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Parny, «Œuvres complètes. Tome IV. Mélanges • Opuscules • Lettres • Réponses»

éd. L’Harmattan, coll. Les Introuvables, Paris

éd. L’Harmattan, coll. Les Introu­vables, Paris

Il s’agit d’Évariste-Désiré, che­va­lier de Par­ny, poète et créole qui doit la meilleure par­tie de sa renom­mée à ses «Élé­gies» éro­tiques et ses «Chan­sons madé­casses» (XVIIIe siècle). Cha­teau­briand les savait par cœur, et il écri­vit à l’homme dont les vers fai­saient ses délices pour lui deman­der la per­mis­sion de le voir : «Par­ny me répon­dit poli­ment; je me ren­dis chez lui, rue de Clé­ry. Je trou­vai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, maigre, le visage mar­qué de petite vérole. Il me ren­dit ma visite; je le pré­sen­tai à mes sœurs. Il aimait peu la socié­té et il en fut bien­tôt chas­sé par la poli­tique… Je n’ai point connu d’écrivain qui fût plus sem­blable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fal­lait que le ciel de l’Inde, une fon­taine, un pal­mier et une femme. Il redou­tait le bruit, cher­chait à glis­ser dans la vie sans être aper­çu… et n’était tra­hi dans son obs­cu­ri­té que par… sa lyre»*. Mais le pre­mier trait dis­tinc­tif du «seul poète élé­giaque que la France ait encore pro­duit», comme l’appelait Cha­teau­briand**, était sa bon­té et sa sym­pa­thie. Sen­sible par­tout aux mal­heurs de l’humanité, Par­ny déplo­rait le sort de l’Inde affa­mée, rava­gée par la poli­tique de l’Angleterre, et celui des Noirs dans les colo­nies de la France dont la nour­ri­ture était «saine et assez abon­dante», mais qui avaient la pioche à la main depuis quatre heures du matin jusqu’au cou­cher du soleil : «Non, je ne sau­rais me plaire», écri­vait-il*** de l’île de la Réunion, qui était son île natale — «non, je ne sau­rais me plaire dans un pays où mes regards ne peuvent tom­ber que sur le spec­tacle de la ser­vi­tude, où le bruit des fouets et des chaînes étour­dit mon oreille et reten­tit dans mon cœur. Je ne vois que des tyrans et des esclaves, et je ne vois pas mon sem­blable. On troque tous les jours un homme contre un che­val : il est impos­sible que je m’accoutume à une bizar­re­rie si révol­tante».

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. IV, ch. 12. Haut

** «Essai his­to­rique sur les révo­lu­tions», liv. I, part. 1, ch. 22. Haut

*** «Tome IV», p. 130. Haut

Synésios, «[Œuvres complètes]. Tome IV. Opuscules, part. 1»

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris

Il s’agit de l’«Éloge de la cal­vi­tie» («Pha­la­kras Enkô­mion»*) et autres œuvres de Syné­sios de Cyrène**. Écri­vain de second rang, supé­rieur en rien, Syné­sios attire sur­tout l’attention par les détails de sa vie; car il fut élu évêque, après avoir pas­sé une bonne par­tie de sa vie en païen (IVe-Ve siècle apr. J.-C.). Né dans la ville de Cyrène, dans l’actuelle Libye, il était issu d’une des meilleures familles de l’aristocratie; il pré­ten­dait même, sur preuves écrites, des­cendre des pre­miers explo­ra­teurs venus, plus de mille ans avant lui, depuis la Grèce jusqu’aux côtes afri­caines fon­der sa patrie. Il fré­quen­ta les écoles supé­rieures d’Alexandrie et y sui­vit les leçons de la fameuse Hypa­tie, pour laquelle il expri­ma tou­jours une admi­ra­tion émue. Reve­nu à Cyrène, il vécut en riche pro­prié­taire exempt de toute gêne et ne deman­dant qu’à cou­ler, sur ses terres, une vie oisive et bien­heu­reuse «comme [dans] une enceinte sacrée», pré­cise-t-il***, «[en] être libre et sans contrainte, [par­ta­geant] mon exis­tence entre la prière, les livres et la chasse». Sa «Cor­res­pon­dance» nous indique que, quand il n’avait pas le nez dans les livres, il se lais­sait entraî­ner par son pen­chant pour les armes et les che­vaux : «Je par­tage, en toutes cir­cons­tances, mon temps en deux : le plai­sir et l’étude. Dans l’étude, je vis seul avec moi-même…; dans le plai­sir, je me donne à tous»****. Les évêques orien­taux vou­lurent abso­lu­ment avoir ce gen­til­homme pour col­lègue et lui firent confé­rer l’évêché de Pto­lé­maïs; car ils cher­chaient quelqu’un qui eût une grande situa­tion sociale; quelqu’un qui sût se faire entendre. Il leur répon­dit que, s’il deve­nait évêque, il ne se sépa­re­rait point de son épouse, quoique cette sépa­ra­tion fût exi­gée des pré­lats chré­tiens; qu’il ne vou­lait pas renon­cer non plus au plai­sir défen­du de la chasse; qu’il ne pour­rait jamais croire en la Résur­rec­tion, ni dans d’autres dogmes qui ne se trou­vaient pas chez Pla­ton; que, si on vou­lait l’accepter à ce prix, il ne savait même pas encore s’il y consen­ti­rait. Les évêques insis­tèrent. On le bap­ti­sa et on le fit évêque. Il conci­lia sa phi­lo­so­phie avec son minis­tère et il écri­vit de nom­breuses œuvres. On dis­pute pour savoir si c’est l’hellénisme ou le chris­tia­nisme qui y domine. Ni l’un ni l’autre! Ce qui y domine, c’est la reli­gion d’un homme qui n’eut que des délas­se­ments et jamais de vraies pas­sions.

* En grec «Φαλάκρας Ἐγκώμιον». Haut

** En grec Συνέσιος ὁ Κυρηναῖος. Autre­fois trans­crit Syné­sius ou Synèse. Haut

*** «Cor­res­pon­dance», lettre XLI. Haut

**** lettre CV. Haut

Isocrate, «Œuvres complètes. Tome III»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Dis­cours sur la per­mu­ta­tion» («Peri tês anti­do­seôs»*) et autres dis­cours d’apparat d’Isocrate, célèbre pro­fes­seur d’éloquence grecque (Ve-IVe siècle av. J.-C.). Son père, qui pos­sé­dait une fabrique de flûtes, s’était suf­fi­sam­ment enri­chi pour se pro­cu­rer de quoi vivre dans l’abondance et se mettre en état de don­ner à ses enfants la meilleure édu­ca­tion pos­sible. Chez les Athé­niens, la prin­ci­pale par­tie de l’éducation était alors l’étude de l’éloquence. C’était le don par lequel l’homme mon­trait sa supé­rio­ri­té et son mérite : «Grâce à [ce] don qui nous est accor­dé de nous per­sua­der mutuel­le­ment et de nous rendre compte à nous-mêmes de nos volon­tés», dit Iso­crate**, «non seule­ment nous avons pu nous affran­chir de la vie sau­vage, mais nous nous sommes réunis, nous avons bâti des villes, éta­bli des lois, inven­té des arts; et c’est ain­si que nous devons à la parole le bien­fait de presque toutes les créa­tions de notre esprit… Et s’il faut tout dire en un mot sur cette grande facul­té de l’homme, rien n’est fait avec intel­li­gence sans le secours de la parole; elle est le guide de nos actions comme de nos pen­sées, et les hommes d’un esprit supé­rieur sont ceux qui s’en servent avec le plus d’avantages.» Ces réflexions et d’autres sem­blables déter­mi­nèrent Iso­crate à consa­crer sa car­rière à l’éloquence. Mais sa timi­di­té insur­mon­table et la fai­blesse de sa voix ne lui per­mirent jamais de par­ler en public, du moins devant les grandes foules. Les assem­blées publiques, com­po­sées quel­que­fois de six mille citoyens, exi­geaient de l’orateur qui s’y pré­sen­tait, non seule­ment de la har­diesse, mais une voix forte et sonore. Iso­crate man­quait de ces deux qua­li­tés. Ne pou­vant par­ler lui-même, il déci­da de l’apprendre aux autres et ouvrit une école à Athènes. Sur la fin de sa vie, et dans le temps où sa répu­ta­tion ne lais­sait plus rien à dési­rer, il disait avec un véri­table regret : «Je prends dix mines pour mes leçons, mais j’en paye­rais volon­tiers dix mille à celui qui pour­rait me don­ner de l’assurance et une bonne voix». Et quand on lui deman­dait com­ment, n’étant pas capable de par­ler, il en ren­dait les autres capables : «Je suis», disait-il***, «comme la pierre à rasoir, qui ne coupe pas elle-même, mais qui donne au fer la faci­li­té de cou­per».

* En grec «Περὶ τῆς ἀντιδόσεως». Cette œuvre n’est connue en entier que depuis l’édition don­née, en 1812, par André Mous­toxy­dis. Haut

** «Nico­clès à ses sujets», sect. 3. Haut

*** Plu­tarque, «Vies des dix ora­teurs grecs», vie d’Isocrate. Haut

Isocrate, «Œuvres complètes. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«Éloge d’Hélène» («Hele­nês Enkô­mion»*) et autres dis­cours d’apparat d’Isocrate, célèbre pro­fes­seur d’éloquence grecque (Ve-IVe siècle av. J.-C.). Son père, qui pos­sé­dait une fabrique de flûtes, s’était suf­fi­sam­ment enri­chi pour se pro­cu­rer de quoi vivre dans l’abondance et se mettre en état de don­ner à ses enfants la meilleure édu­ca­tion pos­sible. Chez les Athé­niens, la prin­ci­pale par­tie de l’éducation était alors l’étude de l’éloquence. C’était le don par lequel l’homme mon­trait sa supé­rio­ri­té et son mérite : «Grâce à [ce] don qui nous est accor­dé de nous per­sua­der mutuel­le­ment et de nous rendre compte à nous-mêmes de nos volon­tés», dit Iso­crate**, «non seule­ment nous avons pu nous affran­chir de la vie sau­vage, mais nous nous sommes réunis, nous avons bâti des villes, éta­bli des lois, inven­té des arts; et c’est ain­si que nous devons à la parole le bien­fait de presque toutes les créa­tions de notre esprit… Et s’il faut tout dire en un mot sur cette grande facul­té de l’homme, rien n’est fait avec intel­li­gence sans le secours de la parole; elle est le guide de nos actions comme de nos pen­sées, et les hommes d’un esprit supé­rieur sont ceux qui s’en servent avec le plus d’avantages.» Ces réflexions et d’autres sem­blables déter­mi­nèrent Iso­crate à consa­crer sa car­rière à l’éloquence. Mais sa timi­di­té insur­mon­table et la fai­blesse de sa voix ne lui per­mirent jamais de par­ler en public, du moins devant les grandes foules. Les assem­blées publiques, com­po­sées quel­que­fois de six mille citoyens, exi­geaient de l’orateur qui s’y pré­sen­tait, non seule­ment de la har­diesse, mais une voix forte et sonore. Iso­crate man­quait de ces deux qua­li­tés. Ne pou­vant par­ler lui-même, il déci­da de l’apprendre aux autres et ouvrit une école à Athènes. Sur la fin de sa vie, et dans le temps où sa répu­ta­tion ne lais­sait plus rien à dési­rer, il disait avec un véri­table regret : «Je prends dix mines pour mes leçons, mais j’en paye­rais volon­tiers dix mille à celui qui pour­rait me don­ner de l’assurance et une bonne voix». Et quand on lui deman­dait com­ment, n’étant pas capable de par­ler, il en ren­dait les autres capables : «Je suis», disait-il***, «comme la pierre à rasoir, qui ne coupe pas elle-même, mais qui donne au fer la faci­li­té de cou­per».

* En grec «Ἑλένης Ἐγκώμιον». Haut

** «Nico­clès à ses sujets», sect. 3. Haut

*** Plu­tarque, «Vies des dix ora­teurs grecs», vie d’Isocrate. Haut

Isocrate, «Œuvres complètes. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’«À Démo­ni­cus» («Pros Dêmo­ni­kon»*) et autres dis­cours d’apparat d’Isocrate, célèbre pro­fes­seur d’éloquence grecque (Ve-IVe siècle av. J.-C.). Son père, qui pos­sé­dait une fabrique de flûtes, s’était suf­fi­sam­ment enri­chi pour se pro­cu­rer de quoi vivre dans l’abondance et se mettre en état de don­ner à ses enfants la meilleure édu­ca­tion pos­sible. Chez les Athé­niens, la prin­ci­pale par­tie de l’éducation était alors l’étude de l’éloquence. C’était le don par lequel l’homme mon­trait sa supé­rio­ri­té et son mérite : «Grâce à [ce] don qui nous est accor­dé de nous per­sua­der mutuel­le­ment et de nous rendre compte à nous-mêmes de nos volon­tés», dit Iso­crate**, «non seule­ment nous avons pu nous affran­chir de la vie sau­vage, mais nous nous sommes réunis, nous avons bâti des villes, éta­bli des lois, inven­té des arts; et c’est ain­si que nous devons à la parole le bien­fait de presque toutes les créa­tions de notre esprit… Et s’il faut tout dire en un mot sur cette grande facul­té de l’homme, rien n’est fait avec intel­li­gence sans le secours de la parole; elle est le guide de nos actions comme de nos pen­sées, et les hommes d’un esprit supé­rieur sont ceux qui s’en servent avec le plus d’avantages.» Ces réflexions et d’autres sem­blables déter­mi­nèrent Iso­crate à consa­crer sa car­rière à l’éloquence. Mais sa timi­di­té insur­mon­table et la fai­blesse de sa voix ne lui per­mirent jamais de par­ler en public, du moins devant les grandes foules. Les assem­blées publiques, com­po­sées quel­que­fois de six mille citoyens, exi­geaient de l’orateur qui s’y pré­sen­tait, non seule­ment de la har­diesse, mais une voix forte et sonore. Iso­crate man­quait de ces deux qua­li­tés. Ne pou­vant par­ler lui-même, il déci­da de l’apprendre aux autres et ouvrit une école à Athènes. Sur la fin de sa vie, et dans le temps où sa répu­ta­tion ne lais­sait plus rien à dési­rer, il disait avec un véri­table regret : «Je prends dix mines pour mes leçons, mais j’en paye­rais volon­tiers dix mille à celui qui pour­rait me don­ner de l’assurance et une bonne voix». Et quand on lui deman­dait com­ment, n’étant pas capable de par­ler, il en ren­dait les autres capables : «Je suis», disait-il***, «comme la pierre à rasoir, qui ne coupe pas elle-même, mais qui donne au fer la faci­li­té de cou­per».

* En grec «Πρὸς Δημόνικον». Éga­le­ment connu sous le titre de «Pros Dêmo­ni­kon Parai­ne­sis» («Πρὸς Δημόνικον Παραίνεσις»), c’est-à-dire «Conseils à Démo­ni­cus». Haut

** «Nico­clès à ses sujets», sect. 3. Haut

*** Plu­tarque, «Vies des dix ora­teurs grecs», vie d’Isocrate. Haut

Lysias, «Œuvres complètes»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Œuvres com­plètes» de Lysias d’Athènes*, l’un des plus grands ora­teurs de l’Antiquité (Ve-IVe siècle av. J.-C.). Il exer­ça presque exclu­si­ve­ment la pro­fes­sion de «logo­graphe», c’est-à-dire qu’il com­po­sa des dis­cours pour des clients se pré­sen­tant à l’accusation ou à la défense devant le tri­bu­nal. En effet, selon la loi athé­nienne, les inté­res­sés devaient pro­non­cer eux-mêmes leurs plai­doyers, mais ils pou­vaient en remettre la com­po­si­tion à des gens de talent. Lysias acquit, dans ce rôle, une répu­ta­tion sans égale. Pen­dant vingt ans au moins, il fut ce qu’on appel­le­rait aujourd’hui l’avocat le plus en vogue d’Athènes. Il fit deux cent trente-trois plai­doyers (il nous en reste seule­ment une tren­taine), et on dit qu’il ne per­dit que deux fois le pro­cès qu’on lui avait confié. Cicé­ron, dont l’autorité sur ce sujet est si res­pec­table, en parle comme d’un homme «qui écri­vait avec une déli­ca­tesse et une élé­gance par­faites»**, et «qu’on ose­rait presque appe­ler un ora­teur accom­pli en tout point»***. Quin­ti­lien par­tage le même avis. «Le style de Lysias», déclare quant à lui Denys d’Halicarnasse, «se dis­tingue par une grande pure­té : c’est le plus par­fait modèle du dia­lecte attique»****; «jamais ora­teur ne par­la mieux le lan­gage de la per­sua­sion»*****. Il excel­lait sur­tout à feindre un air simple, peu rele­vé, négli­gé. Il pre­nait soin de pro­por­tion­ner son style au carac­tère et à l’état de son client******, qui pou­vait être le pre­mier venu — peut-être pas un homme gros­sier et illet­tré, mais en tout cas un pro­fane, un simple par­ti­cu­lier (un «idiô­tês»*******), quelqu’un qui n’était pas du métier; sou­vent un homme du peuple, un cam­pa­gnard, un mar­chand ou un arti­san. Un dis­cours ingé­nieux et fleu­ri aurait été ridi­cule et sus­pect dans la bouche d’un tel novice. Il fal­lait que Lysias lui prê­tât des mots modé­rés, naïfs, un peu timides, dignes d’intérêt, par­lant tou­jours à l’évidence et au bon sens des juges, sans jamais exi­ger de leur part un grand effort d’intelligence. Point de mots trop enflam­més. Le plai­doyer de Lysias «Sur le meurtre d’Ératosthène» («Hyper tou Era­tos­the­nous pho­nou»********) demeure un exemple inéga­lé du genre. La cause défen­due est celle de l’Athénien Euphi­lé­tos qui, ayant sur­pris sa femme et un cer­tain Éra­tos­thène en fla­grant délit d’adultère, avait tué ce der­nier. L’amant avait sup­plié qu’on lui lais­sât la vie, mais Euphi­lé­tos l’avait frap­pé en criant : «Ce n’est pas [moi qui te donne] la mort, mais la loi — cette loi que tu as vio­lée, que tu as sacri­fiée à tes débauches, aimant mieux cou­vrir d’un éter­nel affront ma femme et mes enfants». C’est avec ce cri que s’achève le plai­doyer du mari cré­dule et trom­pé. «Pas un mot sur le dénoue­ment lugubre de l’affaire. Dans cette rete­nue, on remarque tout la déli­ca­tesse avec laquelle Lysias pro­cède : l’homme dont il est l’interprète n’est ni un violent ni un san­gui­naire, mais un mal­heu­reux contraint au meurtre par l’étendue de l’offense qu’il a subie»*********.

* En grec Λυσίας ὁ Ἀθηναῖος. Haut

** En latin «egre­gie sub­ti­lis scrip­tor atque ele­gans». Haut

*** En latin «jam prope audeas ora­to­rem per­fec­tum dicere». Haut

**** En grec «Καθαρός ἐστι τὴν ἑρμηνείαν πάνυ καὶ τῆς Ἀττικῆς γλώττης ἄριστος κανών». Haut

***** En grec «πάντων ῥητόρων αὐτὸν εἶναι πιθανώτατον». Haut

****** Le talent de Lysias pour rendre les carac­tères s’appelle l’art de l’«étho­pée», ou «êtho­poiïa» (ἠθοποιΐα). Haut

******* En grec ἰδιώτης. Haut

******** «Ὑπὲρ τοῦ Ἐρατοσθένους φόνου». Haut

********* Robert Laf­font et Valen­ti­no Bom­pia­ni, «Sur le meurtre d’Ératosthène». Haut

Isée, «Discours»

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris

Il s’agit des «Dis­cours» d’Isée de Chal­cis*, ora­teur grec, habile dia­lec­ti­cien (IVe siècle av. J.-C.). On ne sait de la vie d’Isée que ce qu’en rap­porte Denys d’Halicarnasse, qui lui-même n’en savait pas grand-chose. Chez les Anciens, comme chez les Modernes, l’attention s’est rare­ment tour­née vers cet ora­teur. Le seul titre sous lequel il est connu, c’est qu’il fut le maître de Démos­thène. Denys com­mence de cette façon le cha­pitre qu’il lui consacre : «Isée fut le maître de Démos­thène et doit à ce titre la plus grande par­tie de sa célé­bri­té»**. Il semble, d’après Denys, que le mérite qu’a eu Isée de for­mer Démos­thène et d’être «la véri­table source où ce der­nier a pui­sé sa véhé­mence»*** — que ce mérite, dis-je, lui a été funeste. Le pro­di­gieux dis­ciple a fait oublier le maître, et la supé­rio­ri­té de l’un a éclip­sé la gloire de l’autre. Il convient d’ajouter une deuxième rai­son à un oubli aus­si total. Isée, qui a peut-être été l’homme qui a le mieux sai­si l’esprit des lois d’Athènes, aurait été écar­té de la tri­bune par ces mêmes lois à cause de sa condi­tion de métèque. Son père, qui por­tait un nom peu athé­nien, était, sui­vant quelques his­to­riens, un habi­tant de Chal­cis (dans l’île d’Eubée). Cette cir­cons­tance expli­que­rait pour­quoi Isée ne s’est jamais essayé dans le dis­cours poli­tique. En effet, par­mi les trois genres qu’admettait l’école rhé­to­rique, il n’en a culti­vé qu’un — le genre judi­ciaire. Comme on peut le voir par les cin­quante titres de «Dis­cours» qui nous ont été conser­vés, Isée s’est bor­né à écrire des plai­doyers pour les autres, por­tant sur des ques­tions d’affaires pri­vées; nous en pos­sé­dons onze en entier, tous ayant trait à des suc­ces­sions et à des cas­sa­tions de tes­ta­ment. Ce sont des plai­doyers vifs, sérieux, aus­tères, tou­jours syl­lo­gis­tiques, où en s’appuyant sur la loi et sur la rai­son, Isée argu­mente tou­jours d’après l’une et l’autre, sans mettre un seul mot pour réjouir l’oreille ou pour plaire à l’imagination; ce qui a fait dire à un cri­tique**** qu’Isée est «un de ces écri­vains qu’on loue volon­tiers pour être dis­pen­sé de les lire… On a beau van­ter sa dia­lec­tique vive et ser­rée, l’art avec lequel il dis­pose ses preuves : si on trouve chez lui quelques fleurs, elles sont étouf­fées sous les épines du sujet».

* En grec Ἰσαῖος Χαλκιδεύς. À ne pas confondre avec un autre Isée, Assy­rien d’origine, dont il est par­lé dans une lettre de Pline le Jeune et dans une satire de Juvé­nal. Haut

** En grec «Ἰσαῖος δὲ ὁ Δημοσθένους καθηγησάμενος καὶ διὰ τοῦτο μάλιστα γενόμενος περιφανής». Haut

*** En grec «πηγή τις ὄντως ἐστὶ τῆς Δημοσθένους δυνάμεως». Haut

**** Gio­van­ni Fer­ri, dit Jean Fer­ri. Haut

Hermagoras, «Fragments et Témoignages»

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris

Il s’agit d’Hermagoras de Tem­nos* et d’Hermagoras dis­ciple de Théo­dore**, deux figures majeures de la rhé­to­rique grecque.

Le pre­mier Her­ma­go­ras, éga­le­ment connu sous le sur­nom d’Hermagoras l’Ancien***, pro­fes­sait en grec pro­ba­ble­ment à l’époque où les rhé­teurs n’étaient pas encore bien vus à Rome, c’est-à-dire au IIe siècle av. J.-C. Isi­dore le cite, avec Gor­gias et Aris­tote, comme l’un des inven­teurs de la rhé­to­rique. Cicé­ron et Ælius Théon disent de lui qu’il pre­nait pour sujets de contro­verse des ques­tions sans per­sonnes défi­nies ni cir­cons­tances pré­cises, comme : «Y a-t-il un bien à part la ver­tu?», «Les sens sont-ils fiables?», «Quelle est la forme du monde?», «Doit-on se marier?», «Doit-on faire des enfants?», etc. ques­tions qu’il serait tout aus­si facile de ran­ger par­mi les thèses d’un phi­lo­sophe que d’un rhé­teur. Ce même Her­ma­go­ras publia un trai­té de rhé­to­rique que Cicé­ron devait avoir entre les mains, puisqu’il en parle maintes fois, et qui «n’était pas tout à fait sans mérite» («non men­do­sis­sime scrip­ta»); c’était un abré­gé des rhé­to­riques anté­rieures où «l’intelligence et le soin» («inge­niose et dili­gen­ter») ne fai­saient pas défaut, et où, de plus, l’auteur «don­nait plus d’une preuve de nou­veau­té» («non­ni­hil ipse quoque novi pro­tu­lisse»). Ailleurs, Cicé­ron parle de cet ouvrage dans ces termes : «Il donne des règles et des pré­ceptes ora­toires pré­cis et sûrs qui, s’ils pré­sentent très peu d’apprêt — car le style en est sec —, suivent mal­gré tout un ordre, et com­portent cer­taines méthodes qui ne per­mettent pas de se four­voyer quand on parle». Ce trai­té, en six volumes, s’est mal­heu­reu­se­ment per­du assez vite; il nous est connu uni­que­ment sous la forme de témoi­gnages, non de frag­ments.

* En grec Ἑρμαγόρας Τήμνου. Haut

** En latin Her­ma­go­ras Theo­do­ri dis­ci­pu­lus. Haut

*** En latin Her­ma­go­ras Major. Haut

Hamadhânî, «Le Livre des vagabonds : séances d’un beau parleur impénitent»

éd. Phébus, coll. Domaine arabe, Paris

éd. Phé­bus, coll. Domaine arabe, Paris

Il s’agit des «Maqâ­mât»*Séances») de Hamadhâ­nî** (Xe siècle apr. J.-C.), lit­té­ra­teur per­san d’expression arabe, éga­le­ment connu sous le sur­nom de Badî‘ al-Zamân***le miracle de son siècle»). Les «Maqâ­mât» sont des allo­cu­tions d’apparat ou joutes d’éloquence, des acro­ba­ties poé­tiques ou pres­ti­di­gi­ta­tions lexi­co­gra­phiques, que pra­ti­quaient ensemble les gens de lettres. Cette manière de briller, dans les cercles et les com­pa­gnies, par des pièces en vers et en prose était aus­si fré­quente par­mi les Orien­taux, qu’elle l’avait été autre­fois chez les Athé­niens, et qu’elle le sera plus tard dans les salons mon­dains de Paris. Les Orien­taux ont plu­sieurs de ces «Maqâ­mât», qui passent par­mi eux pour des chefs-d’œuvre du bel esprit et du beau style. Hamadhâ­nî a été le pre­mier à en publier. Harî­rî l’a imi­té et, de l’avis géné­ral, sur­pas­sé; en sorte que M. René Riz­qal­lah Kha­wam, tra­duc­teur arabe, dit que «le livre de Harî­rî est sans doute, aux côtés des “Mille et une Nuits”, la meilleure intro­duc­tion que nous sachions aux mys­tères de l’âme arabe, et aux secrets de l’arme qu’elle a tou­jours pri­vi­lé­giée : la parole»****. Il n’est pas pos­sible, en effet, de péné­trer et d’approfondir les finesses de la langue arabe sans l’étude préa­lable de ces «Maqâ­mât», sortes d’écrins mer­veilleux de la rhé­to­rique musul­mane. Le cane­vas sur lequel Hamadhâ­nî et Harî­rî ont bro­dé ces com­po­si­tions est un des plus ori­gi­naux de la lit­té­ra­ture uni­ver­selle. C’est la série des méta­mor­phoses et des tra­ves­tis­se­ments d’un men­diant let­tré, sorte de coquin éhon­té, aus­si exer­cé en sub­ti­li­tés gram­ma­ti­cales qu’en escro­que­ries, ne fai­sant ser­vir sa science lit­té­raire qu’à extor­quer quelque aumône, et payant ses dîners en bons mots et en tirades dénuées de points dia­cri­tiques. Tour à tour imam ou pèle­rin, mar­chand ambu­lant ou faux méde­cin, aveugle ou pied-bot, rigide cen­seur ou voleur avide, il sait retour­ner sa veste et contre­faire sa voix, gri­mer sa figure et far­der son esprit, chan­ger ses métiers et varier ses prin­cipes selon la cir­cons­tance. «Aujourd’hui ver­tueux et dévot, il édi­fie par son humi­li­té ceux que la veille il scan­da­li­sait par son cynisme effron­té», dit Auguste Cher­bon­neau*****. «Tan­tôt revê­tu de haillons, il vante la vie fru­gale et prêche la cha­ri­té; tan­tôt paré des habits de l’opulence, il chante la bonne chère et les joyeux plai­sirs. Vivant d’artifices… il raille les sots, dupe les âmes cré­dules, et par­vient tou­jours à mettre les rieurs de son côté.»

* En arabe «مقامات». Par­fois trans­crit «Meqâ­mât», «Méka­mat», «Méca­mat», «Moca­mat», «Maqua­mates», «Maquâmes», «Maca­mat» ou «Maḳāmāt». Haut

** En per­san همدانی. Par­fois trans­crit Hama­dâ­ny ou Hamadānī. Haut

*** En per­san بدیع‌الزمان. Par­fois trans­crit Bédi-alzé­man, Badi uz-Zaman, Bady-l-zemân, Badī‘ az-Zamān ou Badî al-Zamâne. Haut

**** «Pré­face au “Livre des malins : séances d’un vaga­bond de génie” de Harî­rî», p. 10. Haut

***** «Pré­face à “Extrait des Méka­mat de Hari­ri. XXXe séance : la noce des men­diants”», p. IV. Haut

Harîrî, «Le Livre des malins : séances d’un vagabond de génie»

éd. Phébus, coll. Domaine arabe, Paris

éd. Phé­bus, coll. Domaine arabe, Paris

Il s’agit des «Maqâ­mât»*Séances») d’al-Qâsim al-Harî­rî**, lit­té­ra­teur ira­kien (XIe siècle apr. J.-C.). Les «Maqâ­mât» sont des allo­cu­tions d’apparat ou joutes d’éloquence, des acro­ba­ties poé­tiques ou pres­ti­di­gi­ta­tions lexi­co­gra­phiques, que pra­ti­quaient ensemble les gens de lettres. Cette manière de briller, dans les cercles et les com­pa­gnies, par des pièces en vers et en prose était aus­si fré­quente par­mi les Orien­taux, qu’elle l’avait été autre­fois chez les Athé­niens, et qu’elle le sera plus tard dans les salons mon­dains de Paris. Les Orien­taux ont plu­sieurs de ces «Maqâ­mât», qui passent par­mi eux pour des chefs-d’œuvre du bel esprit et du beau style. Hamadhâ­nî a été le pre­mier à en publier. Harî­rî l’a imi­té et, de l’avis géné­ral, sur­pas­sé; en sorte que M. René Riz­qal­lah Kha­wam, tra­duc­teur arabe, dit que «le livre de Harî­rî est sans doute, aux côtés des “Mille et une Nuits”, la meilleure intro­duc­tion que nous sachions aux mys­tères de l’âme arabe, et aux secrets de l’arme qu’elle a tou­jours pri­vi­lé­giée : la parole»***. Il n’est pas pos­sible, en effet, de péné­trer et d’approfondir les finesses de la langue arabe sans l’étude préa­lable de ces «Maqâ­mât», sortes d’écrins mer­veilleux de la rhé­to­rique musul­mane. Le cane­vas sur lequel Hamadhâ­nî et Harî­rî ont bro­dé ces com­po­si­tions est un des plus ori­gi­naux de la lit­té­ra­ture uni­ver­selle. C’est la série des méta­mor­phoses et des tra­ves­tis­se­ments d’un men­diant let­tré, sorte de coquin éhon­té, aus­si exer­cé en sub­ti­li­tés gram­ma­ti­cales qu’en escro­que­ries, ne fai­sant ser­vir sa science lit­té­raire qu’à extor­quer quelque aumône, et payant ses dîners en bons mots et en tirades dénuées de points dia­cri­tiques. Tour à tour imam ou pèle­rin, mar­chand ambu­lant ou faux méde­cin, aveugle ou pied-bot, rigide cen­seur ou voleur avide, il sait retour­ner sa veste et contre­faire sa voix, gri­mer sa figure et far­der son esprit, chan­ger ses métiers et varier ses prin­cipes selon la cir­cons­tance. «Aujourd’hui ver­tueux et dévot, il édi­fie par son humi­li­té ceux que la veille il scan­da­li­sait par son cynisme effron­té», dit Auguste Cher­bon­neau****. «Tan­tôt revê­tu de haillons, il vante la vie fru­gale et prêche la cha­ri­té; tan­tôt paré des habits de l’opulence, il chante la bonne chère et les joyeux plai­sirs. Vivant d’artifices… il raille les sots, dupe les âmes cré­dules, et par­vient tou­jours à mettre les rieurs de son côté.»

* En arabe «مقامات». Par­fois trans­crit «Meqâ­mât», «Méka­mat», «Méca­mat», «Moca­mat», «Maqua­mates», «Maquâmes», «Maca­mat» ou «Maḳāmāt». Haut

** En arabe القاسم الحريري. Par­fois trans­crit al-Cas­sem al-Hari­ri, êl Qâcem êl Hha­ry­ry, el Kas­sam el Haree­ry ou al-Ḳāsim al-Ḥarīrī. Haut

*** p. 10. Haut

**** «Pré­face à “Extrait des Méka­mat de Hari­ri. XXXe séance : la noce des men­diants”», p. IV. Haut