CatégorieTrès bons ouvrages

« Les Mille Monts de lune : poèmes [bouddhiques] de Corée »

éd. A. Michel, coll. Les Carnets du calligraphe, Paris

éd. A. Mi­chel, coll. Les Car­nets du cal­li­graphe, Pa­ris

Il s’agit d’une an­tho­lo­gie de poèmes boud­dhiques de la Co­rée (VIIe-XXe siècle). « Écrire un poème fut une des fa­çons de pra­ti­quer la mé­di­ta­tion. Écrire “sans pa­roles et sans pen­sées”1 est le prin­cipe de cette poé­sie boud­dhique », dit Mme Ok-sung Ann-Ba­ron2. « De nom­breux moines-poètes écri­vaient dans cet es­prit avec une grande so­briété de moyens. C’est ce ton sobre, brut qui donne cette at­mo­sphère si par­ti­cu­lière à cette poé­sie — ce­lui d’un mo­no­lithe sculpté avec des ou­tils ru­di­men­taires. » Les moines boud­dhistes co­réens écartent tout raf­fi­ne­ment de leur poé­sie. Ils ne prennent pour mo­dèle que la na­ture, éter­nelle com­pagne de leur so­li­tude. Hommes peu ex­pan­sifs, ils sentent pour­tant avec beau­coup de pro­fon­deur ; car plus le sen­ti­ment est pro­fond, moins il tend à s’exprimer. Cette ti­mi­dité ap­pa­rente, qu’on prend sou­vent pour de la froi­deur, tient à leur pu­deur in­té­rieure, qui leur fait croire qu’un cœur ne doit se confier qu’à lui-même. De là, cette ex­quise ré­serve, ce quelque chose de voilé, de dis­cret — aussi éloi­gné de la rhé­to­rique de la pas­sion, trop com­mune aux poé­sies pro­fanes, que celle de la re­li­gion. « Le lec­teur oc­ci­den­tal y goû­tera le charme des évo­ca­tions bu­co­liques, la beauté des er­mi­tages ou l’atmosphère toute de paix et de puis­sante beauté qui émane [des] vers », dit M. Tan­guy L’Aminot3. Les di­vers genres de poèmes boud­dhiques de la Co­rée sont : 1o « Odosi »4, com­po­sés à la suite de l’Éveil ; 2o « Sŏl­lisi »5, qui ex­priment la contem­pla­tion ; 3o « Sangŏsi »6, qui chantent la vie dans la mon­tagne ; 4o « Im­jongsi »7, écrits à la veille de la mort ; en­fin 5o « Sŏnch­wisi »8, qui re­flètent la mé­di­ta­tion.

  1. En co­réen « 무언무심 ». Haut
  2. « Pré­face à “Ivresse de brumes, gri­se­rie de nuages : poé­sie boud­dhique co­réenne” », p. 12. Haut
  3. « Compte rendu sur “Ivresse de brumes, gri­se­rie de nuages” », p. 460. Haut
  4. En co­réen 오도시. Haut
  1. En co­réen 선리시. Par­fois trans­crit « seol­lisi ». Haut
  2. En co­réen 산거시. Par­fois trans­crit « san­geosi ». Haut
  3. En co­réen 임종시. Haut
  4. En co­réen 선취시. Par­fois trans­crit « seonch­wisi ». Haut

« Ivresse de brumes, griserie de nuages : poésie bouddhique coréenne »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Pa­ris

Il s’agit d’une an­tho­lo­gie de poèmes boud­dhiques de la Co­rée (XIIIe-XVIe siècle). « Écrire un poème fut une des fa­çons de pra­ti­quer la mé­di­ta­tion. Écrire “sans pa­roles et sans pen­sées”1 est le prin­cipe de cette poé­sie boud­dhique », dit Mme Ok-sung Ann-Ba­ron2. « De nom­breux moines-poètes écri­vaient dans cet es­prit avec une grande so­briété de moyens. C’est ce ton sobre, brut qui donne cette at­mo­sphère si par­ti­cu­lière à cette poé­sie — ce­lui d’un mo­no­lithe sculpté avec des ou­tils ru­di­men­taires. » Les moines boud­dhistes co­réens écartent tout raf­fi­ne­ment de leur poé­sie. Ils ne prennent pour mo­dèle que la na­ture, éter­nelle com­pagne de leur so­li­tude. Hommes peu ex­pan­sifs, ils sentent pour­tant avec beau­coup de pro­fon­deur ; car plus le sen­ti­ment est pro­fond, moins il tend à s’exprimer. Cette ti­mi­dité ap­pa­rente, qu’on prend sou­vent pour de la froi­deur, tient à leur pu­deur in­té­rieure, qui leur fait croire qu’un cœur ne doit se confier qu’à lui-même. De là, cette ex­quise ré­serve, ce quelque chose de voilé, de dis­cret — aussi éloi­gné de la rhé­to­rique de la pas­sion, trop com­mune aux poé­sies pro­fanes, que celle de la re­li­gion. « Le lec­teur oc­ci­den­tal y goû­tera le charme des évo­ca­tions bu­co­liques, la beauté des er­mi­tages ou l’atmosphère toute de paix et de puis­sante beauté qui émane [des] vers », dit M. Tan­guy L’Aminot3. Les di­vers genres de poèmes boud­dhiques de la Co­rée sont : 1o « Odosi »4, com­po­sés à la suite de l’Éveil ; 2o « Sŏl­lisi »5, qui ex­priment la contem­pla­tion ; 3o « Sangŏsi »6, qui chantent la vie dans la mon­tagne ; 4o « Im­jongsi »7, écrits à la veille de la mort ; en­fin 5o « Sŏnch­wisi »8, qui re­flètent la mé­di­ta­tion.

  1. En co­réen « 무언무심 ». Haut
  2. « Pré­face à “Ivresse de brumes, gri­se­rie de nuages : poé­sie boud­dhique co­réenne” », p. 12. Haut
  3. « Compte rendu sur “Ivresse de brumes, gri­se­rie de nuages” », p. 460. Haut
  4. En co­réen 오도시. Haut
  1. En co­réen 선리시. Par­fois trans­crit « seol­lisi ». Haut
  2. En co­réen 산거시. Par­fois trans­crit « san­geosi ». Haut
  3. En co­réen 임종시. Haut
  4. En co­réen 선취시. Par­fois trans­crit « seonch­wisi ». Haut

« Le Saule aux dix mille rameaux : anthologie de la poésie coréenne médiévale et classique »

éd. UNESCO-Langues & Mondes, coll. Bilingues L & M, Paris

éd. UNESCO-Langues & Mondes, coll. Bi­lingues L & M, Pa­ris

Il s’agit de Pak Il-lo1, Chŏng Ch’ŏl2 et autres poètes clas­siques de la Co­rée (VIIe-XIXe siècle). Ja­dis, pour les Co­réens, les pré­ceptes de la mo­rale chi­noise — piété fi­liale, fi­dé­lité au su­ze­rain, mo­dé­ra­tion — consti­tuaient la prin­ci­pale source de l’art d’écrire. Le style, la va­leur lit­té­raire étaient su­bor­don­nés à l’orthodoxie de la pen­sée. Un au­teur sou­cieux des mœurs ac­quises, de l’ordre figé était tou­jours mis au-des­sus d’un au­teur brillant. Le fonc­tion­naire-let­tré digne de ce nom se de­vait d’ignorer ou de désa­vouer ce qui ne ve­nait pas des An­ciens. L’originalité était condam­nable, l’initiative — sus­pecte : il ne fal­lait ni idées neuves ni re­cherches in­édites. « Il en ré­sul­tait que, dès qu’un écri­vain trou­vait dans un ou­vrage clas­sique un pas­sage ou une phrase cor­res­pon­dant à l’idée qu’il avait dans l’esprit, il n’avait garde de cher­cher une fa­çon de dire per­son­nelle : il trans­cri­vait le pas­sage ou la phrase, joyeux de se cou­vrir de l’autorité d’un An­cien »3. Sauf ex­cep­tion, la poé­sie co­réenne pa­raît donc peu ori­gi­nale, tou­jours im­bue de l’esprit chi­nois, sou­vent une simple imi­ta­tion. Telle qu’elle est ce­pen­dant, bien in­fé­rieure aux poé­sies ja­po­naise et viet­na­mienne qui ont su se mé­na­ger une part de fan­tai­sie mal­gré les em­prunts faits à l’étranger, elle l’emporte de beau­coup sur ce qu’ont pro­duit les Mon­gols, les Mand­chous et les autres élèves de la Chine. Voici les prin­ci­paux genres de la poé­sie co­réenne : 1o « Hyangga »4 (« chants du ter­roir ») conser­vés dans le re­cueil « Choses qui nous sont par­ve­nues de l’époque des Trois Royaumes » (« Sam­guk Yusa »5) et qui re­pré­sentent les pre­mières œuvres ré­di­gées en co­réen ; 2o « Changga »6 (« chan­sons longues ») re­mon­tant à la dy­nas­tie de Ko­ryŏ ; 3o « Sijo »7 (« airs po­pu­laires »), brefs poèmes de trois vers, la forme la plus em­blé­ma­tique de la poé­sie co­réenne ; 4o « Kasa »8 (« chants ryth­més »), sorte de prose ryth­mée ; en­fin 5o « Hansi »9 (« poèmes en chi­nois »).

  1. En co­réen 박인로. Par­fois trans­crit Pak In-no, Pak In-lo, Bak In-no ou Park In-ro. Haut
  2. En co­réen 정철. Par­fois trans­crit Jeong Cheol ou Chung Chol. Haut
  3. Mau­rice Cou­rant, « Bi­blio­gra­phie co­réenne ». Haut
  4. En co­réen 향가. Haut
  5. En co­réen « 삼국유사 ». Haut
  1. En co­réen 창가. Haut
  2. En co­réen 시조. Par­fois trans­crit « si-djo ». Haut
  3. En co­réen 가사. Par­fois trans­crit « gasa ». Haut
  4. En co­réen 한시. Haut

« Le Chant de la fidèle Chunhyang »

éd. Zulma, Paris

éd. Zulma, Pa­ris

Il s’agit du « Chant de Chun­hyang » (« Chun­hyang-ga »1) ou « His­toire de Chun­hyang » (« Chun­hyang-jŏn »2), lé­gende fort cé­lèbre en Co­rée et chan­tée dans les ré­jouis­sances po­pu­laires. Elle traite de l’amour entre Chun­hyang3 (« Par­fum de prin­temps »), fille d’une an­cienne cour­ti­sane, et Mon­gryong4 (« Rêve de dra­gon »), fils d’un noble gou­ver­neur. Au mo­ment où les fleurs com­men­çaient à s’épanouir, le jeune Mon­gryong était oc­cupé à lire dans la bi­blio­thèque de son père. Ayant in­ter­rompu son tra­vail pour se pro­me­ner, il vit la jeune Chun­hyang en train de faire de la ba­lan­çoire : « Elle sai­sit la corde de ses dé­li­cates mains, monta sur la planche et s’envola… Vue de face, elle était l’hirondelle qui plonge pour at­tra­per au vol un pé­tale de fleur de pê­cher qui glisse sur le sol. De dos, elle sem­blait un pa­pillon mul­ti­co­lore qui s’éloigne à la re­cherche de sa com­pagne »5. Mon­gryong tomba aus­si­tôt amou­reux d’elle, et elle de lui. À cause de la dif­fé­rence dans leur condi­tion et dans leur for­tune, ils s’épousèrent en ca­chette. Sur ces en­tre­faites, le père de Mon­gryong fut ap­pelé à la ca­pi­tale, où son fils fut obligé de le suivre. Leur suc­ces­seur, homme « bru­tal et em­porté »6, vou­lut ache­ter les fa­veurs de Chun­hyang, mais celle-ci lui ré­sista, fi­dèle à son loin­tain époux, si bien qu’elle fut tor­tu­rée et em­pri­son­née. Je ne di­rai rien de la fin de l’histoire, si­non qu’elle est heu­reuse. Le suc­cès du « Chant de Chun­hyang » lui vient de ce qu’il osait par­ler tout haut d’amour en cette Co­rée de l’ancien ré­gime où les jeunes cœurs étouf­faient sous le poids de l’autorité, et où le ma­riage était une af­faire de rai­son, trai­tée entre pères, sans que les conjoints aient la moindre voix au cha­pitre. Certes, je l’avoue : l’intrigue est naïve, les ca­rac­tères — vieillis, le style — mal­adroit ; mais, sous tout cela, on sent l’âme des grands poètes du peuple. Leurs sen­ti­ments bons et purs ont passé à tra­vers cette œuvre. Ils l’ont vi­vi­fiée au­tre­fois ; ils la sou­tiennent en­core aujourd’hui, car le « Chant de Chun­hyang » conti­nue d’être re­pré­senté dans la ville de Nam­won7, qui est celle de la jeune hé­roïne. Il s’y tient chaque an­née un grand fes­ti­val au­quel par­ti­cipent les meilleurs « myeong­chang »8 (« maîtres chan­teurs »). On dit que cer­tains d’entre eux, « afin de don­ner à leur voix la per­fec­tion de l’expressivité… vont jusqu’à cra­cher du sang »9 de­vant une foule qui les paie am­ple­ment en san­glots et en ap­plau­dis­se­ments.

  1. En co­réen « 춘향가 ». Haut
  2. En co­réen « 춘향전 ». Au­tre­fois trans­crit « Tchyoun hyang tjyen », « Tchoun-hyang-djun », « Tchun hyang djŏn », « Choon hyang jyn », « Chun hyang chun », « Chun-hyang-jun », « Ch’unhyang chŏn » ou « Chun­hyang­jeon ». Haut
  3. En co­réen 춘향. Haut
  4. En co­réen 몽룡. Haut
  5. p. 25. Haut
  1. p. 81. Haut
  2. En co­réen 남원. Au­tre­fois trans­crit Nam-Hyong. Haut
  3. En co­réen 명창. Haut
  4. Mee-jeong Lee, « Le Pan­sori : un art ly­rique co­réen ». Haut

Erfan, « Les Damnées du paradis et Autres Nouvelles »

éd. de l’Aube, coll. Regards croisés, La Tour d’Aigues

éd. de l’Aube, coll. Re­gards croi­sés, La Tour d’Aigues

Il s’agit des « Dam­nées du pa­ra­dis » de M. Ali Er­fan, écri­vain ira­nien de langue fran­çaise. Né à Is­pa­han en 1946, il fait par­tie de ces hommes de théâtre, ces ci­néastes, ces ar­tistes que l’évolution po­li­tique de leur pays a me­nés à la pri­son et à l’exil. Quand son deuxième film a été pro­jeté, le mi­nistre de la Culture ira­nien, pré­sent dans la salle, a dé­claré à la fin : « Le seul mur blanc sur le­quel on n’a pas en­core versé le sang des im­purs, c’est l’écran de ci­néma. Si on exé­cute ce traître, et que cet écran de­vient rouge, tous les ci­néastes com­pren­dront qu’on ne peut pas jouer avec les in­té­rêts du peuple mu­sul­man »1. Il a quitté alors l’Iran pour pour­suivre une car­rière d’écrivain à Pa­ris. Bien que cette car­rière soit loin d’être fi­nie, je m’autorise, dès à pré­sent, à ré­su­mer les prin­ci­pales et dif­fé­rentes qua­li­tés de M. Er­fan et comme les élé­ments consti­tu­tifs de son gé­nie. 1o Le goût de l’intrigue trou­blante, ra­pide, sombre. « Mon ré­cit », dit M. Er­fan, « sera ra­pide comme l’ange de la mort lorsqu’il sur­git par la fe­nêtre ou par la fente sous la porte, s’empare de l’âme du pire des ty­rans et dis­pa­raît aus­si­tôt par le même che­min, en em­por­tant l’âme d’un poète »2. 2o La nos­tal­gie de la pa­trie, de la langue na­tale, de l’enfance. Chaque fois qu’il en­tre­prend d’écrire, M. Er­fan cherche le temps de sa pre­mière jeu­nesse. Il goûte l’extase de la mé­moire, le plai­sir de re­trou­ver les choses per­dues et ou­bliées dans la langue na­tale. Et comme cette mé­moire re­trou­vée ne ra­conte pas ce qui s’est passé réel­le­ment, mais ce qui au­rait pu se pas­ser, c’est elle le vé­ri­table écri­vain ; et M. Er­fan est son pre­mier lec­teur : « Main­te­nant, je connais [la langue fran­çaise]. Mais je ne veux pas par­ler… Ma­dame dit : “Mon chéri, dis : jas­min”. Je ne veux pas. Je veux pro­non­cer le nom de la fleur qui était dans notre mai­son. Com­ment s’appelait-elle ? Pour­quoi est-ce que je ne me sou­viens pas ? Cette grande fleur qui pous­sait au coin de la cour. Qui mon­tait, qui tour­nait. Elle grim­pait par-des­sus la porte de notre mai­son, et elle re­tom­bait dans la rue… Com­ment s’appelait-elle ? Elle sen­tait bon. Ma­dame dit en­core : “Dis, mon chéri”. Moi, je pleure, je pleure… »3 3o L’absence de phi­lo­so­phie mo­rale, d’idéal, de sen­ti­ment re­li­gieux. Si M. Er­fan n’a pas la joie de croire, c’est là son dé­faut, ou plu­tôt son mal­heur, mais un mal­heur te­nant à une cause fort grave, je veux dire les crimes que M. Er­fan a vu com­mettre au nom d’une re­li­gion dont les pré­ceptes ont été dé­na­tu­rés et dé­tour­nés de leur pro­pos et de leur vé­ri­table si­gni­fi­ca­tion : « Il ou­vrit sans hâte l’un des épais dos­siers [de la Ré­pu­blique is­la­mique], en re­tira un feuillet, l’examina et, tout d’un coup, s’écria : “En­fer­mez cette femme dans un sac de jute et je­tez-lui des pierres jusqu’à ce qu’elle crève comme un chien… Que le père étrangle son fils de ses propres mains… Vio­lez la fillette de douze ans mal­gré son re­pen­tir et, entre ses jambes, ti­rez son foie” »

  1. Dans Ma­thieu Lin­don, « L’Enfer pa­ra­di­siaque d’Ali Er­fan ». Haut
  2. « Le Der­nier Poète du monde », p. 11. Haut
  1. id. p. 82. Haut

« Les Femmes de lettres birmanes »

éd. L’Harmattan, coll. Lettres asiatiques, Paris

éd. L’Harmattan, coll. Lettres asia­tiques, Pa­ris

Il s’agit d’une an­tho­lo­gie des femmes de lettres de la Bir­ma­nie (Myan­mar). Au XIXe siècle en­core, les livres de ce pays étaient for­més de feuilles de pal­mier sé­chées et noir­cies, sur les­quelles les lettres étaient gra­vées avec un sty­let de mé­tal ou une pointe d’os, qui lais­sait une em­preinte blanche : « Je lan­guis », dit une poé­tesse bir­mane1, « et ma tête s’incline comme une fleur sous les rayons du so­leil. D’une pointe d’os, je grave des feuillets noir­cis ». Deux trous, tra­ver­sant chaque feuille, ser­vaient à les lier toutes en­semble pour for­mer un vo­lume, au moyen d’un cor­don qui pas­sait éga­le­ment à tra­vers les deux planches qui fai­saient of­fice de cou­ver­ture. Du reste, que l’humanité ait écrit sur des feuilles de pal­mier dès l’antiquité la plus re­cu­lée, nous en avons pour ga­rant Pline l’Ancien, qui dit « qu’auparavant on ne connais­sait pas le pa­pier : on écri­vit, d’abord, sur des feuilles de pal­mier » (« an­tea non fuisse char­ta­rum usum : in pal­ma­rum fo­liis primo scrip­ti­ta­tum »). C’était là une ma­tière fa­cile à tra­vailler, mais par­ti­cu­liè­re­ment pé­ris­sable et plus su­jette que toute autre aux at­teintes de la cha­leur et de l’humidité ; et si elle n’était pas pré­ser­vée des in­sectes ou des rats, une bi­blio­thèque en­tière pou­vait, en peu de temps, être la proie de ces bes­tioles. La pre­mière Bir­mane dont les écrits aient passé jusqu’à nous est la prin­cesse Ya­za­da­tou­ka­lya2 (XVIe siècle apr. J.-C.), qui se conso­lait d’être sé­pa­rée de son amant en com­po­sant des « ye­dou »3 (« poèmes des sai­sons »). Sous les des­crip­tions sai­son­nières, on voit poindre une âme lo­cale, née dans la puis­sante jungle des mon­tagnes :

« En un lieu de la belle mon­tagne cou­verte de fo­rêts est construit un nid : pa­lais et pa­ra­dis. Ré­gnant par sa gloire et par sa force, le per­ro­quet, aux plumes et aux ailes d’émeraude, com­prend et connaît tout sur la conduite des hommes… Toi, per­ro­quet, pré­ci­pite-toi à tra­vers le vent, la pluie et les nuages, et va sup­plier [mon amant]. Dis-lui que son amou­reuse l’attend im­pa­tiem­ment, pleine d’espoir, éten­due sur sa couche in­cli­née, dans un vaste et ma­gni­fique royaume »

  1. p. 35. Haut
  2. En bir­man ရာဇဓာတုကလျာ. Par­fois trans­crit Yaza-datu Ka­laya ou Raza-datu-ka­lya. Haut
  1. En bir­man ရတု. Par­fois trans­crit « yadu » ou « yatu ». Haut

« Anthologie de la poésie classique turque (dite du Divan) »

éd. Ayyıldız, Ankara

éd. Ayyıldız, An­kara

Il s’agit d’une an­tho­lo­gie de la poé­sie ot­to­mane. Dès la fixa­tion des Turcs en Ana­to­lie, deux poé­sies s’affrontent, dont la pre­mière fi­nira par l’emporter à l’époque ot­to­mane, mais dont la se­conde triom­phera en­tiè­re­ment dans la Tur­quie mo­derne : d’un côté, celle des sei­gneurs et des ci­ta­dins, dont le but sera de trans­po­ser en un turc bourré d’arabe et de per­san les ma­nières lit­té­raires de ces deux grandes langues mu­sul­manes, dans des vers fon­dés sur la quan­tité longue et brève des syl­labes ; de l’autre, celle des pay­sans et des no­mades, peut-être moins sa­vants, mais doués d’un sens plus vif de leur langue ma­ter­nelle, sou­vent nour­ris de chan­sons po­pu­laires, qui en­tre­pren­dront d’exprimer leur sen­si­bi­lité et leur pen­sée se­lon le gé­nie na­tio­nal, dans des vers fon­dés sur le seul nombre des syl­labes. Les suc­cès pres­ti­gieux, au XIVe siècle, du sei­gneur turc Oth­man, qui sou­met avec le se­cours de l’islamisme toute l’Anatolie avant de se lan­cer à la conquête des Bal­kans et du Proche-Orient, ont pour consé­quence iné­luc­table, en même temps qu’une cen­tra­li­sa­tion du pou­voir, la réunion à la Cour de tous les poètes de re­nom, qui de­viennent ainsi « des écri­vains pro­fes­sion­nels et cour­ti­sans, aris­to­crates et pé­dants, vi­vant en vase clos et de fa­çon ar­ti­fi­cielle, cou­pés du reste de la na­tion »1. Au XVIe siècle, avec l’apogée de l’Empire sous le règne du sul­tan So­li­man coïn­cide, comme de juste, la ma­tu­rité de la poé­sie ot­to­mane, in­car­née par Bâkî2. Poète de gé­nie, Bâkî doit à son seul ta­lent une brillante ré­pu­ta­tion et une haute for­tune ; car s’il dé­bute sa vie comme fils d’un pauvre muez­zin, il fi­nit sa car­rière comme vi­zir. « Ses gha­zels — courts poèmes ly­riques de ton gé­né­ra­le­ment lé­ger — où ce grave ec­clé­sias­tique chante l’amour et le vin en des termes qui nous sur­prennent, mais dont les com­men­ta­teurs or­tho­doxes as­surent qu’ils sont sym­bo­liques, sont parmi les plus cé­lèbres »3. Je leur pré­fère, ce­pen­dant, la per­fec­tion clas­sique de son « Orai­son fu­nèbre du sul­tan So­li­man »4, la­quelle évoque avec un grand art cette pé­riode où l’Empire ot­to­man était sans doute le plus puis­sant du monde

  1. Louis Ba­zin, « Lit­té­ra­ture turque ». Haut
  2. Au­tre­fois trans­crit Bâqî ou Ba­qui. Haut
  1. Louis Ba­zin, « Lit­té­ra­ture turque ». Haut
  2. En turc « Mer­siye-i sul­tân Sü­ley­mân ». Haut

Gan Bao, « À la recherche des esprits : récits tirés du “Sou shen ji” »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Pa­ris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle du « Sou shen ji »1 (« À la re­cherche des es­prits ») de Gan Bao2, his­to­rien chi­nois porté vers l’étude de l’astrologie et des sciences oc­cultes, et qui en­ten­dait « dé­mon­trer que la doc­trine re­la­tive au sur­na­tu­rel n’est pas une af­fa­bu­la­tion »3 (IIIe-IVe siècle apr. J.-C.). On rap­porte qu’encore en­fant, Gan Bao fut té­moin d’un drame de fa­mille qui dé­cida de sa vo­ca­tion : Son père ché­ris­sait une ser­vante ja­lou­sée par sa mère. Quand ce der­nier mou­rut, son épouse la fit en­ter­rer vi­vante dans la tombe du dé­funt. Mais plus de dix ans après ces faits tra­giques, lorsqu’on ou­vrit la tombe, on trouva la ser­vante dans le même état où elle se trou­vait au mo­ment de l’enterrement ; on l’emporta donc, et le len­de­main, elle re­vint à la vie. Elle ra­conta que son dé­funt amant lui don­nait constam­ment à boire et à man­ger, lui té­moi­gnant une af­fec­tion sem­blable à celle qu’il avait eue pour elle de son vi­vant. Ce fut à la suite de ces cir­cons­tances que Gan Bao se mit à re­cueillir tout ce qui avait trait aux fan­tômes, aux gé­nies, aux bêtes mé­ta­mor­pho­sées, et d’une fa­çon plus gé­né­rale, au mer­veilleux. Gros de quatre cent soixante-quatre ré­cits, son « Sou shen ji » compte parmi les re­cueils les plus im­por­tants dans la ca­té­go­rie des « choses dont Confu­cius ne trai­tait pas », c’est-à-dire des choses fan­tas­tiques4. « Gan Bao n’est pas qu’un mer­veilleux conteur de l’étrange, c’est aussi un grand écri­vain au style concis et au vo­ca­bu­laire riche », ex­plique M. Rémi Ma­thieu5. « Sa prose s’inspire bien en­tendu des grands clas­siques de l’Antiquité, mais la touche per­son­nelle de l’auteur est pré­sente tout au long de ces lignes, sur­tout à tra­vers de longs poèmes, par­fois dif­fi­ciles à in­ter­pré­ter. » Une suite existe au re­cueil de Gan Bao, in­ti­tu­lée « Suite à la Re­cherche des es­prits » (« Xu Sou shen ji »6), en dix vo­lumes.

  1. En chi­nois « 搜神記 ». Au­tre­fois trans­crit « Cheou chen ki », « Seou chen ki », « Seu-shen-ki », « Sou shen ki » ou « Sou shen chi ». Haut
  2. En chi­nois 干寶. Au­tre­fois trans­crit Kan Pao. Haut
  3. Dans Lu Xun, « Brève His­toire du ro­man chi­nois », p. 60. Haut
  1. Ré­fé­rence aux « En­tre­tiens de Confu­cius », VII, 21 : « Le Maître ne trai­tait ni des pro­diges, ni de la vio­lence, ni du désordre, ni des es­prits ». Haut
  2. « Gan Bao » dans « Dic­tion­naire uni­ver­sel des lit­té­ra­tures ». Haut
  3. En chi­nois « 續搜神記 », in­édit en fran­çais. Haut

Nelligan, « Poésies complètes »

éd. TYPO, coll. Poésie, Montréal

éd. TYPO, coll. Poé­sie, Mont­réal

Il s’agit des « Poé­sies » d’Émile Nel­li­gan, le plus grand poète qué­bé­cois, le seul qui soit ho­noré de no­tices dans les dic­tion­naires étran­gers (XIXe siècle). Les bio­graphes s’accordent à le dé­crire comme un mince ado­les­cent, à la fi­gure pâle, qui al­lait le re­gard perdu dans les nuages, les doigts souillés d’encre, la re­din­gote en désordre, et parmi tout cela, l’air fier. Il pré­ten­dait que ses vers s’envoleraient un jour vers la France, d’où ils re­vien­draient sous la forme d’un beau livre, avec les bra­vos de tout Mont­réal. « C’est un drôle de gar­çon », di­saient les uns ; « un peu po­seur », trou­vaient les autres1. Mais sa fierté n’était qu’une fa­çade ; elle ca­chait une sen­si­bi­lité exas­pé­rée, tan­tôt dé­bor­dante d’enthousiasme, tan­tôt as­som­brie d’une ner­veuse mé­lan­co­lie :

« C’est le règne du rire amer et de la rage
De se sa­voir poète et l’objet du mé­pris,
De se sa­voir un cœur et de n’être com­pris
Que par le clair de lune et les grands soirs d’orage !…

Les cloches ont chanté ; le vent du soir odore.
Et pen­dant que le vin ruis­selle à joyeux flots,
Je suis si gai, si gai, dans mon rire so­nore,
Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en san­glots !
 »

  1. Dans Charles ab der Hal­den, « Nou­velles Études de lit­té­ra­ture ca­na­dienne-fran­çaise », p. 342. Haut

Héraclite, « Fragments »

éd. Presses universitaires de France, coll. Épiméthée, Paris

éd. Presses uni­ver­si­taires de France, coll. Épi­mé­thée, Pa­ris

Il s’agit de frag­ments d’un rou­leau que le phi­lo­sophe grec Hé­ra­clite d’Éphèse1 dé­posa, au Ve siècle av. J.-C., dans le temple d’Artémis. On dis­pute sur la ques­tion de sa­voir si ce rou­leau était un traité suivi, ou s’il consis­tait en pen­sées iso­lées, comme celles que le ha­sard des ci­ta­tions nous a conser­vées. Hé­ra­clite s’y ex­pri­mait, en tout cas, dans un style condensé, propre à éton­ner ; il pre­nait à la fois le ton d’un pro­phète et le lan­gage d’un phi­lo­sophe ; il ten­tait avec une rare au­dace de conci­lier l’unité (« tout est un »2) et le chan­ge­ment (« tout s’écoule »3). De là, cette épi­thète d’« obs­cur » si sou­vent ac­co­lée à son nom, mais qui ne me pa­raît pas moins exa­gé­rée, car : « Certes, la lec­ture d’Héraclite est d’un abord rude et dif­fi­cile. La nuit est sombre, les té­nèbres sont épaisses ; mais si un ini­tié te guide, tu ver­ras clair dans ce livre plus qu’en plein so­leil »4. À cette ap­pa­rente obs­cu­rité s’ajoutait chez Hé­ra­clite un fond de hau­teur et de fierté qui lui fai­sait mé­pri­ser presque tous les hommes. Il dé­dai­gnait même la so­ciété des sa­vants, et ce dé­dain était porté si loin, qu’il leur criait des in­jures. Pour au­tant, il n’était pas un homme in­sen­sible, et quand il s’affligeait des mal­heurs qui forment l’existence hu­maine, les larmes lui mon­taient aux yeux. La tra­di­tion rap­porte qu’Héraclite mou­rut dans le temple d’Artémis où « il s’était re­tiré et jouait aux os­se­lets avec des en­fants »5. Se­lon Frie­drich Nietzsche, s’il est vrai que l’on a vu ce sage par­ti­ci­per aux jeux bruyants des en­fants, c’est qu’il pen­sait, en les ob­ser­vant, à ce que per­sonne n’a pensé à cette oc­ca­sion : il pen­sait au jeu du grand En­fant uni­ver­sel, c’est-à-dire Dieu : « Hé­ra­clite », dit Nietzsche6, « n’a pas eu be­soin des hommes, même pas pour ac­croître ses connais­sances. Tout ce qu’on pou­vait éven­tuel­le­ment ap­prendre en ques­tion­nant les hommes et tout ce que les autres sages s’étaient ef­for­cés d’obtenir… lui im­por­tait peu. Il par­lait sans en faire grand cas de ces hommes qui in­ter­rogent, qui col­lec­tionnent, bref, de ces “his­to­riens”. “Je me suis cher­ché”7, di­sait-il de lui-même en em­ployant le mot qui dé­fi­nit l’interprétation d’un oracle ; comme s’il était le seul, lui et per­sonne d’autre, à vé­ri­ta­ble­ment réa­li­ser et ac­com­plir le pré­cepte del­phique “Connais-toi toi-même”. »

  1. En grec Ἡράκλειτος ὁ Ἐφέσιος. Haut
  2. En grec « ἓν πάντα εἶναι ». p. 23. Haut
  3. En grec « πάντα ῥεῖ ». p. 467. Haut
  4. En grec « Μὴ ταχὺς Ἡρακλείτου ἐπ’ ὀμφαλὸν εἴλεε βίϐλον τοὐφεσίου· μάλα τοι δύσϐατος ἀτραπιτός. Ὄρφνη καὶ σκότος ἐστὶν ἀλάμπετον· ἢν δέ σε μύστης εἰσαγάγῃ, φανεροῦ λαμπρότερ’ ἠελίου ». Ano­nyme dans « An­tho­lo­gie grecque, d’après le ma­nus­crit pa­la­tin ». Haut
  1. Dio­gène Laërce, « Vies et Doc­trines des phi­lo­sophes illustres ». Haut
  2. « La Phi­lo­so­phie à l’époque tra­gique des Grecs », p. 364. Haut
  3. En grec « ἐδιζησάμην ἐμεωυτόν ». p. 229. Haut

Erfan, « Ma femme est une sainte : nouvelles »

éd. de l’Aube, coll. Regards croisés, La Tour d’Aigues

éd. de l’Aube, coll. Re­gards croi­sés, La Tour d’Aigues

Il s’agit de « Ma femme est une sainte » de M. Ali Er­fan, écri­vain ira­nien de langue fran­çaise. Né à Is­pa­han en 1946, il fait par­tie de ces hommes de théâtre, ces ci­néastes, ces ar­tistes que l’évolution po­li­tique de leur pays a me­nés à la pri­son et à l’exil. Quand son deuxième film a été pro­jeté, le mi­nistre de la Culture ira­nien, pré­sent dans la salle, a dé­claré à la fin : « Le seul mur blanc sur le­quel on n’a pas en­core versé le sang des im­purs, c’est l’écran de ci­néma. Si on exé­cute ce traître, et que cet écran de­vient rouge, tous les ci­néastes com­pren­dront qu’on ne peut pas jouer avec les in­té­rêts du peuple mu­sul­man »1. Il a quitté alors l’Iran pour pour­suivre une car­rière d’écrivain à Pa­ris. Bien que cette car­rière soit loin d’être fi­nie, je m’autorise, dès à pré­sent, à ré­su­mer les prin­ci­pales et dif­fé­rentes qua­li­tés de M. Er­fan et comme les élé­ments consti­tu­tifs de son gé­nie. 1o Le goût de l’intrigue trou­blante, ra­pide, sombre. « Mon ré­cit », dit M. Er­fan, « sera ra­pide comme l’ange de la mort lorsqu’il sur­git par la fe­nêtre ou par la fente sous la porte, s’empare de l’âme du pire des ty­rans et dis­pa­raît aus­si­tôt par le même che­min, en em­por­tant l’âme d’un poète »2. 2o La nos­tal­gie de la pa­trie, de la langue na­tale, de l’enfance. Chaque fois qu’il en­tre­prend d’écrire, M. Er­fan cherche le temps de sa pre­mière jeu­nesse. Il goûte l’extase de la mé­moire, le plai­sir de re­trou­ver les choses per­dues et ou­bliées dans la langue na­tale. Et comme cette mé­moire re­trou­vée ne ra­conte pas ce qui s’est passé réel­le­ment, mais ce qui au­rait pu se pas­ser, c’est elle le vé­ri­table écri­vain ; et M. Er­fan est son pre­mier lec­teur : « Main­te­nant, je connais [la langue fran­çaise]. Mais je ne veux pas par­ler… Ma­dame dit : “Mon chéri, dis : jas­min”. Je ne veux pas. Je veux pro­non­cer le nom de la fleur qui était dans notre mai­son. Com­ment s’appelait-elle ? Pour­quoi est-ce que je ne me sou­viens pas ? Cette grande fleur qui pous­sait au coin de la cour. Qui mon­tait, qui tour­nait. Elle grim­pait par-des­sus la porte de notre mai­son, et elle re­tom­bait dans la rue… Com­ment s’appelait-elle ? Elle sen­tait bon. Ma­dame dit en­core : “Dis, mon chéri”. Moi, je pleure, je pleure… »3 3o L’absence de phi­lo­so­phie mo­rale, d’idéal, de sen­ti­ment re­li­gieux. Si M. Er­fan n’a pas la joie de croire, c’est là son dé­faut, ou plu­tôt son mal­heur, mais un mal­heur te­nant à une cause fort grave, je veux dire les crimes que M. Er­fan a vu com­mettre au nom d’une re­li­gion dont les pré­ceptes ont été dé­na­tu­rés et dé­tour­nés de leur pro­pos et de leur vé­ri­table si­gni­fi­ca­tion : « Il ou­vrit sans hâte l’un des épais dos­siers [de la Ré­pu­blique is­la­mique], en re­tira un feuillet, l’examina et, tout d’un coup, s’écria : “En­fer­mez cette femme dans un sac de jute et je­tez-lui des pierres jusqu’à ce qu’elle crève comme un chien… Que le père étrangle son fils de ses propres mains… Vio­lez la fillette de douze ans mal­gré son re­pen­tir et, entre ses jambes, ti­rez son foie” »

  1. Dans Ma­thieu Lin­don, « L’Enfer pa­ra­di­siaque d’Ali Er­fan ». Haut
  2. « Le Der­nier Poète du monde », p. 11. Haut
  1. id. p. 82. Haut

Diop, « Coups de pilon : poèmes »

éd. Présence africaine, Paris

éd. Pré­sence afri­caine, Pa­ris

Il s’agit des œuvres com­plètes de M. Da­vid Man­dessi Diop, poète de la né­gri­tude, fa­rouche dé­fen­seur de la cause afri­caine (XXe siècle). Né en France, d’un père sé­né­ga­lais et d’une mère ca­me­rou­naise, M. Diop fai­sait de ses poèmes de vraies armes de com­bat dans une pé­riode de lutte contre le co­lo­nia­lisme eu­ro­péen. En 1956, il pu­bliait dans la re­vue « Pré­sence afri­caine » un pam­phlet in­ti­tulé « Au­tour des condi­tions d’une poé­sie na­tio­nale chez les peuples noirs », le­quel de­vait ser­vir plus tard de pré­face à son re­cueil de poèmes « Coups de pi­lon ». Dans ce pam­phlet, M. Diop dé­cri­vait la fran­co­pho­nie avec un pes­si­misme tra­gique, car tout suc­cès des lit­té­ra­tures d’expression fran­çaise lui sem­blait être un suc­cès de « la co­lo­ni­sa­tion qui, lorsqu’elle ne par­vient plus à main­te­nir ses su­jets en es­cla­vage, en fait des in­tel­lec­tuels do­ciles aux modes lit­té­raires oc­ci­den­tales »1. On sai­sit alors le dé­chi­re­ment de M. Diop qui, privé de l’usage des langues afri­caines et coupé de ses terres an­ces­trales, était convaincu qu’en écri­vant dans une langue qui n’était pas celle de ses aïeux, il ne pou­vait réel­le­ment tra­duire le chant pro­fond du conti­nent afri­cain :

« Afrique, mon Afrique…
Je ne t’ai ja­mais connue
Mais mon re­gard est plein de ton sang
Ton beau sang noir à tra­vers les champs ré­pandu
Le sang de ta sueur
La sueur de ton tra­vail
Le tra­vail de l’esclavage
L’esclavage de tes en­fants…
 »

  1. p. 71. Haut