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pays, gentilé ou langue

Gontcharov, « La Falaise : roman »

éd. Julliard, coll. Parages, Paris

éd. Julliard, coll. Parages, Paris

Il s’agit de « La Falaise » (« Obryv »*), roman de mœurs d’Ivan Alexandrovitch Gontcharov** (XIXe siècle). « Comme notre littérature doit être forte », dit un critique russe***, « si un écrivain aussi superbe que Gontcharov n’est placé dans l’opinion et le goût du monde littéraire que tout juste en queue des dix premiers de son classement ! » Moins populaire, en effet, que les Tolstoï et que les Dostoïevski, Gontcharov occupe, tout juste derrière eux, une place de premier ordre dans la littérature russe. Son génie est d’avoir circonscrit d’une manière originale et précise, et au cœur même de la nation russe, un type d’homme non exploré par les autres, et d’en avoir donné, à travers un personnage touchant, une description inoubliable à force de justesse : le type d’Oblomov. Cet Oblomov est un paresseux en robe de chambre qui ne lit guère, qui n’écrit point, qui laisse errer ses pensées et qui partage sa vie terne et médiocre entre le sommeil et l’ennui. Accoutumé depuis l’enfance à s’épargner (ou plutôt à s’interdire) tout effort, toute initiative, tout changement, sa volonté s’est éteinte par manque d’impulsion. Même l’amour est devenu pour lui une aventure si audacieuse qu’il préfère y renoncer. Le plus souvent affalé lourdement sur son lit ou sur un divan, n’ayant aucun point de repère, ne sachant s’il vit bien ou mal, ce qu’il possède ou ce qu’il dépense, il n’a même plus la force de donner à son intendant les ordres nécessaires. Il stagne, il moisit, il croupit dans un éternel silence, cependant qu’autour de lui, les soins d’un fidèle serviteur aux cheveux blancs entourent et protègent ce petit monsieur qui s’est seulement donné la peine de naître. « C’était là une révélation pour la Russie ; c’en aurait été une aussi pour le reste du monde si l’œuvre eût été connue hors frontière. On connaissait l’avare, le menteur, le misanthrope, le jaloux, le pédant, le distrait, le joueur, etc. ; on ignorait le paresseux. Gontcharov présentait ce type nouveau dans toute sa plénitude et sa grandeur, et non pas un type abstrait… mais un type individualisé, animé d’une vie minutieuse et intégrale », dit un critique français****. Mais si Gontcharov a peint un être déchu, il n’a pas oublié l’homme dans tout cela. Il a aimé cet être, il s’est reconnu en lui, il l’a traité comme lui-même et il lui a tendu la main en pleurant sur lui à chaudes larmes. Avec une rare finesse, il a montré que les germes de l’oblomovisme étaient au fond de toute âme ; que tout homme éprouvait à certaines minutes le désir inavoué d’un bien-être facile, d’un bonheur inerte, d’une vie blottie dans quelque coin oublié du monde. « En chacun de nous se tient une part d’Oblomov, et il est trop tôt pour rédiger son épitaphe. »

* En russe « Обрыв ». Parfois transcrit « Obriv ». Haut

** En russe Иван Александрович Гончаров. Parfois transcrit Gontcharoff, Gontscharow, Gontscharoff, Gontsjarov, Gontsjarow, Gonczarow, Gončarov, Goncharoff ou Goncharov. Haut

*** Iouri Olécha. Haut

**** André Mazon. Haut

Gontcharov, « Ivanovna Nymphodora »

éd. Circé, coll. Poche, Strasbourg

éd. Circé, coll. Poche, Strasbourg

Il s’agit de « Nymphodora Ivanovna »*, roman de mœurs d’Ivan Alexandrovitch Gontcharov** (XIXe siècle). « Comme notre littérature doit être forte », dit un critique russe***, « si un écrivain aussi superbe que Gontcharov n’est placé dans l’opinion et le goût du monde littéraire que tout juste en queue des dix premiers de son classement ! » Moins populaire, en effet, que les Tolstoï et que les Dostoïevski, Gontcharov occupe, tout juste derrière eux, une place de premier ordre dans la littérature russe. Son génie est d’avoir circonscrit d’une manière originale et précise, et au cœur même de la nation russe, un type d’homme non exploré par les autres, et d’en avoir donné, à travers un personnage touchant, une description inoubliable à force de justesse : le type d’Oblomov. Cet Oblomov est un paresseux en robe de chambre qui ne lit guère, qui n’écrit point, qui laisse errer ses pensées et qui partage sa vie terne et médiocre entre le sommeil et l’ennui. Accoutumé depuis l’enfance à s’épargner (ou plutôt à s’interdire) tout effort, toute initiative, tout changement, sa volonté s’est éteinte par manque d’impulsion. Même l’amour est devenu pour lui une aventure si audacieuse qu’il préfère y renoncer. Le plus souvent affalé lourdement sur son lit ou sur un divan, n’ayant aucun point de repère, ne sachant s’il vit bien ou mal, ce qu’il possède ou ce qu’il dépense, il n’a même plus la force de donner à son intendant les ordres nécessaires. Il stagne, il moisit, il croupit dans un éternel silence, cependant qu’autour de lui, les soins d’un fidèle serviteur aux cheveux blancs entourent et protègent ce petit monsieur qui s’est seulement donné la peine de naître. « C’était là une révélation pour la Russie ; c’en aurait été une aussi pour le reste du monde si l’œuvre eût été connue hors frontière. On connaissait l’avare, le menteur, le misanthrope, le jaloux, le pédant, le distrait, le joueur, etc. ; on ignorait le paresseux. Gontcharov présentait ce type nouveau dans toute sa plénitude et sa grandeur, et non pas un type abstrait… mais un type individualisé, animé d’une vie minutieuse et intégrale », dit un critique français****. Mais si Gontcharov a peint un être déchu, il n’a pas oublié l’homme dans tout cela. Il a aimé cet être, il s’est reconnu en lui, il l’a traité comme lui-même et il lui a tendu la main en pleurant sur lui à chaudes larmes. Avec une rare finesse, il a montré que les germes de l’oblomovisme étaient au fond de toute âme ; que tout homme éprouvait à certaines minutes le désir inavoué d’un bien-être facile, d’un bonheur inerte, d’une vie blottie dans quelque coin oublié du monde. « En chacun de nous se tient une part d’Oblomov, et il est trop tôt pour rédiger son épitaphe. »

* En russe « Нимфодора Ивановна ». Haut

** En russe Иван Александрович Гончаров. Parfois transcrit Gontcharoff, Gontscharow, Gontscharoff, Gontsjarov, Gontsjarow, Gonczarow, Gončarov, Goncharoff ou Goncharov. Haut

*** Iouri Olécha. Haut

**** André Mazon. Haut

Gontcharov, « La Terrible Maladie »

éd. Circé, Strasbourg

éd. Circé, Strasbourg

Il s’agit de « La Terrible Maladie » (« Lihaya bolest »*), roman de mœurs d’Ivan Alexandrovitch Gontcharov** (XIXe siècle). « Comme notre littérature doit être forte », dit un critique russe***, « si un écrivain aussi superbe que Gontcharov n’est placé dans l’opinion et le goût du monde littéraire que tout juste en queue des dix premiers de son classement ! » Moins populaire, en effet, que les Tolstoï et que les Dostoïevski, Gontcharov occupe, tout juste derrière eux, une place de premier ordre dans la littérature russe. Son génie est d’avoir circonscrit d’une manière originale et précise, et au cœur même de la nation russe, un type d’homme non exploré par les autres, et d’en avoir donné, à travers un personnage touchant, une description inoubliable à force de justesse : le type d’Oblomov. Cet Oblomov est un paresseux en robe de chambre qui ne lit guère, qui n’écrit point, qui laisse errer ses pensées et qui partage sa vie terne et médiocre entre le sommeil et l’ennui. Accoutumé depuis l’enfance à s’épargner (ou plutôt à s’interdire) tout effort, toute initiative, tout changement, sa volonté s’est éteinte par manque d’impulsion. Même l’amour est devenu pour lui une aventure si audacieuse qu’il préfère y renoncer. Le plus souvent affalé lourdement sur son lit ou sur un divan, n’ayant aucun point de repère, ne sachant s’il vit bien ou mal, ce qu’il possède ou ce qu’il dépense, il n’a même plus la force de donner à son intendant les ordres nécessaires. Il stagne, il moisit, il croupit dans un éternel silence, cependant qu’autour de lui, les soins d’un fidèle serviteur aux cheveux blancs entourent et protègent ce petit monsieur qui s’est seulement donné la peine de naître. « C’était là une révélation pour la Russie ; c’en aurait été une aussi pour le reste du monde si l’œuvre eût été connue hors frontière. On connaissait l’avare, le menteur, le misanthrope, le jaloux, le pédant, le distrait, le joueur, etc. ; on ignorait le paresseux. Gontcharov présentait ce type nouveau dans toute sa plénitude et sa grandeur, et non pas un type abstrait… mais un type individualisé, animé d’une vie minutieuse et intégrale », dit un critique français****. Mais si Gontcharov a peint un être déchu, il n’a pas oublié l’homme dans tout cela. Il a aimé cet être, il s’est reconnu en lui, il l’a traité comme lui-même et il lui a tendu la main en pleurant sur lui à chaudes larmes. Avec une rare finesse, il a montré que les germes de l’oblomovisme étaient au fond de toute âme ; que tout homme éprouvait à certaines minutes le désir inavoué d’un bien-être facile, d’un bonheur inerte, d’une vie blottie dans quelque coin oublié du monde. « En chacun de nous se tient une part d’Oblomov, et il est trop tôt pour rédiger son épitaphe. »

* En russe « Лихая болесть ». Haut

** En russe Иван Александрович Гончаров. Parfois transcrit Gontcharoff, Gontscharow, Gontscharoff, Gontsjarov, Gontsjarow, Gonczarow, Gončarov, Goncharoff ou Goncharov. Haut

*** Iouri Olécha. Haut

**** André Mazon. Haut

Gontcharov, « Oblomov »

éd. L’Âge d’homme-Librairie générale française, coll. Le Livre de poche, Paris

éd. L’Âge d’homme-Librairie générale française, coll. Le Livre de poche, Paris

Il s’agit d’« Oblomov »*, roman de mœurs d’Ivan Alexandrovitch Gontcharov** (XIXe siècle). « Comme notre littérature doit être forte », dit un critique russe***, « si un écrivain aussi superbe que Gontcharov n’est placé dans l’opinion et le goût du monde littéraire que tout juste en queue des dix premiers de son classement ! » Moins populaire, en effet, que les Tolstoï et que les Dostoïevski, Gontcharov occupe, tout juste derrière eux, une place de premier ordre dans la littérature russe. Son génie est d’avoir circonscrit d’une manière originale et précise, et au cœur même de la nation russe, un type d’homme non exploré par les autres, et d’en avoir donné, à travers un personnage touchant, une description inoubliable à force de justesse : le type d’Oblomov. Cet Oblomov est un paresseux en robe de chambre qui ne lit guère, qui n’écrit point, qui laisse errer ses pensées et qui partage sa vie terne et médiocre entre le sommeil et l’ennui. Accoutumé depuis l’enfance à s’épargner (ou plutôt à s’interdire) tout effort, toute initiative, tout changement, sa volonté s’est éteinte par manque d’impulsion. Même l’amour est devenu pour lui une aventure si audacieuse qu’il préfère y renoncer. Le plus souvent affalé lourdement sur son lit ou sur un divan, n’ayant aucun point de repère, ne sachant s’il vit bien ou mal, ce qu’il possède ou ce qu’il dépense, il n’a même plus la force de donner à son intendant les ordres nécessaires. Il stagne, il moisit, il croupit dans un éternel silence, cependant qu’autour de lui, les soins d’un fidèle serviteur aux cheveux blancs entourent et protègent ce petit monsieur qui s’est seulement donné la peine de naître. « C’était là une révélation pour la Russie ; c’en aurait été une aussi pour le reste du monde si l’œuvre eût été connue hors frontière. On connaissait l’avare, le menteur, le misanthrope, le jaloux, le pédant, le distrait, le joueur, etc. ; on ignorait le paresseux. Gontcharov présentait ce type nouveau dans toute sa plénitude et sa grandeur, et non pas un type abstrait… mais un type individualisé, animé d’une vie minutieuse et intégrale », dit un critique français****. Mais si Gontcharov a peint un être déchu, il n’a pas oublié l’homme dans tout cela. Il a aimé cet être, il s’est reconnu en lui, il l’a traité comme lui-même et il lui a tendu la main en pleurant sur lui à chaudes larmes. Avec une rare finesse, il a montré que les germes de l’oblomovisme étaient au fond de toute âme ; que tout homme éprouvait à certaines minutes le désir inavoué d’un bien-être facile, d’un bonheur inerte, d’une vie blottie dans quelque coin oublié du monde. « En chacun de nous se tient une part d’Oblomov, et il est trop tôt pour rédiger son épitaphe. »

* En russe « Обломов ». Haut

** En russe Иван Александрович Гончаров. Parfois transcrit Gontcharoff, Gontscharow, Gontscharoff, Gontsjarov, Gontsjarow, Gonczarow, Gončarov, Goncharoff ou Goncharov. Haut

*** Iouri Olécha. Haut

**** André Mazon. Haut

Bestoujev, « Ammalat-beg : histoire caucasienne »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’« Ammalat-beg »* d’Alexandre Bestoujev**, nouvelliste au sang bouillant et orageux, créateur de la nouvelle russe (XIXe siècle). Son père, qui publiait la « Revue de Saint-Pétersbourg » (« Sankt-Peterbourgski journal »***), le fit entrer tout jeune à l’école militaire. À cette époque se formait le cercle du mouvement révolutionnaire les décembristes, et Bestoujev en devint bientôt l’un des chefs. L’influence de la guerre napoléonienne sur ce mouvement a été très bien explicitée par Bestoujev lui-même dans sa lettre au tsar Nicolas : « Napoléon envahit la Russie, et c’est alors que le peuple russe sentit pour la première fois sa puissance ; c’est alors que naquit et s’éveilla dans tous les cœurs le sentiment de l’indépendance, d’abord politique et ensuite populaire. Voilà l’origine de la pensée libre en Russie ! »**** Les décembristes étaient ceux qui, à la mort du tsar Alexandre, en décembre 1825, crurent le moment venu de proclamer la République. Ils étaient trop en avance sur leur temps et sur leur milieu pour être suivis ; trop intellectuels pour réussir. Le tsar Nicolas en vint à bout facilement. Les uns furent pendus, les autres exilés. Bestoujev fut dans ce dernier cas. C’était un brillant capitaine de deuxième rang du régiment de dragons. Il avait vingt-sept ans et il venait d’être condamné à vingt ans de travaux forcés au Caucase. Chez toute autre personne dont les rêves de liberté avaient fait place à une réalité marquée par les chaînes et la prison, on aurait pu s’attendre à trouver un certain désespoir, ou pour le moins, un abattement. Ce fut le contraire chez Bestoujev. Ses meilleures œuvres furent écrites dans la période très dure, mais extraordinairement féconde qui suivit sa condamnation.

* En russe « Аммалат-бек ». Parfois transcrit « Ammalat-bek ». Haut

** En russe Александр Бестужев. Parfois transcrit Bestoujef, Bestouchef, Bestuschew, Bestuzheff, Bestuzhev ou Bestužev. Haut

*** En russe « Санкт-Петербургский журнал ». Haut

**** Dans Rostislav Pletnev, « Entretiens sur la littérature russe ; traduit par Mme Zénaïde Troubetskoï » (éd. Presses de l’Université de Montréal, Montréal). Haut

Bestoujev, « L’Examen »

dans « Les Drames intimes : contes russes » (XIXᵉ siècle), p. 173-262

dans « Les Drames intimes : contes russes » (XIXe siècle), p. 173-262

Il s’agit de l’« L’Examen » (« Ispitanie »*) d’Alexandre Bestoujev**, nouvelliste au sang bouillant et orageux, créateur de la nouvelle russe (XIXe siècle). Son père, qui publiait la « Revue de Saint-Pétersbourg » (« Sankt-Peterbourgski journal »***), le fit entrer tout jeune à l’école militaire. À cette époque se formait le cercle du mouvement révolutionnaire les décembristes, et Bestoujev en devint bientôt l’un des chefs. L’influence de la guerre napoléonienne sur ce mouvement a été très bien explicitée par Bestoujev lui-même dans sa lettre au tsar Nicolas : « Napoléon envahit la Russie, et c’est alors que le peuple russe sentit pour la première fois sa puissance ; c’est alors que naquit et s’éveilla dans tous les cœurs le sentiment de l’indépendance, d’abord politique et ensuite populaire. Voilà l’origine de la pensée libre en Russie ! »**** Les décembristes étaient ceux qui, à la mort du tsar Alexandre, en décembre 1825, crurent le moment venu de proclamer la République. Ils étaient trop en avance sur leur temps et sur leur milieu pour être suivis ; trop intellectuels pour réussir. Le tsar Nicolas en vint à bout facilement. Les uns furent pendus, les autres exilés. Bestoujev fut dans ce dernier cas. C’était un brillant capitaine de deuxième rang du régiment de dragons. Il avait vingt-sept ans et il venait d’être condamné à vingt ans de travaux forcés au Caucase. Chez toute autre personne dont les rêves de liberté avaient fait place à une réalité marquée par les chaînes et la prison, on aurait pu s’attendre à trouver un certain désespoir, ou pour le moins, un abattement. Ce fut le contraire chez Bestoujev. Ses meilleures œuvres furent écrites dans la période très dure, mais extraordinairement féconde qui suivit sa condamnation.

* En russe « Испытание ». Parfois transcrit « Ispytanie ». Haut

** En russe Александр Бестужев. Parfois transcrit Bestoujef, Bestouchef, Bestuschew, Bestuzheff, Bestuzhev ou Bestužev. Haut

*** En russe « Санкт-Петербургский журнал ». Haut

**** Dans Rostislav Pletnev, « Entretiens sur la littérature russe ; traduit par Mme Zénaïde Troubetskoï » (éd. Presses de l’Université de Montréal, Montréal). Haut

Doubnov, « Le Livre de ma vie : souvenirs et réflexions, matériaux pour l’histoire de mon temps »

éd. du Cerf, coll. Histoires-Judaïsmes, Paris

éd. du Cerf, coll. Histoires-Judaïsmes, Paris

Il s’agit du « Livre de ma vie : souvenirs et réflexions, matériaux pour l’histoire de mon temps »* de Simon Doubnov**, l’un des plus grands historiens du judaïsme (XIXe-XXe siècle). La vie de cet homme, né du temps des pogromes russes et mort dans les camps de la barbarie nazie, est celle de toute une génération de Juifs de l’Europe orientale. Qu’au milieu du carnage et « du fond du gouffre », comme il le dit lui-même***, cet homme ait songé à des travaux historiques de grande envergure, cela peut paraître étrange. Mais cela témoigne simplement de la pérennité de l’Esprit, de sa vivacité dans la mort. Doubnov avait une hauteur de sentiments, une élévation de pensées, une piété qui l’obligeaient à chercher l’indestructible au milieu des destructions ; il disait comme Archimède au soldat romain : « Ne dérange pas mes cercles ! » « Que de fois », dit Doubnov****, « la douleur causée par les brûlants soucis quotidiens a été apaisée par mes rêves ardents du moment où un grandiose édifice [c’est-à-dire l’“Histoire universelle du peuple juif”*****] s’élèverait, et où ces milliers de faits et de combinaisons se mêleraient en un vif tableau dépeignant huit cents ans de la vie de notre peuple en Europe orientale ! » Des témoins rapportent que même après son arrestation par les agents de la Gestapo, malade et grelottant de fièvre, Doubnov n’arrêta pas son travail : avec le stylo qui lui avait servi pendant tant d’années, il remplit un carnet de notes. Juste avant d’être abattu d’un coup de revolver, on le vit marchant et répétant : « Bonnes gens, n’oubliez pas, bonnes gens, racontez, bonnes gens, écrivez ! »****** De ceux à qui s’adressaient ces paroles, presque aucun ne survécut.

* En russe « Книга жизни : воспоминания и размышления, материалы для истории моего времени ». Haut

** En russe Семён Дубнов ou Шимон Дубнов. Parfois transcrit Semyon Dubnow, Simeon Dubnow, Shimeon Dubnow, Shimon Dubnov ou Simon Dubnov. Le nom de Doubnov, conformément à une pratique bien établie chez les Juifs, lui vient de la ville dont ses ancêtres étaient originaires : Doubno (Дубно), en Ukraine. Haut

*** p. 737. Haut

**** p. 359. Haut

***** L’« Histoire » de Doubnov compte dix volumes. Il existe en français une traduction partielle, sous le titre d’« Histoire moderne du peuple juif », qui reprend seulement les trois derniers volumes. Haut

****** Dans Sophie Erlich-Doubnov, p. 25. Haut

« Un Poète russe : Alexis Koltsov »

dans « Le Correspondant », vol. 246, p. 541-553

dans « Le Correspondant », vol. 246, p. 541-553

Il s’agit du « Grand Mystère » (« Vélikaïa Taïna »*) et autres poèmes d’Alexis Vasilievitch Koltsov**, poète russe (XIXe siècle). Son père était marchand de bœufs ; et sa mère, issue d’une famille qui se livrait au même négoce, était illettrée. Né au plein cœur de la steppe, qui lui servit de première école, en même temps que de confidente des mouvements les plus intimes de son cœur, le futur poète fut élevé à la diable, sans surveillance, jouant avec les gamins des rues et barbotant à son aise dans la boue. C’est bien à lui qu’on appliquera cette parole de La Bruyère : « L’on voit certains animaux farouches, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet, ils sont des hommes ». Il avait déjà neuf ans lorsqu’on songea à l’envoyer à l’école. Il n’y resta même pas un an et demi. Dès qu’il sut écrire et compter, son père le prit à la maison pour économiser le traitement d’un commis. Le petit Alexis connaissait à peine l’orthographe et il resta pour toujours brouillé avec elle, ainsi qu’avec la ponctuation et parfois même avec la grammaire. Mais la lecture était sa passion, et le peu d’argent qu’on lui donnait pour des friandises, il le consacrait à acheter les volumes des « Mille et une Nuits ». Il avait quinze ans lorsqu’un ami, fauché par une mort prématurée, eut l’idée de lui léguer toute sa bibliothèque : soixante-dix volumes. Quel trésor ! Mais son père ne lui laissait guère le temps d’en jouir. Il fallait sans cesse l’accompagner dans les bazars pour acheter des bestiaux qu’ils engraissaient sur la steppe et qu’ils revendaient à l’une des nombreuses fonderies de suif. « Je suis enchaîné par ma situation », dit Koltsov***. « Maudit métier ! Que suis-je ? Un homme sans individualité, sans parole, sans rien. Une lamentable créature, un misérable être qui n’est bon qu’à traîner de l’eau et du bois, un mercanti, un grippe-sou, un juif, un Tzigane, une canaille, voilà ce que je dois être. »

* En russe « Великая Тайна ». Haut

** En russe Алексей Васильевич Кольцов. Parfois transcrit Aleksej Vasil’evič Kol’cov, Alexei Wassiljewitsch Kolzow, Alexis-Vassilievitsch Koltzof, Alexis Vassiliévitch Koltzov ou Aleksey Vasilyevitch Koltsoff. Haut

*** « Un Poète russe : Alexis Koltsov », p. 551. Haut

An-sky, « Le Dibbouk : légende dramatique en trois actes »

éd. Rieder, coll. Judaïsme, Paris

éd. Rieder, coll. Judaïsme, Paris

Il s’agit de la pièce « Le Dibbouk »*, de Shloyme-Zanvl Rappoport**, dit Sh. An-sky***, une histoire d’exorcisme féminin, sans doute le plus grand succès du théâtre yiddish. Pénible est le sort de l’écrivain en général, mais celui de l’écrivain juif l’est tout particulièrement. Son écriture est déchirée ; il habite entre deux mondes, il s’exprime en au moins trois langues**** et il se tient à la croisée de quatre directions ; et ce tiraillement, An-sky l’endura vraiment. Né en 1863 en Biélorussie, il abandonna cette province de l’Empire russe à l’âge de dix-sept ans, dès que s’éveilla en lui l’aspiration d’œuvrer pour le bien des opprimés, des masses ouvrières. Cette aspiration le mena tout d’abord à Saint-Pétersbourg, Berlin, Berne et Paris, où il était toujours logé chez des amis, non seulement parce qu’il n’avait pas de domicile fixe, mais aussi parce qu’il n’avait pas de permis de séjour et qu’il devait se cacher pour échapper aux rafles. Parmi ses écrits d’alors, en plus de son « Essai sur la littérature populaire », fondé sur des réflexions et des notes prises pendant son immersion parmi le petit peuple russe, on relève, dans les manuscrits de ses archives, ce genre de titres : « Quelle littérature pour les travailleurs allemands ? », « La Capitale du monde : impressions de Paris », « La Vie des travailleurs parisiens », « Les Pauvres des rues, les Chanteurs de rue », « Les Lits de Paris », « Les Anarchistes à Paris », « Les Pauvres de Paris », « Le Marché central de Paris pendant la nuit » et d’autres semblables. Cependant, ses lettres nous apprennent qu’à l’automne 1907, ayant reçu une aide financière, An-sky suspendit ses activités littéraires pour se vouer à la collecte du folklore juif et monter une expédition, en compagnie de quelques complices, destinée à rassembler chansons, dictons et légendes dans les régions les plus reculées de l’Ukraine et de la Pologne. C’est au cours de cette expédition qu’An-sky eut l’idée du « Dibbouk », ainsi qu’il le raconte : « À Iarmolintsi*****, il n’y avait pas où loger, à cause d’une foire ou je ne sais quoi », dit-il******. « On nous conseilla de passer la nuit chez un homme riche qui avait une grande maison… Il avait une fille unique de dix-sept à dix-huit ans, sympathique, svelte, avec un long visage pâle, et deux yeux profonds couleur cerise. Très modeste, yeux baissés, pensifs. Je n’ai pas réussi à la faire parler, sauf quelques mots, dits si doucement que je les ai à peine entendus. Mais au repas du sabbat, tandis que mangeait un jeune élève de la synagogue aux yeux bleus rêveurs… la jeune fille est devenue tout autre, comme si elle avait une nouvelle peau. Toujours debout, elle apportait les plats de la cuisine et les plaçait devant chaque invité : chaque fois qu’elle arrivait devant ce jeune homme, j’ai remarqué que leurs yeux baissés se relevaient dans un élan ignoré des voisins et — qui sait — ignoré d’eux-mêmes. » An-sky comprit que les âmes de ces deux petits êtres purs palpitaient avec un magnétisme caché. Et quand, la dernière nuit du sabbat, lumières allumées, buvant le thé, le père, joyeux, lui parla de ses affaires et d’un prochain mariage pour sa fille avec le fils d’un aristocrate très riche plutôt qu’avec ce jeune homme, il vint à l’idée d’An-sky qu’une tragédie, digne du théâtre, allait se jouer dans cette maison.

* Il y a trois versions de cette pièce. 1o « Mež dvuh mirov » (« Меж двух миров »), c’est-à-dire « Entre deux mondes » : l’original russe d’An-sky. 2o « Ha Dybbuk » (« הדיבוק ») : la version hébraïque de Chaïm Bialik. 3o « Tsvishn Tsvey Veltn, oder der Dibuk » : la version yiddish d’An-sky à partir de celle de Bialik. Haut

** En russe Шлойме-Занвл Раппопорт. Autrefois transcrit Chloïme-Zaïnvl Rapoport, Schloimo Zaïnwill Rapoport, Shloyme-Zanvlben Rappoport, Schlomo Sanwel Rapoport, Shlome Zanvil Rappoport, Szlojme-Zajnwel Rapoport ou Solomon Seinwil Rapoport. Haut

*** En russe Ан-ский. Parfois transcrit An-skii, An-skij ou An-ski. Rappoport fabriqua son surnom à partir du prénom de sa mère (Anna) : Annensky. Comme un écrivain portant ce nom existait déjà, il abrégea le sien en An-sky. Haut

**** « Le trilinguisme permet d’exprimer “les potentialités universelles du judaïsme” aux non-Juifs ; car, on le sait, les Juifs n’ont jamais dans l’histoire parlé qu’une seule langue. Dans l’Antiquité, c’était l’hébreu, l’araméen et le grec ; en Espagne cohabitaient l’hébreu, l’arabe et le judéo-espagnol ; en Pologne et en Russie, le yiddish, l’hébreu et le russe », dit M. Henri Minczeles. Haut

***** En ukrainien Ярмолинці. Haut

****** Dans Odette Aslan, « “Le Dibbouk” d’An-ski et la réalisation de Vakhtangov ». Haut

Dourova, « Cavalière du tsar : mémoires »

éd. V. Hamy, Paris

éd. V. Hamy, Paris

Il s’agit des « Mémoires » (« Zapiski »*) de Nadejda Andreïevna Dourova**, jeune femme russe qui, déguisée en homme, prit part à toutes les campagnes militaires contre Napoléon, reçut la croix de Saint-Georges de la main du tsar et quitta le service en 1816 avec le grade de capitaine de cavalerie. Désœuvrée dans la seconde moitié de sa vie, elle trouva dans l’écriture le moyen de dévier le cours de son extraordinaire énergie. C’est dans la revue d’Alexandre Pouchkine, « Le Contemporain » (« Sovrémennik »***), qu’elle publia en 1836 un extrait de ses « Mémoires », avant de les faire sortir en livre. Dourova n’avait pas envie d’apparaître sous son vrai nom et avait proposé comme titre « Mémoires personnels d’une amazone russe connue sous le nom d’Alexandrova » (« Svoïéroutchnyïé zapiski rousskoï amazonki izvestnoï pod iménem Alexandrova »****). À quoi Pouchkine avait répondu qu’il valait mieux titrer « Mémoires de Dourova », parce que c’était simple, franc et noble. Ce livre, écrit dans une langue actuelle, impressionna à tel point le célèbre critique Vissarion Belinski qu’il soupçonna dans un premier temps quelque mystification de la part de Pouchkine***** : « S’il s’agit d’une mystification, avouons qu’elle est menée de main de maître ; s’il s’agit de mémoires authentiques, alors ils sont d’un intérêt et d’un charme inouïs. Et quelle langue, quel style on trouve chez cette demoiselle-cavalier ! Il semble que Pouchkine lui-même lui ait cédé sa plume de prosateur et qu’elle lui soit redevable de cette fermeté et cette force viriles… de ce caractère pittoresque et captivant du récit, toujours empli, toujours pénétré de quelque sens caché ».

* En russe « Записки ». Haut

** En russe Надежда Андреевна Дурова. Parfois transcrit Nadejda Andreyévna Dourova, Nadezhda Andreyevna Durova, Nadeschda Andrejewna Durowa ou Nadežda Andreevna Durova. Haut

*** En russe « Современник ». Haut

**** En russe « Своеручные записки русской амазонки известной под именем Александрова ». Haut

***** p. 9-10. Haut

Béliaev, « La Tête du professeur Dowell : roman »

éd. Langues & Mondes-L’Asiathèque, Paris

éd. Langues & Mondes-L’Asiathèque, Paris

Il s’agit du roman « La Tête du professeur Dowell » d’Alexandre Béliaev*, un des seuls écrivains soviétiques à avoir consacré toute son œuvre à la science-fiction. Il y a un épisode tragique dans la vie de Béliaev sans lequel nous ne comprendrions jamais que la moitié de cet écrivain ; sans lequel un côté de cet homme nous échapperait toujours. Un après-midi, le garçon qui portait le prénom ordinaire d’Alexandre, eut le désir extraordinaire de s’envoler dans les airs. Aussitôt décidé, aussitôt fait. Il attacha des balais à ses bras, monta sur le toit de la grange, et presque sans hésitation… sauta en bas. Loin de trouver le saut désagréable, il en fit, tout excité, un second et un troisième ; mais au dernier, il se fractura la colonne vertébrale et fut cloué au lit. Il sembla en voie de guérison ; mais en 1916 se déclara une tuberculose osseuse — maladie grave, dont les attaques douloureuses l’obligèrent à porter un corset orthopédique jusqu’à la fin de sa vie. Rien ne put arrêter, cependant, l’envol de son imagination. Affranchir les hommes des limites que la nature leur a posées, dans l’espoir — illusoire sans doute — que cet affranchissement les rendrait maîtres de leur destin, telle fut l’ambition de Béliaev enfermé entre les quatre murs de sa chambre d’hôpital. Ainsi, « La Tête du professeur Dowell » (« Golova professora Doouélia »**) débarrasse l’esprit humain du corps ; « L’Homme qui ne dort jamais » (« Tchélovek, kotoryi né spit »***) le libère du sommeil ; « Le Maître du monde » (« Vlastéline mira »****) envisage la brillante perspective de l’homme devenu télépathe ; « L’Homme amphibie » (« Tchélovek-amfibia »*****) décrit le premier poisson parmi les hommes ou le premier homme parmi les poissons : « L’idée est toujours la même », dit Béliaev dans ce roman, son plus important et son plus célèbre, « l’être humain n’est pas parfait. Tout en ayant acquis au cours de l’évolution bon nombre d’avantages en comparaison de ses prédateurs animaux, [il] a dans le même temps perdu beaucoup de ce qu’il possédait dans les stades plus anciens de son développement… Pourquoi ne pas rendre à l’être humain [ces] facultés ? »

* En russe Александр Беляев. Parfois transcrit Beljaev, Belyaev, Belâev, Belyayev, Beljajew, Beljajev, Beliaew ou Béliaïev. Haut

** En russe « Голова профессора Доуэля ». Haut

*** En russe « Человек, который не спит », inédit en français. Haut

**** En russe « Властелин мира », inédit en français. Haut

***** En russe « Человек-амфибия ». Haut

« Les Auteurs du printemps russe. Okoudjava • Vyssotski »

éd. Noir sur blanc, Montricher

éd. Noir sur blanc, Montricher

Il s’agit de Boulat Okoudjava* et de Vladimir Vyssotski**, les chanteurs soviétiques les plus éminents, mais aussi les plus persécutés par la haine et par la sottise du régime. Ils restent à tout jamais comme un témoignage des humiliations et du désespoir infligés à tout un peuple par une tribu de bureaucrates bornés, effrayés par l’ombre de la vérité, terrorisés par la sincérité, traumatisés par le talent. Toutes les chansons de ces deux paroliers ont un point commun : elles révèlent, avec douleur, des pans entiers d’une « autre » histoire, non pas l’histoire officielle, écrite par le régime, mais celle vécue par des millions de gens — marins, aviateurs, paysans, étudiants, ouvriers d’usine — et jusque-là entièrement passée sous silence dans les publications. « Mes protagonistes ne sont pas de ces hauts personnages chers à l’histoire romancée, mais de petites gens, des obscurs, des médiocres. Ce type d’humanité me convient mieux », dit Okoudjava***. « En règle générale, les grands ont conscience de leur grandeur… et jouent les coquettes pour la postérité… Les humbles, au contraire, conservent leur naturel et se tiennent sans affectation. Avec eux, tout est simple, aisé. Ils n’en laissent pas moins leur trace dans les événements, peuvent nous servir d’exemples, de mises en garde et de sources d’inspiration. » Un soir de tristesse et de solitude, Okoudjava errait à travers Moscou. Le hasard lui fit prendre le dernier trolleybus. Grâce à la présence silencieuse des autres voyageurs, des gens simples, il trouva un remède aux tourments de son âme, à la « biéda »**** (« malheur ») :

« Quand je suis impuissant à vaincre le malheur,
Que le désespoir me guette,
Je prends en marche le trolley bleu,
Le dernier,
Au hasard.
Trolley de minuit, file par les rues,
Fais ta ronde au long des boulevards
Pour ramasser ceux qui, dans la nuit, ont fait
Naufrage,
Naufrage
 »

* En russe Булат Окуджава. Parfois transcrit Okudžava, Okudzhava, Okudschawa, Okudjava ou Okudzsava. Haut

** En russe Владимир Высоцкий. Parfois transcrit Vissotski, Vissotsky, Vyssotsky, Vysotsky, Vısotski, Vısotskiy, Visocki, Vysockij, Wyssozki, Vysotski, Viszockij ou Wysocki. Haut

*** « L’Amour-toujours, ou les Tribulations de Chipov : histoire vraie racontée sur un air de vaudeville ancien ; préface inédite de l’auteur pour l’édition française ; traduit du russe par Marie-France Tolstoï », p. 5. Haut

**** En russe беда. Haut