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Pamuk, «La Femme aux cheveux roux : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «La Femme aux che­veux roux» («Kırmızı Saçlı Kadın») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Kawabata, «Première Neige sur le mont Fuji et Autres Nouvelles»

éd. A. Michel, coll. Les Grandes Traductions, Paris

éd. A. Michel, coll. Les Grandes Tra­duc­tions, Paris

Il s’agit d’«En silence» («Mugon»*), «Pre­mière Neige sur le mont Fuji» («Fuji no hat­suyu­ki»**) et autres œuvres de Yasu­na­ri Kawa­ba­ta***, écri­vain japo­nais qui mérite d’être pla­cé au plus haut som­met de la lit­té­ra­ture moderne. «Vos romans sont si grands, si sublimes, que dans ma peti­tesse je ne puis que les véné­rer de loin, comme le jeune ber­ger qui, regar­dant les cimes bleues des Alpes à l’horizon, rêve du jour où il sera en mesure d’escalader même la plus haute», dit M. Yukio Mishi­ma dans une lettre adres­sée à celui qui fut pour lui le maître et l’ami****. Kawa­ba­ta naquit en 1899. Son père, méde­cin let­tré, mou­rut de tuber­cu­lose en 1901; sa mère, sa grand-mère et sa sœur dis­pa­rurent à leur tour, empor­tées par la même mala­die. Il fut recueilli chez son grand-père aveugle, son der­nier et unique parent. Là, dans un vil­lage de cin­quante et quelques habi­ta­tions, il pas­sa une enfance soli­taire, toute de silence et de mélan­co­lie. Levé à l’aube, il devait aider son grand-père à satis­faire ses fonc­tions natu­relles, tiraillé entre la com­pas­sion et le dégoût. Puis, il mon­tait sur un arbre du jar­din et, assis entre les grandes branches, il lisait «jusqu’à ce que vînt à pas­ser une voi­ture ou un chien qui aboyait»*****; ou alors, un car­net à la main, il écri­vait à ses parents défunts des lettres d’une éru­di­tion et d’une matu­ri­té de pen­sée qu’on s’étonne de ren­con­trer chez un enfant : «Père, vous vous êtes levé de votre lit de mort pour nous lais­ser, à moi et à ma sœur encore inno­cente, une sorte de tes­ta­ment écrit. Vous avez tra­cé les idéo­grammes de “Chas­te­té” pour ma sœur, et de “Prends garde à toi” pour moi-même… Tan­dis que j’écris cette lettre, il me vient à l’esprit cette phrase de Jean Coc­teau :

Gra­vez votre nom dans un arbre
Qui pous­se­ra jusqu’au nadir;
Un arbre vaut mieux que le marbre,
Car on y voit les noms gran­dir.

En fait, le poème reste un peu obs­cur… Mais si l’on arrive tout sim­ple­ment à gra­ver son nom dans le cœur d’un enfant ou d’un être aimé, ce nom ne gran­di­ra-t-il pas, fina­le­ment, lui aus­si?»

* En japo­nais «無言». Haut

** En japo­nais «富士の初雪». Haut

*** En japo­nais 川端康成. Haut

**** «Cor­res­pon­dance», p. 61-62. Haut

***** «L’Adolescent : récits auto­bio­gra­phiques», p. 45. Haut

Pamuk, «Cette chose étrange en moi : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Cette chose étrange en moi» («Kafam­da Bir Tuha­flık») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «D’Autres Couleurs : essais»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit de «D’Autres Cou­leurs» («Öte­ki Renk­ler») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Hugo, «Les Chants du crépuscule • Les Voix intérieures • Les Rayons et les Ombres»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Rayons et les Ombres» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Hugo, «Les Orientales • Les Feuilles d’automne»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Feuilles d’automne» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Hugo, «Odes et Ballades»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Odes et Bal­lades» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Judith Gautier, «Œuvres complètes. Tome II»

éd. Classiques Garnier, coll. Bibliothèque du XIXᵉ siècle, Paris

éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Biblio­thèque du XIXe siècle, Paris

Il s’agit de «Fleurs d’Orient» et autres œuvres de Judith Gau­tier*, femme de lettres fran­çaise (XIXe-XXe siècle). Fille de Théo­phile Gau­tier, elle fut peut-être le chef-d’œuvre de son père. Ce der­nier façon­na cette âme d’enfant, comme on façonne l’argile, et l’embellit de toute la pure­té roma­nesque et de toute la chas­te­té fière dont il prô­nait le culte. De son salon, qui réunis­sait tout ce que Paris avait de poètes et de roman­ciers, il lui fit une sorte de ber­ceau, au fond duquel il se plut à la voir gran­dir. Enfin, il pré­dis­po­sa cette âme au rêve, en lui ouvrant les livres de l’orientalisme. En ce temps, l’Orient, soit comme image soit comme pen­sée, était deve­nu une occu­pa­tion géné­rale pour les savants autant que pour les artistes, comme explique Hugo** : «Les études orien­tales n’ont jamais été pous­sées si avant. Au siècle de Louis XIV, on était hel­lé­niste; main­te­nant on est orien­ta­liste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie». Très vite, Judith recon­nut l’Orient comme une seconde patrie, dont les images, les cadres, la musique, la sono­ri­té des noms vinrent empreindre toutes ses pen­sées, toutes ses rêve­ries. Chez les poètes de la Chine et chez les prêtres de l’Inde, elle décou­vrait sa phi­lo­so­phie cachée, sa propre phi­lo­so­phie, qu’elle ne s’était pas dite encore; et dans les récits de voyage au Japon, elle revoyait ses rêves et tout un Éden déjà presque fami­lier. Alors, elle peu­pla cet Éden d’amantes et d’amants aux cœurs aus­si purs que le sien et de nobles figures irréelles. Hugo, auquel elle envoya son pre­mier roman, écrit ceci depuis l’exil : «J’ai lu votre “Dra­gon impé­rial”. Quel art puis­sant et gra­cieux que le vôtre!… Aller en Chine, c’est presque aller dans la lune; vous nous faites faire ce voyage sidé­ral. On vous suit avec extase, et vous fuyez dans le bleu pro­fond du rêve, ailée et étoi­lée». Elle vécut dans un tel monde étoi­lé, à mesure qu’elle le créait. Du nôtre, elle ne connut rien ou n’en vou­lut rien connaître. «Paris est pour elle une capi­tale loin­taine qu’elle n’a même point le désir de visi­ter un jour. Les formes y manquent de splen­deur et de mys­tère; les mai­sons en sont grises; la foule en est terne… Elle ignore; mais par une intui­tive conscience de pro­phé­tesse, elle devine des lai­deurs qu’elle veut igno­rer, et s’en détourne comme d’un ruis­seau, pour évi­ter la boue… Elle est jalou­se­ment enfer­mée dans une sorte de cloître qu’elle a for­ti­fié d’indifférence», raconte Edmond Harau­court.

* Éga­le­ment connue sous le sur­nom de Judith Wal­ter, ain­si que sous le nom de femme mariée de Judith Men­dès (1866-1874). Haut

** «Les Orien­tales». Haut

Judith Gautier, «Œuvres complètes. Tome I»

éd. Classiques Garnier, coll. Bibliothèque du XIXᵉ siècle, Paris

éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Biblio­thèque du XIXe siècle, Paris

Il s’agit du «Dra­gon impé­rial» et autres œuvres de Judith Gau­tier*, femme de lettres fran­çaise (XIXe-XXe siècle). Fille de Théo­phile Gau­tier, elle fut peut-être le chef-d’œuvre de son père. Ce der­nier façon­na cette âme d’enfant, comme on façonne l’argile, et l’embellit de toute la pure­té roma­nesque et de toute la chas­te­té fière dont il prô­nait le culte. De son salon, qui réunis­sait tout ce que Paris avait de poètes et de roman­ciers, il lui fit une sorte de ber­ceau, au fond duquel il se plut à la voir gran­dir. Enfin, il pré­dis­po­sa cette âme au rêve, en lui ouvrant les livres de l’orientalisme. En ce temps, l’Orient, soit comme image soit comme pen­sée, était deve­nu une occu­pa­tion géné­rale pour les savants autant que pour les artistes, comme explique Hugo** : «Les études orien­tales n’ont jamais été pous­sées si avant. Au siècle de Louis XIV, on était hel­lé­niste; main­te­nant on est orien­ta­liste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie». Très vite, Judith recon­nut l’Orient comme une seconde patrie, dont les images, les cadres, la musique, la sono­ri­té des noms vinrent empreindre toutes ses pen­sées, toutes ses rêve­ries. Chez les poètes de la Chine et chez les prêtres de l’Inde, elle décou­vrait sa phi­lo­so­phie cachée, sa propre phi­lo­so­phie, qu’elle ne s’était pas dite encore; et dans les récits de voyage au Japon, elle revoyait ses rêves et tout un Éden déjà presque fami­lier. Alors, elle peu­pla cet Éden d’amantes et d’amants aux cœurs aus­si purs que le sien et de nobles figures irréelles. Hugo, auquel elle envoya son pre­mier roman, écrit ceci depuis l’exil : «J’ai lu votre “Dra­gon impé­rial”. Quel art puis­sant et gra­cieux que le vôtre!… Aller en Chine, c’est presque aller dans la lune; vous nous faites faire ce voyage sidé­ral. On vous suit avec extase, et vous fuyez dans le bleu pro­fond du rêve, ailée et étoi­lée». Elle vécut dans un tel monde étoi­lé, à mesure qu’elle le créait. Du nôtre, elle ne connut rien ou n’en vou­lut rien connaître. «Paris est pour elle une capi­tale loin­taine qu’elle n’a même point le désir de visi­ter un jour. Les formes y manquent de splen­deur et de mys­tère; les mai­sons en sont grises; la foule en est terne… Elle ignore; mais par une intui­tive conscience de pro­phé­tesse, elle devine des lai­deurs qu’elle veut igno­rer, et s’en détourne comme d’un ruis­seau, pour évi­ter la boue… Elle est jalou­se­ment enfer­mée dans une sorte de cloître qu’elle a for­ti­fié d’indifférence», raconte Edmond Harau­court.

* Éga­le­ment connue sous le sur­nom de Judith Wal­ter, ain­si que sous le nom de femme mariée de Judith Men­dès (1866-1874). Haut

** «Les Orien­tales». Haut

Wu Cheng’en, «La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome II»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de «(Mémoire de) La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» («Xiyou ji»*), très célèbre roman-fleuve chi­nois, dont le per­son­nage cen­tral est un Singe pèle­rin. «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» est, comme on le sait, une sorte de dédou­ble­ment ou de trans­po­si­tion bur­lesque de la péré­gri­na­tion vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuan­zang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination popu­laire chi­noise s’était empa­rée des exploits de ce moine en marche, par­ti avec sa canne pour seul com­pa­gnon, tra­ver­sant fleuves et monts, cour­bé sous le poids des cen­taines de soû­tras boud­dhiques qu’il rame­nait dans une hotte d’osier, tel Pro­mé­thée rap­por­tant le feu sacré dans la conca­vi­té d’un roseau. «Xuan­zang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et enten­du ce que nul autre n’a jamais vu et enten­du. Seul, il tra­ver­sa de vastes éten­dues sans che­min, fré­quen­tées seule­ment par des fan­tômes démo­niaques. Cou­ra­geu­se­ment il grim­pa sur de fabu­leuses mon­tagnes… tou­jours refroi­dies par des vents gla­cés et par des neiges éter­nelles… Main­te­nant, il est reve­nu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quan­ti­té de pré­cieux tré­sors. Il y a, là, six cent cin­quante-sept ouvrages sacrés… dont cer­tains sont rem­plis de charmes… capables de faire envo­ler les puis­sances invi­sibles du mal»**. Ses «Mémoires» et sa «Bio­gra­phie» devinrent la source d’inspiration de nom­breuses légendes qui, mêlées à des contes ani­ma­liers, s’enrichirent peu à peu de créa­tures sur­na­tu­relles et de pro­diges. Déjà dans la «Chan­te­fable de la quête des soû­tras par Xuan­zang des grands Tang» («Da Tang San­zang qu jing shi­hua»***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accom­pa­gnant le pèle­rin dans son voyage et contri­buant puis­sam­ment à sa réus­site — un Singe fabu­leux cal­qué, au moins en par­tie, sur le per­son­nage d’Hanumân dans le «Râmâyaṇa». Cer­taines pièces du théâtre des Yuan avaient aus­si pour sujet la quête des soû­tras. Et il exis­tait, sous ces mêmes Yuan, un roman inti­tu­lé «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest», mais qui est per­du, si l’on excepte un frag­ment dans la «Grande Ency­clo­pé­die Yongle»

* En chi­nois «西遊記». Autre­fois trans­crit «Xiyu­ji», «Hsi-yu chi», «Si you tsi», «Sy-yeou-ky» ou «Si yeou ki». Haut

** Dans Lévy, «Les Pèle­rins chi­nois en Inde», p. 362. Haut

*** En chi­nois «大唐三藏取經詩話». Haut

Wu Cheng’en, «La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome I»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de «(Mémoire de) La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» («Xiyou ji»*), très célèbre roman-fleuve chi­nois, dont le per­son­nage cen­tral est un Singe pèle­rin. «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» est, comme on le sait, une sorte de dédou­ble­ment ou de trans­po­si­tion bur­lesque de la péré­gri­na­tion vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuan­zang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination popu­laire chi­noise s’était empa­rée des exploits de ce moine en marche, par­ti avec sa canne pour seul com­pa­gnon, tra­ver­sant fleuves et monts, cour­bé sous le poids des cen­taines de soû­tras boud­dhiques qu’il rame­nait dans une hotte d’osier, tel Pro­mé­thée rap­por­tant le feu sacré dans la conca­vi­té d’un roseau. «Xuan­zang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et enten­du ce que nul autre n’a jamais vu et enten­du. Seul, il tra­ver­sa de vastes éten­dues sans che­min, fré­quen­tées seule­ment par des fan­tômes démo­niaques. Cou­ra­geu­se­ment il grim­pa sur de fabu­leuses mon­tagnes… tou­jours refroi­dies par des vents gla­cés et par des neiges éter­nelles… Main­te­nant, il est reve­nu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quan­ti­té de pré­cieux tré­sors. Il y a, là, six cent cin­quante-sept ouvrages sacrés… dont cer­tains sont rem­plis de charmes… capables de faire envo­ler les puis­sances invi­sibles du mal»**. Ses «Mémoires» et sa «Bio­gra­phie» devinrent la source d’inspiration de nom­breuses légendes qui, mêlées à des contes ani­ma­liers, s’enrichirent peu à peu de créa­tures sur­na­tu­relles et de pro­diges. Déjà dans la «Chan­te­fable de la quête des soû­tras par Xuan­zang des grands Tang» («Da Tang San­zang qu jing shi­hua»***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accom­pa­gnant le pèle­rin dans son voyage et contri­buant puis­sam­ment à sa réus­site — un Singe fabu­leux cal­qué, au moins en par­tie, sur le per­son­nage d’Hanumân dans le «Râmâyaṇa». Cer­taines pièces du théâtre des Yuan avaient aus­si pour sujet la quête des soû­tras. Et il exis­tait, sous ces mêmes Yuan, un roman inti­tu­lé «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest», mais qui est per­du, si l’on excepte un frag­ment dans la «Grande Ency­clo­pé­die Yongle»

* En chi­nois «西遊記». Autre­fois trans­crit «Xiyu­ji», «Hsi-yu chi», «Si you tsi», «Sy-yeou-ky» ou «Si yeou ki». Haut

** Dans Lévy, «Les Pèle­rins chi­nois en Inde», p. 362. Haut

*** En chi­nois «大唐三藏取經詩話». Haut

Ôé, «Le Centre de recherches sur la jeunesse en déroute»

dans « Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. Tome I. Jeunesse » (éd. du Rocher, coll. Série japonaise, Monaco)

dans «Antho­lo­gie de nou­velles japo­naises contem­po­raines. Tome I. Jeu­nesse» (éd. du Rocher, coll. Série japo­naise, Mona­co)

Il s’agit de la nou­velle «Le Centre de recherches sur la jeu­nesse en déroute» («Kôtai sei­nen ken­kyû­jo»*) de M. Ken­za­bu­rô Ôé**, un des der­niers repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture d’après-guerre. Il naquit dans une péri­phé­rie du monde appe­lée Japon, et qui plus est, dans un vil­lage péri­phé­rique de ce pays. C’était un beau vil­lage per­du au cœur des grandes forêts de l’île de Shi­ko­ku, où sa famille habi­tait depuis des cen­taines d’années sans que per­sonne ne s’en fût jamais éloi­gné; son père venait d’y mou­rir. «L’angoisse de la mort et de la folie m’avait sai­si pour ne plus me lâcher, depuis la mort sou­daine de mon père», dit-il***. À dix-sept ans, dans un ouvrage d’un pro­fes­seur de Tôkyô inti­tu­lé «Furan­su rune­san­su dan­shô»****Frag­ments de la Renais­sance fran­çaise»), M. Ôé décou­vrait, avec un enthou­siasme débor­dant, les huma­nistes et le com­bat qu’ils avaient mené pour répandre leurs idées. Et c’est pour étu­dier ces idées-là — capables, pen­sait-il, de le pro­té­ger des ten­ta­tions nihi­listes d’un Mishi­ma — qu’il quit­ta les forêts natales et qu’il se ren­dit en ville pour prendre un train de nuit pour Tôkyô. L’idée de deve­nir le dis­ciple de M. Kazuo Wata­na­bé*****, ce pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise dont il fai­sait d’ores et déjà son maître à pen­ser pour la vie, était là pour le sou­te­nir dans l’épreuve que repré­sen­tait ce voyage. Dans l’immense métro­pole, M. Ôé se mon­tra un étu­diant brillant, mais ren­fer­mé, soli­taire, et bégayant à cause de son accent pro­vin­cial dont il avait honte. La nuit, l’ennui le dépri­mait, et tout en pre­nant des tran­quilli­sants avec du whis­ky, il fai­sait des esquisses de romans. «Quand j’ai com­men­cé à écrire des romans, je me suis dit qu’un jour ils seraient publiés en fran­çais par les édi­tions Gal­li­mard et que j’offrirais celui qui me sem­ble­rait le mieux tra­duit à mon pro­fes­seur. Tout en gar­dant cette idée à l’esprit, j’ai ten­té diverses expé­riences d’écriture roma­nesque… C’est ce que j’ai tou­jours ten­té de faire, et je ne le regrette pas, mais j’ai aus­si tou­jours eu le sen­ti­ment en paral­lèle de ne jamais [avoir écrit] un roman libé­ré de cette obses­sion, équi­li­bré, bien construit», dit-il

* En japo­nais «後退青年研究所». Haut

** En japo­nais 大江健三郎. Haut

*** «L’Homme, être fra­gile» («壊れものとしての人間»), inédit en fran­çais. Haut

**** En japo­nais «フランス・ルネサンス断章». Haut

***** En japo­nais 渡辺一夫. Haut

Ôé, «Tribu bêlante, “Ningen no hitsuji”»

dans « Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. [Tome I] » (éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris)

dans «Antho­lo­gie de nou­velles japo­naises contem­po­raines. [Tome I]» (éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris)

Il s’agit de la nou­velle «Tri­bu bêlante» («Nin­gen no hit­su­ji»*, lit­té­ra­le­ment «Hommes deve­nus mou­tons») de M. Ken­za­bu­rô Ôé**, un des der­niers repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture d’après-guerre. Il naquit dans une péri­phé­rie du monde appe­lée Japon, et qui plus est, dans un vil­lage péri­phé­rique de ce pays. C’était un beau vil­lage per­du au cœur des grandes forêts de l’île de Shi­ko­ku, où sa famille habi­tait depuis des cen­taines d’années sans que per­sonne ne s’en fût jamais éloi­gné; son père venait d’y mou­rir. «L’angoisse de la mort et de la folie m’avait sai­si pour ne plus me lâcher, depuis la mort sou­daine de mon père», dit-il***. À dix-sept ans, dans un ouvrage d’un pro­fes­seur de Tôkyô inti­tu­lé «Furan­su rune­san­su dan­shô»****Frag­ments de la Renais­sance fran­çaise»), M. Ôé décou­vrait, avec un enthou­siasme débor­dant, les huma­nistes et le com­bat qu’ils avaient mené pour répandre leurs idées. Et c’est pour étu­dier ces idées-là — capables, pen­sait-il, de le pro­té­ger des ten­ta­tions nihi­listes d’un Mishi­ma — qu’il quit­ta les forêts natales et qu’il se ren­dit en ville pour prendre un train de nuit pour Tôkyô. L’idée de deve­nir le dis­ciple de M. Kazuo Wata­na­bé*****, ce pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise dont il fai­sait d’ores et déjà son maître à pen­ser pour la vie, était là pour le sou­te­nir dans l’épreuve que repré­sen­tait ce voyage. Dans l’immense métro­pole, M. Ôé se mon­tra un étu­diant brillant, mais ren­fer­mé, soli­taire, et bégayant à cause de son accent pro­vin­cial dont il avait honte. La nuit, l’ennui le dépri­mait, et tout en pre­nant des tran­quilli­sants avec du whis­ky, il fai­sait des esquisses de romans. «Quand j’ai com­men­cé à écrire des romans, je me suis dit qu’un jour ils seraient publiés en fran­çais par les édi­tions Gal­li­mard et que j’offrirais celui qui me sem­ble­rait le mieux tra­duit à mon pro­fes­seur. Tout en gar­dant cette idée à l’esprit, j’ai ten­té diverses expé­riences d’écriture roma­nesque… C’est ce que j’ai tou­jours ten­té de faire, et je ne le regrette pas, mais j’ai aus­si tou­jours eu le sen­ti­ment en paral­lèle de ne jamais [avoir écrit] un roman libé­ré de cette obses­sion, équi­li­bré, bien construit», dit-il

* En japo­nais «人間の羊». Haut

** En japo­nais 大江健三郎. Haut

*** «L’Homme, être fra­gile» («壊れものとしての人間»), inédit en fran­çais. Haut

**** En japo­nais «フランス・ルネサンス断章». Haut

***** En japo­nais 渡辺一夫. Haut