Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clefÉlisabeth Suetsugu : traducteur ou traductrice

Kyôka, « Une Femme fidèle : récits »

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Picquier, Arles

Il s’agit d’« Une Femme fidèle » (« Bake ichô » *) et autres œuvres d’Izumi Kyôka **, écrivain japonais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fantastiques que dans ses nouvelles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres surnaturels, de fantômes inquiétants et de femmes sensuelles, un monde sans doute en partie inspiré de sa mère artiste, qu’il perdit à l’âge de neuf ans. Fantasque, capricieux, Kyôka vivait entouré de ses peurs et superstitions ; il craignait les chiens et les éclairs et enlevait les lunettes quand il passait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéalisa le monde des geishas, au point d’en prendre une pour femme, en ajournant son mariage jusqu’au décès de son maître Ozaki Kôyô qui désapprouvait cette union. De l’Occident, il révérait les desseins étranges et décadents d’Aubrey Beardsley ; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka restent pour l’heure inédites en français. Tel est le cas de « Nihonbashi » ***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en devenant geisha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hijiri » ****), les confessions d’un moine soumis à la tentation par une magicienne voluptueuse, une sorte de Circé, qui avait le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Même au Japon, malgré la popularité de ses œuvres, adaptées très tôt au théâtre et au cinéma, Kyôka s’éteignit dans une relative indifférence, laissé de côté par ses contemporains. Sa prédilection pour le fantastique, ses étranges types féminins qui rappelaient souvent, par leur beauté ténébreuse et troublante, les « belles dames sans merci » du romantisme occidental, ne correspondaient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un critique *****, « ce qui ne cesse de me surprendre, c’est cet enthousiasme et cette inflexible [obstination] à vouloir préserver un tel univers fantastique et plein de poésie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Meiji, le courant principal était le réalisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de respect, reste, me semble-t-il, en dernier lieu, un auteur réaliste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réalisme était le courant littéraire principal, [il] existait un certain nombre de romanciers fantastiques — Nerval, parmi d’autres… Dans la littérature japonaise contemporaine, Kyôka fait figure de cas unique et isolé ». Lisez la suite›

* En japonais « 化銀杏 ».

** En japonais 泉鏡花.

*** En japonais « 日本橋 ».

**** En japonais « 高野聖 ». Parfois traduit « Le Saint du mont Kôya ».

***** Ikushima Ryûichi dans François Lachaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lecture d’Izumi Kyôka », p. 71-72.

Akutagawa, « La Magicienne : nouvelles »

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

Il s’agit des « Poupées » (« Hina » *) et autres nouvelles d’Akutagawa Ryûnosuke **. L’œuvre de cet écrivain, discrètement intellectuelle, teintée d’une ironie insouciante, cache assez mal, sous une apparence légère et élégante, quelque chose de nerveux, d’obsédant, un sourd malaise, une « vague inquiétude » (« bonyari-shita fuan » ***), selon les mots mêmes par lesquels Akutagawa tiendra à définir le motif de son suicide. Pourtant, de tous les écrivains japonais, nul n’était mieux disposé qu’Akutagawa à trouver refuge dans l’art. Il se décrivait comme avide de lecture, juché sur l’échelle d’une librairie, toisant de là-haut les passants qui lui paraissaient étrangement petits et aussi tellement misérables : « La vie humaine ne vaut pas même une ligne de Baudelaire ! », disait-il ****. Très tôt, il avait compris que rien de séduisant ne se fait sans qu’y collabore une douleur. L’œuvre d’art, plutôt qu’à la pierre précieuse, se compare à la flamme qui a besoin d’un aliment vivant. Et Akutagawa mit son honneur à s’en faire la victime volontaire. Comme il écrira dans la « Lettre adressée à un vieil ami » (« Aru kyûyû e okuru shuki » *****) immédiatement avant sa mort : « Dans cet état extrême où je suis, la nature me semble plus émouvante que jamais. Peut-être riras-tu de la contradiction dans laquelle je me trouve, moi qui, tout en aimant la beauté de la nature, décide de me supprimer. Mais la nature est belle parce qu’elle se reflète dans mon ultime regard… » Et Yasunari Kawabata de commenter : « Le plus souvent maladif et affaibli, [l’artiste] s’enflamme au dernier moment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tragique en soi » ******. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est justement ce « quelque chose de tragique » qui exerce sa puissante fascination sur l’âme et sur l’imaginaire des lecteurs d’Akutagawa. « Ces derniers sentent que leurs préoccupations profondes — ou plutôt… “existentielles” — se trouvent saisies et partagées par l’auteur qui, en les précisant et en les amplifiant jusqu’à une sorte de hantise, les projette sur un fond imprégné d’un “spleen” qui lui est particulier », dit M. Arimasa Mori Lisez la suite›

* En japonais «  ».

** En japonais 芥川龍之介. Autrefois transcrit Riunoské Akutagawa, Akoutagawa Ryunosouké, Akoutagaoua Ryounosouké ou Akoutagava Ryounosouke.

*** En japonais « ぼんやりした不安 ».

**** En japonais « 人生は一行のボオドレエルにも若かない ».

***** En japonais « 或旧友へ送る手記 ».

****** « Romans et Nouvelles », p. 26.

Miyazawa, « Le Bureau des chats : contes »

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

Il s’agit du « Bureau des chats » (« Neko no jimusho » *) et autres contes de Kenji Miyazawa **, écrivain japonais, très célèbre dans son pays, où il renouvela les œuvres pour la jeunesse, en mêlant le monde des hommes à celui des animaux ou des esprits ; en proposant une autre façon de percevoir la vie, avec un élan spontané vers les choses et avec une grande sympathie pour la nature, émotions qui faisaient défaut dans les productions modernes du Japon. « Ce que je raconte », dit Miyazawa, « je l’ai reçu des forêts, des champs et des lignes de chemin de fer, ou bien encore de l’arc-en-ciel et de la lumière de la lune. Vraiment, quand, seul, on traverse le crépuscule bleuté des forêts de hêtres et qu’en octobre, on se tient, tremblant, dans le vent de montagne, quoi qu’on fasse, on ne peut qu’avoir ces sensations. Vraiment, quoi qu’on fasse, il semble bien qu’on ne puisse que ressentir ces choses… Il y a certainement des passages qui vous sembleront incompréhensibles, mais ces passages, moi non plus, je ne les comprends pas. Ce que je souhaite profondément, c’est que ces courts récits, en fin de compte, soient pour vous une nourriture pure et véritable. » *** Miyazawa était le fils aîné d’une famille de cinq enfants. La tradition aurait voulu qu’il succédât à son père, qui tenait à Hanamaki un commerce de vêtements d’occasion, et qui faisait aussi fonction d’usurier ; mais le dégoût de Miyazawa pour ce genre de métier et son penchant pour l’étude le détournèrent tout à fait de cette voie. L’opposition parfois violente qu’il manifesta contre son père, fut aggravée encore lorsqu’à dix-huit ans il découvrit « Le Lotus de la bonne loi », texte bouddhique qu’il ne cessera, dans la suite de sa vie, de copier, de réciter, d’appliquer avec ferveur : « Lorsque j’oublie mon existence dans le vent et la lumière, lorsque le monde s’est métamorphosé dans mon jardin, ou lorsque je suis transporté à l’idée que la galaxie tout entière est moi-même, quel bonheur ! » Aucun de ses proches ne partagera son zèle, à l’exception de sa sœur Toshiko. À la mort précoce de celle-ci, en 1922, Miyazawa entreprendra un long voyage jusqu’à l’île de Sakhaline, dans l’espoir de communiquer, en quelque sorte, avec cette défunte dont il gardera toujours les cendres auprès de lui Lisez la suite›

* En japonais « 猫の事務所 ».

** En japonais 宮沢賢治 ou 宮澤賢治.

*** « Le Restaurant aux nombreuses commandes » (« 注文の多い料理店 »), avant-propos.