Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clefhindouisme et culture : sujet

« Kabir : une expérience mystique au-delà des religions »

éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris

éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris

Il s’agit de Kabîr *, surnommé « le tisserand de Bénarès », l’un des poètes les plus populaires de l’Inde, et l’un des fondateurs de la littérature hindi, bien qu’il n’ait peut-être jamais rien écrit (XVe-XVIe siècle apr. J.-C.). Non seulement il a employé le hindi, mais il a insisté sur l’avantage de se servir de cette langue orale, en s’élevant contre l’emploi du sanscrit et de toute autre langue savante. Car, comme Socrate, Kabîr se méfiait de l’écriture, qui était pour lui une lettre morte, un simulacre, et ne jugeait vraie que la parole intérieure de l’âme : « Je n’ai jamais touché », dit-il **, « ni encre, ni papier. Ma main jamais n’a tenu de plume. La grandeur des quatre âges, Kabîr la fait naître des paroles de sa bouche ». Sa renommée est fondée sur les cinq cents couplets (« dohâs » ***) et les cent stances (« padas » ****) transcrits par ses disciples, et dont des morceaux choisis figurent dans le « Gourou Granth Sahib », le livre saint des Sikhs. Ils se distinguent par leur valeur poétique, mais surtout par une certaine manière de s’exprimer — mordante et railleuse envers les pratiques extérieures du culte — que personne n’a osé ou pu imiter après Kabîr. Ils s’adressent aux hindouistes aussi bien qu’aux musulmans ; ils moquent l’hypocrisie des pandits et de leurs Védas aussi bien que celle des mollahs et de leurs Khutbas : « Ô mollah », dit Kabîr *****, « pourquoi crier si fort : crains-tu qu’Allah soit sourd ? Celui que tu appelles tout haut, cherche-Le dans ton cœur ! » Et plus loin ****** : « Ô pandit, tes idées sont toutes fausses !… À lire et à relire Védas et Puranas, en as-tu pour autant été illuminé ?… Prisonnier des concepts qui ici-bas furent tiens, quel repos crois-tu donc trouver dans l’au-delà ? » Lisez la suite›

* En hindi कबीर. Autrefois transcrit Cabir.

** p. 151.

*** En hindi दोहा.

**** En hindi पद.

***** « Le Fils de Ram et d’Allah : anthologie de poèmes », p. 105.

****** id. p. 161 & 104.

Nâm-dev, « Psaumes du tailleur, ou la Religion de l’Inde profonde »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

Il s’agit de Nâm-dev *, poète dévot hindou (XIVe siècle apr. J.-C.). On lui doit un nombre important de poèmes, surtout des « Psaumes » (« Abhang » **), dont soixante et un sont repris dans le « Gourou Granth Sahib », le livre saint des Sikhs. On le surnomme « le tailleur de Pandharpour », car il naquit au sein d’une famille de tailleurs, dont il embrassa d’abord la profession. En ce temps-là, les simples gens n’étaient plus satisfaits de leurs Dieux ni de leurs prêtres : ils réclamaient un seul Dieu et qui parlât une langue orale qui Le dispensât des interprètes, des traducteurs, des imposteurs. Alors, Dieu Se mit à parler marathe ; et les orfèvres, tisseurs et autres fabricants de belles choses se mirent à danser de joie et à fabriquer des poèmes au lieu de bijoux et d’étoffes. « Pourquoi pas moi ? », se dit Nâmdev, et de tailleur, il devint poète. « Je ne fais que coudre les habits de [Dieu]… Aiguilles et fils, mètres et ciseaux sont les instruments de mon constant bonheur », écrit-il ***. Et plus loin : « À coudre ainsi le Nom [divin] sans me lasser, les nœuds de la mort se dénouent. Je couds, je couds encore, je couds toujours ; comment pourrais-je vivre sans [le Seigneur] ? Mon aiguille est ma jouissance ; mon fil est mon amour » ****. Le jeune tailleur tissa tant de poèmes, que sa renommée se répandit à travers toute l’Inde. On vint de partout l’écouter, on le proclama « le premier poète-saint de notre âge kali » *****. On raconte plusieurs événements qui montrent sa sainteté. Une fois, par exemple, il alla faire ses dévotions dans le temple de Pandharpour, où se rendaient les pèlerins et les dévots les plus célèbres. Mais ce temple était devenu la propriété des brahmanes badvé, appelés par le peuple les « matraqueurs » en raison de leur propension à user de leurs gourdins pour empêcher les fidèles de basses castes d’y pénétrer. Quand Nâm-dev voulut entrer, les employés du temple, mécontents, lui donnèrent cinq à sept coups sur la tête et le mirent dehors en le repoussant. Mais lui, il n’en conçut pas la moindre colère dans son cœur ; s’étant retiré derrière le temple, il s’assit et se mit à chanter ses « Psaumes ». Lorsqu’il acheva son chant, il dit : « Ô Seigneur, cette punition est peut-être juste, mais néanmoins, dès aujourd’hui, ceci sera le lieu où je ferai entendre mon [chant]. Que Vous l’écoutiez ou non, je ne retournerai plus [à la façade de] Votre temple » ******. La légende dit qu’à ces mots, l’Invisible tourna le sanctuaire de façon que Nâm-dev fût en face, et que les brahmanes fussent à dos. Ces derniers se couvrirent de confusion ; et tombant aux pieds de Nâm-dev, ils lui demandèrent le pardon de leur faute. Lisez la suite›

* En marathe नामदेव. Parfois transcrit Nāmadeva, Nam Déo ou Namdhaio.

** En marathe « अभंग ». Parfois transcrit « Abhanga » ou « Abhaṃg ». Littéralement « Vers ininterrompus ».

*** Psaume « Du bonheur d’être tailleur ».

**** Psaume « À quoi bon la caste… ».

***** En hindi « कलिजुगि प्रथमि नामदे भईयौ » (Anantadâs, « Nâm-dev parcaî », inédit en français).

****** Dans Garcin de Tassy, « Histoire de la littérature hindoui et hindoustani, 2e édition. Tome II », p. 437.

« Le Veda : premier livre sacré de l’Inde. Tome II »

éd. Gérard et Cie, coll. Marabout université-Trésors spirituels de l’humanité, Verviers

éd. Gérard et Cie, coll. Marabout université-Trésors spirituels de l’humanité, Verviers

Il s’agit du « Ṛgveda » *, de l’« Atharvaveda » ** et autres hymnes hindous portant le nom de Védas (« sciences sacrées ») — nom dérivé de la même racine « vid » qui se trouve dans nos mots « idée », « idole ». Il est certain que ces hymnes sont le plus ancien monument de la littérature de l’Inde (IIe millénaire av. J.-C.). On peut s’en convaincre déjà par leur langue désuète qui arrête à chaque pas interprètes et traducteurs ; mais ce qui le prouve encore mieux, c’est qu’on n’y trouve aucune trace du culte aujourd’hui omniprésent de Râma et de Kṛṣṇa. Je ne voudrais pas, pour autant, qu’on se fasse une opinion exagérée du mérite de ces hymnes. On a affaire à des bribes de magie décousues, à des formules de rituel déconcertantes, qui lassent à force d’originalité et finissent par n’intéresser personne, excepté les indianistes de profession et quelques littérateurs curieux. « Les savants, depuis [Abel] Bergaigne surtout, ont cessé d’admirer dans les Védas les premiers hymnes de l’humanité ou de la “race aryenne” en présence [de] la nature… À parler franc, les trois quarts et demi du “Ṛgveda” sont du galimatias. Les indianistes le savent et en conviennent volontiers entre eux », dit Salomon Reinach ***. La rhétorique védique est, en effet, une rhétorique bizarre, qui effarouche les meilleurs savants par la disparité des images et le chevauchement des sens. Elle se compose de métaphores sacerdotales, compliquées et obscures à dessein, parce que les prêtres védiques, qui vivaient de l’autel, entendaient s’en réserver le monopole. Souvent, ces métaphores font, comme nous dirions, d’une pierre deux coups. Deux idées, associées quelque part à une troisième, sont ensuite associées l’une à l’autre, alors qu’elles hurlent de dégoût de se voir ensemble. Voici un exemple dont l’étrangeté a, du moins, une saveur mythologique : Le « soma » (« liqueur céleste ») sort de la nuée. La nuée est une vache. Le « soma » est donc un lait, ou plutôt, c’est un beurre qui a des « pieds », qui a des « sabots », et qu’Indra trouve dans la vache. Le « soma » est donc un veau qui sort d’un « pis », et, ce qui est plus fort, du pis d’un mâle, par suite de la substitution du mot « nuée » avec le mot « nuage ». De là, cet hymne :

« Voilà le nom secret du Beurre :
“Langue des dieux”, “nombril de l’immortel”.
Proclamons le nom du Beurre,
Soutenons-le de nos hommages en ce sacrifice !…
Le buffle aux quatre cornes l’a excrété.
Il a quatre cornes, trois pieds…
Elles jaillissent de l’océan spirituel,
Ces coulées de Beurre cent fois encloses,
Invisibles à l’ennemi. Je les considère :
La verge d’or est en leur milieu
 », etc. Lisez la suite›

* En sanscrit « ऋग्वेद ». Parfois transcrit « Rk Veda », « Rak-véda », « Ragveda », « Rěgveda », « Rik-veda », « Rick Veda » ou « Rig-ved ».

** En sanscrit « अथर्ववेद ».

*** « Orpheus : histoire générale des religions », p. 77-78. On peut joindre à cette opinion celle de Voltaire : « Les Védas sont le plus ennuyeux fatras que j’aie jamais lu. Figurez-vous la “Légende dorée”, les “Conformités de saint François d’Assise”, les “Exercices spirituels” de saint Ignace et les “Sermons” de Menot joints ensemble, vous n’aurez encore qu’une idée très imparfaite des impertinences des Védas » (« Lettres chinoises, indiennes et tartares », lettre IX).

Vâlmîki, « Le Rāmāyaṇa »

éd. Gallimard, coll. Encyclopédie de la Pléiade, Paris

éd. Gallimard, coll. Encyclopédie de la Pléiade, Paris

Il s’agit du « Râmâyaṇa » * de Vâlmîki **. Le « Râmâyaṇa » ressemble à un de ces grands monuments où toute une nation se reconnaît et s’admire avec complaisance, et qui excitent la curiosité des autres peuples. Toute l’Inde se reconnaît et s’admire dans cette monumentale « Iliade » de vingt-quatre mille versets, dont l’Homère s’appelle Vâlmîki ; elle est vue, à bon droit, comme le chef-d’œuvre de la poésie indienne. On n’en sait pas plus sur l’Homère indien que sur l’Homère grec ; on ignore jusqu’au siècle où il a vécu (quelque part au Ier millénaire av. J.-C.). Dans le chapitre I.2, il est raconté que c’est Brahmâ lui-même, le créateur des mondes, qui a incité Vâlmîki à écrire cette épopée, en promettant au poète que « tant qu’il y aura sur terre des montagnes et des rivières, l’histoire du “Râmâyaṇa” circulera dans les mondes ». La promesse a été tenue. Les éloges dithyrambiques de Michelet, les pages enthousiastes de Laprade attestent l’émotion qui saisit aujourd’hui encore les esprits cultivés en présence de ce chef-d’œuvre : « L’année… où j’ai pu lire le grand poème sacré de l’Inde, le divin “Râmâyaṇa”… me restera chère et bénie… “La récitation d’un seul vers de ce poème suffit à laver de ses fautes même celui qui en commet chaque jour” ***… Notre péché permanent, la lie, le levain amer qu’apporte et laisse le temps, ce grand fleuve de poésie l’emporte et nous purifie. Quiconque a séché son cœur, qu’il l’abreuve au “Râmâyaṇa”… Quiconque a trop fait, trop voulu, qu’il boive à cette coupe profonde un long trait de vie, de jeunesse », dit Michelet ****. C’est que, dans tout le cours de cette épopée, on se trouve, à chaque pas, aux prises avec un être et une forme provisoires : homme, animal, plante, rien de définitif, rien d’immuable. De là ce respect et cette crainte religieuse de la nature, qui fournissent à la poésie de Vâlmîki des détails si touchants ; de là aussi ces méditations rêveuses, ces peintures de la vie ascétique, enfin ces dissertations philosophiques, qui tiennent non moins de place que les combats. Celle-ci par exemple : « La vieillesse ruine l’homme : que peut-il faire pour s’y opposer ? Les hommes se réjouissent quand le soleil se lève, ils se réjouissent quand le jour s’éteint… Ils sont heureux de voir commencer une saison nouvelle, comme si c’était un renouveau : mais le retour des saisons ne fait qu’épuiser la vigueur des créatures » *****. Quelle grandeur dans ces versets pleins de mélancolie ! Lisez la suite›

* En sanscrit « रामायण ». « Râmâyaṇa » signifie « La Marche de Râma ». Autrefois traduit « La Râmaïde ».

** En sanscrit वाल्मीकि.

*** « Râmâyaṇa », ch. VII.111.

**** « Bible de l’humanité. Tome I », p. 1-2.

***** « Râmâyaṇa », ch. II.105.

Kabîr, « Le Fils de Ram et d’Allah : anthologie de poèmes »

éd. Les Deux Océans, Paris

éd. Les Deux Océans, Paris

Il s’agit de Kabîr *, surnommé « le tisserand de Bénarès », l’un des poètes les plus populaires de l’Inde, et l’un des fondateurs de la littérature hindi, bien qu’il n’ait peut-être jamais rien écrit (XVe-XVIe siècle apr. J.-C.). Non seulement il a employé le hindi, mais il a insisté sur l’avantage de se servir de cette langue orale, en s’élevant contre l’emploi du sanscrit et de toute autre langue savante. Car, comme Socrate, Kabîr se méfiait de l’écriture, qui était pour lui une lettre morte, un simulacre, et ne jugeait vraie que la parole intérieure de l’âme : « Je n’ai jamais touché », dit-il **, « ni encre, ni papier. Ma main jamais n’a tenu de plume. La grandeur des quatre âges, Kabîr la fait naître des paroles de sa bouche ». Sa renommée est fondée sur les cinq cents couplets (« dohâs » ***) et les cent stances (« padas » ****) transcrits par ses disciples, et dont des morceaux choisis figurent dans le « Gourou Granth Sahib », le livre saint des Sikhs. Ils se distinguent par leur valeur poétique, mais surtout par une certaine manière de s’exprimer — mordante et railleuse envers les pratiques extérieures du culte — que personne n’a osé ou pu imiter après Kabîr. Ils s’adressent aux hindouistes aussi bien qu’aux musulmans ; ils moquent l’hypocrisie des pandits et de leurs Védas aussi bien que celle des mollahs et de leurs Khutbas : « Ô mollah », dit Kabîr *****, « pourquoi crier si fort : crains-tu qu’Allah soit sourd ? Celui que tu appelles tout haut, cherche-Le dans ton cœur ! » Et plus loin ****** : « Ô pandit, tes idées sont toutes fausses !… À lire et à relire Védas et Puranas, en as-tu pour autant été illuminé ?… Prisonnier des concepts qui ici-bas furent tiens, quel repos crois-tu donc trouver dans l’au-delà ? » Lisez la suite›

* En hindi कबीर. Autrefois transcrit Cabir.

** « Kabir : une expérience mystique au-delà des religions », p. 151.

*** En hindi दोहा.

**** En hindi पद.

***** p. 105.

****** p. 161 & 104.

Tulsî-dâs, « Le Lac spirituel : un chef-d’œuvre de la poésie religieuse indienne »

éd. Librairie d’Amérique et d’Orient A. Maisonneuve, Paris

éd. Librairie d’Amérique et d’Orient A. Maisonneuve, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle du « Râm-carit-mânas » * (« Le Lac spirituel de la geste de Râma »), qu’on appelle aussi le « Tulsî-kṛt Râmâyaṇ » **, c’est-à-dire le « Râmâyaṇa composé par Tulsî », pour le distinguer de l’ancienne épopée en sanscrit, le « Râmâyaṇa », attribuée au sage Vâlmîki. Il suffit d’ouvrir le « Râm-carit-mânas » pour voir combien Tulsî-dâs *** a emprunté à Vâlmîki, combien il l’a suivi à chaque pas et même dans toutes les inventions, qui ne sont chez lui, à bien des égards, que des imitations. Mais tout en l’imitant, il a cru devoir faire autrement que Vâlmîki ; il l’a imité en faisant non pas mieux — c’eût été une tâche au-dessus de ses forces — mais plus dévotionnel, moins nuancé. « C’est une composition, qui, l’intention religieuse à part, ressemble à quelque chose d’une imitation fort libre et, j’ose le dire, tout à fait arbitraire, où Tulsî-dâs… a voulu peut-être éviter souvent d’être long, mais, au lieu d’émonder les branches parasites, a coupé des rameaux utiles », dit Hippolyte Fauche ****. Le fait que le « Râm-carit-mânas » a été composé en langue vulgaire (en hindi) et non en langue savante (en sanscrit) explique à la fois son immense popularité auprès des masses hindoues, et les critiques quelquefois dédaigneuses, mais quelquefois aussi justifiées, que lui ont adressées les lettrés du pays. Tulsî en avait conscience, et nous en avons la preuve dans la curieuse apologie qu’il a mise en tête du « Râm-carit-mânas » : « Les savants poéticiens, dénués de tendresse pour Râma, prendront plaisir à se gausser de mon poème », dit-il, « car il est en langue vulgaire, et mon esprit est faible ! Oui, il mérite qu’on en rie — et qu’importe si l’on en rit !… Les cœurs nobles me pardonneront ma témérité, et ils écouteront avec bienveillance mes propos enfantins, comme un père et une mère écoutent avec joie les balbutiements de leur petit enfant ! » Lisez la suite›

* En hindi « रामचरितमानस ». Parfois transcrit « Ram-charit-manas », « Ramcharitamanasa », « Rāmacaritamānas » ou « Rāmacaritamānasa ».

** En hindi « तुलसीकृत रामायण ».

*** En hindi तुलसीदास. Parfois transcrit Toulsi-das, Tulcî-dâs, Tulasīdāsa ou Tulasīdās.

**** « Râmâyana : poème sanscrit ; traduit en français pour la première fois par Hippolyte Fauche. Tome VII », p. CLIX.

Tulsî-dâs, « Le Rāmāyan »

éd. Les Belles Lettres, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Le Monde indien, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Le Monde indien, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle du « Râm-carit-mânas » * (« Le Lac spirituel de la geste de Râma »), qu’on appelle aussi le « Tulsî-kṛt Râmâyaṇ » **, c’est-à-dire le « Râmâyaṇa composé par Tulsî », pour le distinguer de l’ancienne épopée en sanscrit, le « Râmâyaṇa », attribuée au sage Vâlmîki. Il suffit d’ouvrir le « Râm-carit-mânas » pour voir combien Tulsî-dâs *** a emprunté à Vâlmîki, combien il l’a suivi à chaque pas et même dans toutes les inventions, qui ne sont chez lui, à bien des égards, que des imitations. Mais tout en l’imitant, il a cru devoir faire autrement que Vâlmîki ; il l’a imité en faisant non pas mieux — c’eût été une tâche au-dessus de ses forces — mais plus dévotionnel, moins nuancé. « C’est une composition, qui, l’intention religieuse à part, ressemble à quelque chose d’une imitation fort libre et, j’ose le dire, tout à fait arbitraire, où Tulsî-dâs… a voulu peut-être éviter souvent d’être long, mais, au lieu d’émonder les branches parasites, a coupé des rameaux utiles », dit Hippolyte Fauche ****. Le fait que le « Râm-carit-mânas » a été composé en langue vulgaire (en hindi) et non en langue savante (en sanscrit) explique à la fois son immense popularité auprès des masses hindoues, et les critiques quelquefois dédaigneuses, mais quelquefois aussi justifiées, que lui ont adressées les lettrés du pays. Tulsî en avait conscience, et nous en avons la preuve dans la curieuse apologie qu’il a mise en tête du « Râm-carit-mânas » : « Les savants poéticiens, dénués de tendresse pour Râma, prendront plaisir à se gausser de mon poème », dit-il, « car il est en langue vulgaire, et mon esprit est faible ! Oui, il mérite qu’on en rie — et qu’importe si l’on en rit !… Les cœurs nobles me pardonneront ma témérité, et ils écouteront avec bienveillance mes propos enfantins, comme un père et une mère écoutent avec joie les balbutiements de leur petit enfant ! » Lisez la suite›

* En hindi « रामचरितमानस ». Parfois transcrit « Ram-charit-manas », « Ramcharitamanasa », « Rāmacaritamānas » ou « Rāmacaritamānasa ».

** En hindi « तुलसीकृत रामायण ».

*** En hindi तुलसीदास. Parfois transcrit Toulsi-das, Tulcî-dâs, Tulasīdāsa ou Tulasīdās.

**** « Râmâyana : poème sanscrit ; traduit en français pour la première fois par Hippolyte Fauche. Tome VII », p. CLIX.

« Le Veda : premier livre sacré de l’Inde. Tome I »

éd. Gérard et Cie, coll. Marabout université-Trésors spirituels de l’humanité, Verviers

éd. Gérard et Cie, coll. Marabout université-Trésors spirituels de l’humanité, Verviers

Il s’agit du « Ṛgveda » *, de l’« Atharvaveda » ** et autres hymnes hindous portant le nom de Védas (« sciences sacrées ») — nom dérivé de la même racine « vid » qui se trouve dans nos mots « idée », « idole ». Il est certain que ces hymnes sont le plus ancien monument de la littérature de l’Inde (IIe millénaire av. J.-C.). On peut s’en convaincre déjà par leur langue désuète qui arrête à chaque pas interprètes et traducteurs ; mais ce qui le prouve encore mieux, c’est qu’on n’y trouve aucune trace du culte aujourd’hui omniprésent de Râma et de Kṛṣṇa. Je ne voudrais pas, pour autant, qu’on se fasse une opinion exagérée du mérite de ces hymnes. On a affaire à des bribes de magie décousues, à des formules de rituel déconcertantes, qui lassent à force d’originalité et finissent par n’intéresser personne, excepté les indianistes de profession et quelques littérateurs curieux. « Les savants, depuis [Abel] Bergaigne surtout, ont cessé d’admirer dans les Védas les premiers hymnes de l’humanité ou de la “race aryenne” en présence [de] la nature… À parler franc, les trois quarts et demi du “Ṛgveda” sont du galimatias. Les indianistes le savent et en conviennent volontiers entre eux », dit Salomon Reinach ***. La rhétorique védique est, en effet, une rhétorique bizarre, qui effarouche les meilleurs savants par la disparité des images et le chevauchement des sens. Elle se compose de métaphores sacerdotales, compliquées et obscures à dessein, parce que les prêtres védiques, qui vivaient de l’autel, entendaient s’en réserver le monopole. Souvent, ces métaphores font, comme nous dirions, d’une pierre deux coups. Deux idées, associées quelque part à une troisième, sont ensuite associées l’une à l’autre, alors qu’elles hurlent de dégoût de se voir ensemble. Voici un exemple dont l’étrangeté a, du moins, une saveur mythologique : Le « soma » (« liqueur céleste ») sort de la nuée. La nuée est une vache. Le « soma » est donc un lait, ou plutôt, c’est un beurre qui a des « pieds », qui a des « sabots », et qu’Indra trouve dans la vache. Le « soma » est donc un veau qui sort d’un « pis », et, ce qui est plus fort, du pis d’un mâle, par suite de la substitution du mot « nuée » avec le mot « nuage ». De là, cet hymne :

« Voilà le nom secret du Beurre :
“Langue des dieux”, “nombril de l’immortel”.
Proclamons le nom du Beurre,
Soutenons-le de nos hommages en ce sacrifice !…
Le buffle aux quatre cornes l’a excrété.
Il a quatre cornes, trois pieds…
Elles jaillissent de l’océan spirituel,
Ces coulées de Beurre cent fois encloses,
Invisibles à l’ennemi. Je les considère :
La verge d’or est en leur milieu
 », etc. Lisez la suite›

* En sanscrit « ऋग्वेद ». Parfois transcrit « Rk Veda », « Rak-véda », « Ragveda », « Rěgveda », « Rik-veda », « Rick Veda » ou « Rig-ved ».

** En sanscrit « अथर्ववेद ».

*** « Orpheus : histoire générale des religions », p. 77-78. On peut joindre à cette opinion celle de Voltaire : « Les Védas sont le plus ennuyeux fatras que j’aie jamais lu. Figurez-vous la “Légende dorée”, les “Conformités de saint François d’Assise”, les “Exercices spirituels” de saint Ignace et les “Sermons” de Menot joints ensemble, vous n’aurez encore qu’une idée très imparfaite des impertinences des Védas » (« Lettres chinoises, indiennes et tartares », lettre IX).