avoir d’indépendance intel­lec­tuelle et spi­ri­tuelle; sans indé­pen­dance intel­lec­tuelle et spi­ri­tuelle, il ne peut y avoir d’indépendance poli­tique». Selon lui, cet éveil se ferait seule­ment lorsque la civi­li­sa­tion viet­na­mienne conti­nue­rait sa tra­di­tion chan­son­nière, et conso­li­de­rait digne­ment son héri­tage confu­céen : «Je ne puis m’imaginer», disait-il***, «que ces pré­ceptes si sages de Confu­cius; cette essence légère et dis­crète dont sont impré­gnés les refrains, les chan­sons tra­di­tion­nelles de mon pays; cette poé­sie sub­tile de l’âme d’un peuple [qui sait] res­pec­ter [à la fois] les réa­li­tés de l’existence et le rêve, et qui, en pei­nant dure­ment au fil des géné­ra­tions sur la terre [ances­trale], est capable de s’émouvoir quand lui par­vient, appor­té par la brise des champs, le cri de l’alouette — je ne puis m’imaginer que tout ceci vien­drait à dis­pa­raître pour s’assimiler dans les formes de la nou­velle civi­li­sa­tion». Ce fut sur­tout à par­tir de 1910 que, nom­mé secré­taire de l’École fran­çaise d’Extrême-Orient, il se mit réso­lu­ment à toutes les études spé­ciales que sup­po­sait son plan. Ain­si pré­pa­ré, il fon­da la revue «Nam-Phong» («Vent du Sud»****), et alors seule­ment il entra plei­ne­ment dans son sujet. Ce que fit la revue «Nam-Phong», pen­dant dix-huit ans, en matière d’édition, com­men­taire, tra­duc­tion, dif­fu­sion du patri­moine viet­na­mien, tient du pro­dige. Je n’exagère pas en disant que Phạm Quỳnh ne vécut plus que pour sa revue; il lui don­na une âme, une conscience, une digni­té propres et lui assu­ra un pres­tige qui ne fut jamais éga­lé par celui d’aucune revue du Viêt-nam.

* Dans «Hom­mage à Pham Quynh», p. 42. Haut

** Phạm Quỳnh, «Quốc-học với quốc-văn» («Culture natio­nale et Lit­té­ra­ture natio­nale») dans «Nam-Phong», vol. 26, no 164. Haut

*** Dans Dương Mỹ Loan, p. 1100. Haut

**** Titre emprun­té aux «Entre­tiens fami­liers de Confu­cius» : «Jadis Shun (), jouant du [luth] à cinq cordes, com­po­sa les chants du Nan-Feng (南風). Ces chants por­taient : “Oh! l’harmonie du Nan-Feng! On peut par lui dis­si­per les sou­cis de mon peuple. Oh! le temps du Nan-Feng! On peut par lui déve­lop­per les richesses de mon peuple”. C’est en agis­sant ain­si qu’il s’est éle­vé». Haut

Parny, «Œuvres complètes. Tome I. La Guerre des dieux • Les Déguisements de Vénus»

éd. L’Harmattan, coll. Les Introuvables, Paris

éd. L’Harmattan, coll. Les Introu­vables, Paris

Il s’agit d’Évariste-Désiré, che­va­lier de Par­ny, poète et créole qui doit la meilleure par­tie de sa renom­mée à ses «Élé­gies» éro­tiques et ses «Chan­sons madé­casses» (XVIIIe siècle). Cha­teau­briand les savait par cœur, et il écri­vit à l’homme dont les vers fai­saient ses délices pour lui deman­der la per­mis­sion de le voir : «Par­ny me répon­dit poli­ment; je me ren­dis chez lui, rue de Clé­ry. Je trou­vai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, maigre, le visage mar­qué de petite vérole. Il me ren­dit ma visite; je le pré­sen­tai à mes sœurs. Il aimait peu la socié­té et il en fut bien­tôt chas­sé par la poli­tique… Je n’ai point connu d’écrivain qui fût plus sem­blable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fal­lait que le ciel de l’Inde, une fon­taine, un pal­mier et une femme. Il redou­tait le bruit, cher­chait à glis­ser dans la vie sans être aper­çu… et n’était tra­hi dans son obs­cu­ri­té que par… sa lyre»*. Mais le pre­mier trait dis­tinc­tif du «seul poète élé­giaque que la France ait encore pro­duit», comme l’appelait Cha­teau­briand**, était sa bon­té et sa sym­pa­thie. Sen­sible par­tout aux mal­heurs de l’humanité, Par­ny déplo­rait le sort de l’Inde affa­mée, rava­gée par la poli­tique de l’Angleterre, et celui des Noirs dans les colo­nies de la France dont la nour­ri­ture était «saine et assez abon­dante», mais qui avaient la pioche à la main depuis quatre heures du matin jusqu’au cou­cher du soleil : «Non, je ne sau­rais me plaire», écri­vait-il*** de l’île de la Réunion, qui était son île natale — «non, je ne sau­rais me plaire dans un pays où mes regards ne peuvent tom­ber que sur le spec­tacle de la ser­vi­tude, où le bruit des fouets et des chaînes étour­dit mon oreille et reten­tit dans mon cœur. Je ne vois que des tyrans et des esclaves, et je ne vois pas mon sem­blable. On troque tous les jours un homme contre un che­val : il est impos­sible que je m’accoutume à une bizar­re­rie si révol­tante».

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. IV, ch. 12. Haut

** «Essai his­to­rique sur les révo­lu­tions», liv. I, part. 1, ch. 22. Haut

*** «Tome IV», p. 130. Haut