Mot-clefjournal intime

« Révolté ou révolutionnaire ? Sándor Petőfi à travers son journal, ses lettres [et] écrits polémiques »

éd. Corvina-Odéon Diffusion, Budapest-Paris

éd. Cor­vina-Odéon Dif­fu­sion, Bu­da­pest-Pa­ris

Il s’agit de la prose de San­dor Petœfi1, le plus im­por­tant des poètes hon­grois, le chantre au tem­pé­ra­ment mi­li­taire et à l’âme hé­roïque et pas­sion­née, qui a ex­halé, dans son œuvre comme dans sa vie, un amour ef­fréné de la li­berté (XIXe siècle). « Ce n’est pas seule­ment à une pré­di­ca­tion », dit un cri­tique2, « que Petœfi a consa­cré son ta­lent ; sa vie en­tière est la mise en œuvre de ce pro­gramme… Cha­cune de ses pa­roles est une ac­tion. Il ne dit pas : “Souf­frez ! Es­pé­rez !”, mais il souffre et il es­père. » Le jour, Petœfi ap­pelle la lutte et en­gage la ba­taille ; la nuit, il écrit au bi­vouac, en face de l’ennemi, au bruit des avant-postes, aux hen­nis­se­ments des che­vaux. Il est fou­gueux, brû­lant, ex­ces­sif même. Avec lui, on as­siste à la sai­sis­sante vi­sion de mê­lées fu­rieuses où le sang jaillit à flots au mi­lieu « du bruit des épées, des cla­meurs des clai­rons et des foudres du bronze ». Tyr­tée des temps mo­dernes, il trouve, parmi les bou­le­ver­se­ments, le se­cret des ha­rangues qui en­traînent à la vic­toire, font cou­rir joyeu­se­ment vers la mort et dé­cident les dé­voue­ments hé­roïques. Il prie Dieu ar­dem­ment de ne pas mou­rir dans un lit, calé entre des oreillers, mais sur le champ d’honneur, comme sol­dat ano­nyme de « la li­berté du monde ». Il a tout pour lui : le gé­nie, le mo­ment his­to­rique, le des­tin hors sé­rie ; et quand à vingt-six ans seule­ment, il tombe dans cette sainte guerre, le peuple qui chante ses chan­sons, le peuple dont il est né et pour le­quel il est mort, ne veut pas croire que la terre ait osé re­prendre sa dé­pouille mor­telle ; et si d’aventure, au mi­lieu du si­lence, quelque ber­ger en­tonne dans la lande : « De­bout, Hon­grois, contre la horde qui convoite nos biens, notre vie !… Mille ans nous ob­servent, nous jugent, d’Attila jusqu’à Rákóczi ! », aus­si­tôt le brave peuple de Hon­grie s’écrie sous le chaume : « Vous voyez bien que Petœfi n’est pas mort ! Ne re­con­nais­sez-vous pas sa voix ? »

  1. En hon­grois Petőfi Sán­dor. Par­fois trans­crit Alexandre Petœfi ou Alexandre Petœfy. Haut
  1. Saint-René Taillan­dier. Haut

Galland, « Journal, [pendant] la période parisienne. Volume IV (1714-1715) »

éd. Peeters, coll. Association pour la promotion de l’histoire et de l’archéologie orientales-Mémoires, Louvain

éd. Pee­ters, coll. As­so­cia­tion pour la pro­mo­tion de l’histoire et de l’archéologie orien­tales-Mé­moires, Lou­vain

Il s’agit du « Jour­nal » d’Antoine Gal­land, orien­ta­liste et nu­mis­mate fran­çais (XVIIe-XVIIIe siècle), à qui l’on doit une des œuvres qui mo­di­fièrent le plus l’imagination lit­té­raire, si­non pro­fon­dé­ment, du moins dans la fan­tai­sie, je veux dire les « Mille et une Nuits ». Toute sa vie, Gal­land vé­cut seul, presque sans autres amis que ses livres — les seuls qui ne le dé­çurent ja­mais. Sa­vant de pre­mier ordre, il s’attachait à étu­dier les langues orien­tales et les mé­dailles an­tiques, propres à je­ter quelque lu­mière — si in­fime fût-elle — sur les an­nales du passé. Voya­geur, il cher­chait les traits né­gli­gés par ses de­van­ciers. Sou­vent heu­reux dans ses re­cherches, simple et la­bo­rieux, il était, ce­pen­dant, d’une cer­taine hu­meur dans la lec­ture de ses contem­po­rains, qu’il ne pou­vait souf­frir d’y voir im­pri­mées des er­reurs sans prendre la plume pour les cor­ri­ger. « J’y trou­vai », écrit-il au su­jet d’un livre1, « des ex­pli­ca­tions si fort hors du bon sens, que je fus contraint de ces­ser la lec­ture pour la re­prendre le ma­tin, de crainte que je n’en puisse dor­mir. Mais je fus plus d’une heure et de­mie à m’endormir, non­obs­tant les ef­forts que je pus faire pour chas­ser de mon es­prit ces ex­tra­va­gances, dont l’auteur, qui ne s’était pas nommé, se fai­sait néan­moins as­sez connaître ». Ses écrits res­tèrent tou­jours, pour le nombre et l’importance, au-des­sous de son éru­di­tion. Un jour, il eut une dis­cus­sion très vive à l’Académie des ins­crip­tions ; dans une de ses ré­pliques, on re­marque ce pas­sage qui montre l’étendue de son ac­ti­vité in­las­sable et sa haute ri­gueur : « Py­tha­gore ne de­man­dait à ses dis­ciples que sept ans de si­lence pour s’instruire des prin­cipes de la phi­lo­so­phie avant que d’en écrire ou d’en vou­loir ju­ger. Sans que per­sonne l’eût exigé, j’ai gardé un si­lence plus ri­gide et plus long dans l’étude des mé­dailles. Ce si­lence a été de trente an­nées. Pen­dant tout ce temps-là, je ne me suis pas contenté d’écouter un grand nombre de maîtres ha­biles, de lire et d’examiner leurs ou­vrages ; j’ai en­core ma­nié et dé­chif­fré plu­sieurs mil­liers de mé­dailles grecques et la­tines, tant en France qu’en Sy­rie et en Pa­les­tine, à Smyrne, à Constan­ti­nople, à Alexan­drie et dans les îles de l’Archipel »

  1. « Jour­nal », 4 juin 1711. Haut

Galland, « Journal, [pendant] la période parisienne. Tome III (1712-1713) »

éd. Peeters, coll. Association pour la promotion de l’histoire et de l’archéologie orientales-Mémoires, Louvain

éd. Pee­ters, coll. As­so­cia­tion pour la pro­mo­tion de l’histoire et de l’archéologie orien­tales-Mé­moires, Lou­vain

Il s’agit du « Jour­nal » d’Antoine Gal­land, orien­ta­liste et nu­mis­mate fran­çais (XVIIe-XVIIIe siècle), à qui l’on doit une des œuvres qui mo­di­fièrent le plus l’imagination lit­té­raire, si­non pro­fon­dé­ment, du moins dans la fan­tai­sie, je veux dire les « Mille et une Nuits ». Toute sa vie, Gal­land vé­cut seul, presque sans autres amis que ses livres — les seuls qui ne le dé­çurent ja­mais. Sa­vant de pre­mier ordre, il s’attachait à étu­dier les langues orien­tales et les mé­dailles an­tiques, propres à je­ter quelque lu­mière — si in­fime fût-elle — sur les an­nales du passé. Voya­geur, il cher­chait les traits né­gli­gés par ses de­van­ciers. Sou­vent heu­reux dans ses re­cherches, simple et la­bo­rieux, il était, ce­pen­dant, d’une cer­taine hu­meur dans la lec­ture de ses contem­po­rains, qu’il ne pou­vait souf­frir d’y voir im­pri­mées des er­reurs sans prendre la plume pour les cor­ri­ger. « J’y trou­vai », écrit-il au su­jet d’un livre1, « des ex­pli­ca­tions si fort hors du bon sens, que je fus contraint de ces­ser la lec­ture pour la re­prendre le ma­tin, de crainte que je n’en puisse dor­mir. Mais je fus plus d’une heure et de­mie à m’endormir, non­obs­tant les ef­forts que je pus faire pour chas­ser de mon es­prit ces ex­tra­va­gances, dont l’auteur, qui ne s’était pas nommé, se fai­sait néan­moins as­sez connaître ». Ses écrits res­tèrent tou­jours, pour le nombre et l’importance, au-des­sous de son éru­di­tion. Un jour, il eut une dis­cus­sion très vive à l’Académie des ins­crip­tions ; dans une de ses ré­pliques, on re­marque ce pas­sage qui montre l’étendue de son ac­ti­vité in­las­sable et sa haute ri­gueur : « Py­tha­gore ne de­man­dait à ses dis­ciples que sept ans de si­lence pour s’instruire des prin­cipes de la phi­lo­so­phie avant que d’en écrire ou d’en vou­loir ju­ger. Sans que per­sonne l’eût exigé, j’ai gardé un si­lence plus ri­gide et plus long dans l’étude des mé­dailles. Ce si­lence a été de trente an­nées. Pen­dant tout ce temps-là, je ne me suis pas contenté d’écouter un grand nombre de maîtres ha­biles, de lire et d’examiner leurs ou­vrages ; j’ai en­core ma­nié et dé­chif­fré plu­sieurs mil­liers de mé­dailles grecques et la­tines, tant en France qu’en Sy­rie et en Pa­les­tine, à Smyrne, à Constan­ti­nople, à Alexan­drie et dans les îles de l’Archipel »

  1. « Jour­nal », 4 juin 1711. Haut

Galland, « Journal, [pendant] la période parisienne. Tome II (1710-1711) »

éd. Peeters, coll. Association pour la promotion de l’histoire et de l’archéologie orientales-Mémoires, Louvain

éd. Pee­ters, coll. As­so­cia­tion pour la pro­mo­tion de l’histoire et de l’archéologie orien­tales-Mé­moires, Lou­vain

Il s’agit du « Jour­nal » d’Antoine Gal­land, orien­ta­liste et nu­mis­mate fran­çais (XVIIe-XVIIIe siècle), à qui l’on doit une des œuvres qui mo­di­fièrent le plus l’imagination lit­té­raire, si­non pro­fon­dé­ment, du moins dans la fan­tai­sie, je veux dire les « Mille et une Nuits ». Toute sa vie, Gal­land vé­cut seul, presque sans autres amis que ses livres — les seuls qui ne le dé­çurent ja­mais. Sa­vant de pre­mier ordre, il s’attachait à étu­dier les langues orien­tales et les mé­dailles an­tiques, propres à je­ter quelque lu­mière — si in­fime fût-elle — sur les an­nales du passé. Voya­geur, il cher­chait les traits né­gli­gés par ses de­van­ciers. Sou­vent heu­reux dans ses re­cherches, simple et la­bo­rieux, il était, ce­pen­dant, d’une cer­taine hu­meur dans la lec­ture de ses contem­po­rains, qu’il ne pou­vait souf­frir d’y voir im­pri­mées des er­reurs sans prendre la plume pour les cor­ri­ger. « J’y trou­vai », écrit-il au su­jet d’un livre1, « des ex­pli­ca­tions si fort hors du bon sens, que je fus contraint de ces­ser la lec­ture pour la re­prendre le ma­tin, de crainte que je n’en puisse dor­mir. Mais je fus plus d’une heure et de­mie à m’endormir, non­obs­tant les ef­forts que je pus faire pour chas­ser de mon es­prit ces ex­tra­va­gances, dont l’auteur, qui ne s’était pas nommé, se fai­sait néan­moins as­sez connaître ». Ses écrits res­tèrent tou­jours, pour le nombre et l’importance, au-des­sous de son éru­di­tion. Un jour, il eut une dis­cus­sion très vive à l’Académie des ins­crip­tions ; dans une de ses ré­pliques, on re­marque ce pas­sage qui montre l’étendue de son ac­ti­vité in­las­sable et sa haute ri­gueur : « Py­tha­gore ne de­man­dait à ses dis­ciples que sept ans de si­lence pour s’instruire des prin­cipes de la phi­lo­so­phie avant que d’en écrire ou d’en vou­loir ju­ger. Sans que per­sonne l’eût exigé, j’ai gardé un si­lence plus ri­gide et plus long dans l’étude des mé­dailles. Ce si­lence a été de trente an­nées. Pen­dant tout ce temps-là, je ne me suis pas contenté d’écouter un grand nombre de maîtres ha­biles, de lire et d’examiner leurs ou­vrages ; j’ai en­core ma­nié et dé­chif­fré plu­sieurs mil­liers de mé­dailles grecques et la­tines, tant en France qu’en Sy­rie et en Pa­les­tine, à Smyrne, à Constan­ti­nople, à Alexan­drie et dans les îles de l’Archipel »

  1. « Jour­nal », 4 juin 1711. Haut

Pilinszky, « Extraits de “Journal d’un lyrique” »

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Or­phée, Pa­ris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle du « Jour­nal » de M. Já­nos Pi­linszky1, poète et dra­ma­turge hon­grois. En­rôlé de force en 1944, il ne cessa ja­mais d’être hanté par le monde concen­tra­tion­naire qu’il dé­cou­vrit en Al­le­magne lors de la re­traite de l’armée hon­groise, et dont il évo­qua les hor­reurs et les abo­mi­na­tions dans les poèmes « Pri­son­nier fran­çais » (« Fran­cia Fo­goly »), « Har­bach 1944 », « Au­sch­witz », « Sur le mur d’un camp de concen­tra­tion » (« Egy KZ lá­ger falára »), etc.2 Cette ex­pé­rience du tra­gique, de l’irrémédiable, du scan­da­leux, de l’insoluble de la guerre fut la pre­mière ren­contre du poète avec son siècle, dans ce que ce der­nier avait de plus obs­cur. Elle fut à l’origine de toutes ses in­ter­ro­ga­tions exis­ten­tia­listes. Celle-ci sur­tout : Quelle fin Dieu a-t-Il eue en fai­sant souf­frir tant de vic­times in­no­centes ? Quel des­sein a-t-Il eu en les fai­sant mou­rir ? Car, comme tout bon chré­tien, M. Pi­linszky était per­suadé que ces choses ne se se­raient pas pro­duites sans fin ou sans des­sein ; et sans que Dieu les eût po­si­ti­ve­ment et di­rec­te­ment écrites : « C’est Dieu et Dieu seul qui écrit », dit-il3, « sur le tissu des évé­ne­ments ou sur le pa­pier… Sur les ob­jets amas­sés dans les vi­trines d’Auschwitz, l’usure et les coups sont les “hié­ro­glyphes” du siècle, de la vie [“hié­ro­glyphes” au sens grec de “lettres sa­crées”]. Éter­nelle le­çon ! Ceux qui avaient écrit ces “signes” n’ont peut-être ja­mais for­mulé leurs textes ». Mais dans ce cas, quel texte, quelle pièce, quel drame Dieu a-t-Il écrit en écri­vant l’Holocauste ? La ré­ponse à cette ques­tion dé­li­cate et dif­fi­cile à ré­soudre, M. Pi­linszky ne la trouva qu’en France : d’abord, par les sé­jours qu’il y mul­ti­plia après la guerre, à titre de cor­res­pon­dant de la re­vue ca­tho­lique hon­groise « Új Em­ber » (« Homme nou­veau ») ; puis, grâce aux œuvres de Mme Si­mone Weil et de M. Al­bert Ca­mus qu’il y lut pour la pre­mière fois, et qui l’éblouirent. Il re­con­nut alors dans le drame d’Auschwitz la re­pré­sen­ta­tion scé­nique de la Pas­sion, tout comme il re­con­nut dans les dou­leurs hu­maines des camps la souf­france di­vine du Christ, at­ta­ché et mort sur la Croix. « “Tels les lar­rons”, se­lon la ma­gni­fique pa­role de Si­mone Weil, “nous, hommes, sommes at­ta­chés sur la Croix de l’espace et du temps”. Je m’évanouis et les échardes me ré­veillent en sur­saut. Alors je vois le monde avec une net­teté tran­chante », dit-il dans son « Jour­nal »4, en re­pre­nant la pen­sée sui­vante de Mme Weil : « La cru­ci­fixion est l’achèvement, l’accomplissement d’une des­ti­née hu­maine. Com­ment un être dont l’essence est d’aimer Dieu et qui se trouve dans l’espace et le temps au­rait-il une autre vo­ca­tion que la Croix ? » Cette pen­sée pieuse, cette sanc­ti­fi­ca­tion de l’agonie des camps, cette exal­ta­tion des plaies hu­mai­ne­ment di­vines ou di­vi­ne­ment hu­maines forma le fond des meilleurs poèmes de M. Pi­linszky : « Pas­sion de Ra­vens­brück » (« Ra­vens­brü­cki Pas­sió »), « Apo­cryphe » (« Apo­krif »), « Au troi­sième jour » (« Har­mad­na­pon »), « “Ago­nia chris­tiana” », etc.5

  1. On ren­contre aussi la gra­phie Pi­linski. Haut
  2. Les deux pre­miers poèmes sont ab­sents de la tra­duc­tion de M. Lo­rand Gas­par, pour­tant la plus com­plète qui existe en fran­çais ; et le qua­trième est tra­duit sous le titre de « Pour le mur d’un sta­lag ». Haut
  3. « Le Monde mo­derne et l’Imagination créa­trice ». Haut
  1. Et dans le poème « À Jutta » (« Juttá­nak »). Haut
  2. Les deux der­niers poèmes sont ab­sents de la tra­duc­tion de M. Gas­par. Haut

« Sainte Golindouch »

dans « Échos d’Orient », vol. 4, nº 1, p. 18-20

dans « Échos d’Orient », vol. 4, no 1, p. 18-20

Il s’agit de sainte Go­lin­douch1, sur­nom­mée la « mar­tyre vi­vante » (« mar­tys zôsa »2), une Per­sane qui se conver­tit au chris­tia­nisme et qui fit des mi­racles et des pro­diges après avoir subi de grands tour­ments de la part des siens (VIe siècle apr. J.-C.). La lé­gende de sa pas­sion a été ex­ploi­tée par le clergé chré­tien, qui rê­vait de la conquête re­li­gieuse de la Perse, mais le fond de son his­toire n’en est pas moins vrai. Go­lin­douch ap­par­te­nait à une noble fa­mille per­sane et des­cen­dait même de sang royal. Éle­vée dans la re­li­gion an­ces­trale, elle pra­ti­qua d’abord le culte du feu et les su­per­sti­tions des mages. On la ma­ria à l’un des membres du sé­nat, dont elle eut deux fils. Au bout de trois an­nées de ma­riage, cette jeune femme tomba dans une ex­tase (cer­tains di­raient une at­taque d’hystérie). Quand elle en fut sor­tie, elle ra­conta que son âme avait été té­moin des sup­plices ter­ri­fiants ré­ser­vés aux cou­pables et des béa­ti­tudes qui at­tendent ceux qui adorent le Dieu des chré­tiens. Son mari traita d’abord cette vi­sion de fable ri­di­cule, et il ne s’en pré­oc­cupa pas au­tre­ment ; mais quand il la vit fer­me­ment ré­so­lue à se faire chré­tienne, il em­ploya tous les moyens pour la faire re­non­cer à cette apos­ta­sie. Ce fut en vain. Elle eut une autre vi­sion. Un ange lui ap­pa­rut, vêtu de lu­mière, qui lui mon­tra le spec­tacle qu’elle avait vu la pre­mière fois, et lui pré­dit la mort pro­chaine de son mari. La pré­dic­tion ne tarda pas à s’accomplir. Aus­si­tôt, Go­lin­douch se ren­dit à Ni­sibe et em­brassa le chris­tia­nisme. Les mages, fu­rieux, lui or­don­nèrent de re­ve­nir au culte na­tio­nal, et sur son re­fus, ils la sou­mirent aux cruau­tés et aux tor­tures dont est cou­tu­mière, entre toutes, la per­sé­cu­tion asia­tique : « D’abord la fla­gel­la­tion : un des seins de la pa­tiente [est] am­puté à demi par le fouet… Puis le sup­plice de la cendre brû­lante : on en rem­plit un sac dans le­quel on lui main­tient la tête en­fer­mée pour l’étouffer. C’est en­suite un sé­jour de trois mois, sans nour­ri­ture, dans une basse-fosse, avec un énorme ser­pent… [En­fin] les souillures du lu­pa­nar »3. Elle se­rait morte si l’ange qui avait cou­tume de lui ap­pa­raître ne ve­nait pas à chaque fois pour la sau­ver. Tant de ré­sis­tance fit croire à ses bour­reaux que Go­lin­douch se ser­vait de sor­ti­lèges. On fi­nit par la condam­ner à l’exil. Conduite par son ange, elle se di­ri­gea vers Jé­ru­sa­lem. Là, elle fit voir à tous les fi­dèles ses stig­mates.

  1. En grec Γολινδούχ. Par­fois trans­crit Go­lin­duh, Go­lin­duch, Go­lin­douche ou Go­lin­douque. On ren­contre aussi les gra­phies Γολανδούχ (Go­lan­douch) et Γολιανδούχ (Go­lian­douch). Au­tre­fois trans­crit Go­lan­douche. « Le der­nier élé­ment de ce mot doit être le per­san “do­kht” (دخت), “fille”, qui entre dans la com­po­si­tion des noms de prin­cesses sas­sa­nides Azer­mi­do­kht, Pou­ran­do­kht. Le pre­mier est plus dif­fi­cile à ex­pli­quer », dit Er­nest Blo­chet. Haut
  2. En grec « μάρτυς ζῶσα ». Haut
  1. … Bar­dou. Haut

Pakravan, « Ombres du vent : récit. [Tome I]. Lumière de mes yeux »

éd. Parallèles, McLean

éd. Pa­ral­lèles, McLean

Il s’agit des mé­moires en langue fran­çaise de Mme Fa­te­meh Pa­kra­van ra­con­tant en trois par­ties l’histoire de son père, in­ti­tu­lée « Lu­mière de mes yeux » ; celle de sa mère, in­ti­tu­lée « Le Vi­sage de ma mère » ; et avec « Le So­leil éclaté », celle de son mari M. le gé­né­ral Has­san Pa­kra­van. Is­sus de fa­milles per­sanes aux ori­gines mul­tiples, M. et Mme Pa­kra­van étaient des Ira­niens de pro­fonde culture fran­çaise, de­meu­rés ir­ré­duc­ti­ble­ment à la croi­sée de l’Orient et de l’Occident. Le fran­çais était leur langue de pré­di­lec­tion, et Pa­ris — une ville qui n’avait au­cun se­cret pour eux. L’un et l’autre furent ap­pe­lés à des fonc­tions émi­nentes en Iran : Mme Pa­kra­van fut di­rec­trice d’hôpital à Té­hé­ran, avant d’être nom­mée Se­cré­taire gé­né­rale au Tou­risme ; M. le gé­né­ral Pa­kra­van, fils de la ro­man­cière Emi­neh Pa­kra­van, élève des écoles d’artillerie de Poi­tiers et de Fon­tai­ne­bleau, en­sei­gna à l’Académie mi­li­taire de Té­hé­ran, où il eut comme élève le fu­tur schah d’Iran. Ce der­nier lui confia di­vers postes di­plo­ma­tiques, et sur­tout il le mit, à par­tir de 1961, à la tête de la SAVAK. M. le gé­né­ral Pa­kra­van ne tarda pas à ré­for­mer cette re­dou­table po­lice po­li­tique ira­nienne. Il se mon­tra phi­lo­sophe, hu­ma­niste, ou­vert sur le monde, là où ses pré­dé­ces­seurs avaient été am­bi­tieux, bru­taux, san­gui­naires. Son hon­nê­teté est res­tée dans les mé­moires : un « saint », de l’avis même des op­po­sants au schah. Res­pecté des in­tel­lec­tuels, il tenta de per­sua­der les meilleurs de tra­vailler pour lui ; il pro­mit aux autres de ne pas gê­ner leurs tra­vaux. Il contrô­lait en per­ma­nence l’intégrité de ses em­ployés : on ra­conte qu’un jour, alors qu’il vi­si­tait un lieu de dé­ten­tion, il en­ten­dit des gé­mis­se­ments. Il se di­ri­gea vers la cel­lule d’où pro­ve­naient les plaintes. Un pri­son­nier y était al­longé. « Que se passe-t-il ? », de­manda-t-il. « J’ai été frappé », ré­pon­dit le pri­son­nier en lui mon­trant ses che­villes en­flées. Aus­si­tôt M. le gé­né­ral Pa­kra­van fit ali­gner les geô­liers de­vant le pri­son­nier, qui d’un geste en dé­si­gna un. Et de­vant l’assistance mé­du­sée, le chef de la SAVAK gi­fla le res­pon­sable en lui di­sant : « Tu sais bien que j’ai in­ter­dit qu’on mal­traite les pri­son­niers ! Tu fe­ras dix jours d’arrêts de ri­gueur ! »1 Bon nombre d’opposants lui doivent la li­berté et la vie, dont en pre­mier lieu l’ayatollah Kho­meiny. On sait de quelle fa­çon scan­da­leuse ce der­nier le re­mer­cia : il le fit fu­siller peu après la chute du schah en 1979, comme il fit fu­siller un mil­lier d’autres gé­né­raux, of­fi­ciers et sous-of­fi­ciers. « Quand le corps de son père fut rendu à Ka­rim Pa­kra­van, [le ré­gime is­la­mique] eut cette phrase ter­rible : “Il était pour nous plus dan­ge­reux vi­vant que mort” », rap­porte un jour­na­liste2. « In­ter­dic­tion fut faite aux ci­me­tières ira­niens d’accepter le corps du mar­tyr, qui n’avait pas le droit à une sé­pul­ture dé­cente. Pen­dant trois jours et trois nuits, le fils pro­mena le corps de son père de vil­lage en bour­gade à la re­cherche d’un lieu d’enterrement. Fi­na­le­ment… aux portes du dé­sert, sous un arbre, le fils en­se­ve­lit son père. »

  1. Dans Chris­tian De­lan­noy, « SAVAK ». Haut
  1. M. Frei­doune Sa­heb­jam. Haut

Banârasî-dâs, « Histoire à demi : autobiographie d’un marchand jaïna du XVIIe siècle »

éd. Presses Sorbonne nouvelle, Paris

éd. Presses Sor­bonne nou­velle, Pa­ris

Il s’agit d’« His­toire à demi » (« Ardha-ka­thâ­naka »1), le pre­mier ré­cit au­to­bio­gra­phique de la lit­té­ra­ture hindi et de la lit­té­ra­ture in­dienne en gé­né­ral. Ce fut en 1641 apr. J.-C. qu’un mar­chand et poète nommé Ba­nâ­rasî-dâs2, âgé de cin­quante-cinq ans, ré­di­gea ce ré­cit en vers. Il l’intitula « His­toire à demi » en fai­sant al­lu­sion à la du­rée de vie idéale qui, se­lon la re­li­gion jaïna, est de cent dix ans. Les dé­bâcles com­mer­ciales et les échecs rythment vé­ri­ta­ble­ment la vie de cet homme qui, au fil de son ré­cit, se ré­vèle aussi mé­diocre mar­chand que pas­sable poète. Il dé­buta dans son mé­tier à l’âge de vingt-et-un ans. Son père ras­sem­bla les mar­chan­dises dont dis­po­sait la fa­mille — des pierres pré­cieuses, deux grandes gourdes d’huile, vingt me­sures de beurre cla­ri­fié, des châles de Jaun­pur — et après avoir fait ve­nir son fils Ba­nâ­rasî-dâs, il lui ex­pli­qua ses vues, di­sant : « Prends toutes ces af­faires. Va à Agra et vends les ar­ticles. Dé­sor­mais, le far­deau de la mai­son, c’est toi qui le prends sur les épaules. Il fau­dra que tu nour­risses toute la fa­mille »3. Ces mots durent pe­ser bien lourd sur les épaules d’un jeune homme tout juste re­penti d’avoir passé le plus clair de son temps dans l’amour des jeunes filles, où il avait « dé­laissé l’honneur fa­mi­lial et la pu­deur du monde »4. Ayant chargé les mar­chan­dises sur une char­rette, il se ren­dit non sans mal à Agra. Il tâ­cha de vendre tout, sans vrai­ment en connaître la va­leur, et se fit lar­ge­ment es­cro­quer par les ache­teurs. Il don­nait à qui of­frait, ne sa­chant pas dis­cer­ner « qui était hon­nête, qui était mal­hon­nête »5. Pire en­core, il avait at­ta­ché un étui de perles à la cein­ture de son pan­ta­lon : la cein­ture se cassa, et le pré­cieux étui fut perdu. Il avait aussi ca­ché des ru­bis dans la dou­blure de son pan­ta­lon : il le mit à sé­cher au so­leil ; des vo­leurs pas­sèrent et l’emportèrent. Il tomba dans la ban­que­route pour la pre­mière fois. Ce ne fut pas la der­nière. À chaque fois, il se consola, se consi­dé­rant heu­reux dans son mal­heur : « Le bon­heur et le mal­heur », dit-il6, « sont vus comme deux choses [dif­fé­rentes par] l’ignorant. Dans la for­tune et l’infortune, le sa­vant [au contraire] se tient d’une seule ma­nière. Il est comme un so­leil le­vant qui ne dé­lais­se­rait pas la nuit ; comme un so­leil cou­chant qui ne dé­lais­se­rait pas la splen­deur du jour ». Telle est sans doute la le­çon la plus utile de ce ré­cit.

  1. En hindi « अर्ध-कथानक ». Par­fois trans­crit « Ard­ha­ka­tha­nak ». Haut
  2. En hindi बनारसीदास. Par­fois trans­crit Banā­rasīdāsa. Haut
  3. p. 89. Haut
  1. p. 76. Haut
  2. p. 92. Haut
  3. p. 72. Haut

Zhang Dai, « Le Lac retrouvé en rêve »

dans « Les Formes du vent : paysages chinois en prose » (éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris), p. 134-139

dans « Les Formes du vent : pay­sages chi­nois en prose » (éd. A. Mi­chel, coll. Spi­ri­tua­li­tés vi­vantes, Pa­ris), p. 134-139

Il s’agit de Zhang Dai1, let­tré chi­nois (XVIIe siècle apr. J.-C.), éga­le­ment connu sous le pseu­do­nyme de Tao’an2, au­teur de deux cé­lèbres re­cueils de sou­ve­nirs en prose poé­tique : « Sou­ve­nirs rê­vés de Tao’an » (« Tao’an men­gyi »3) et « Le Lac de l’Ouest re­trouvé en rêve » (« Xi Hu mengxun »4). Son riche grand-père, Zhang Ru­lin5, était un ama­teur de mu­sique et d’opéra, un ex­pert en thé et sur­tout un éru­dit qui avait tou­jours un livre à la main. La tête et les yeux ri­vés sur le pa­pier, il cal­li­gra­phiait des ca­rac­tères « pattes de mouche », qu’il fai­sait re­co­pier par son pe­tit-fils. Sou­vent, il se plai­gnait, de­vant ce der­nier, de la pau­vreté des dic­tion­naires dont il dé­si­rait élar­gir le contenu. L’après-midi, il em­por­tait ses livres de­hors pour pro­fi­ter de la lu­mière du jour ; le soir venu, il al­lu­mait une bou­gie haute. Il re­cueillait ainsi des mots et les clas­sait par rimes en vue d’une vaste pu­bli­ca­tion qu’il comp­tait ap­pe­ler la « Mon­tagne des rimes ». Chaque rime ne com­por­tait pas moins de dix ca­hiers. Il pen­sait vrai­ment la pu­blier jusqu’au jour où on lui ap­porta en se­cret l’un des tomes de la « Grande En­cy­clo­pé­die Yongle »6 que le pa­lais im­pé­rial ve­nait tout juste d’achever, et qui était de la même na­ture que la « Mon­tagne des rimes ». « Plus de trente [tomes] ne cou­vraient même pas une seule rime », dit Zhang Dai7. « Quand mon grand-père vit [cela], il dit en pous­sant un pro­fond sou­pir : “Les livres sont en nombre in­fini, et je suis comme l’oiseau qui vou­lait com­bler la mer avec des pierres… !” » Dès lors, le vieux cessa d’écrire. Comme parmi ses pe­tits-fils seul Zhang Dai ai­mait les livres, il les lui laissa et mou­rut peu de temps après.

  1. En chi­nois 張岱. Au­tre­fois trans­crit Chang Tai. Haut
  2. En chi­nois 陶庵. Haut
  3. En chi­nois « 陶庵夢憶 ». Au­tre­fois trans­crit « T’ao-an meng-i ». Haut
  4. En chi­nois « 西湖夢尋 ». Au­tre­fois trans­crit « Hsi-hu meng-hsün ». Haut
  1. En chi­nois 張汝霖. Au­tre­fois trans­crit Chang Ju-lin. Haut
  2. En chi­nois « 永樂大典 ». Haut
  3. « Sou­ve­nirs rê­vés de Tao’an », p. 114. Haut

Zhang Dai, « Souvenirs rêvés de Tao’an »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient-Série chinoise, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient-Série chi­noise, Pa­ris

Il s’agit de Zhang Dai1, let­tré chi­nois (XVIIe siècle apr. J.-C.), éga­le­ment connu sous le pseu­do­nyme de Tao’an2, au­teur de deux cé­lèbres re­cueils de sou­ve­nirs en prose poé­tique : « Sou­ve­nirs rê­vés de Tao’an » (« Tao’an men­gyi »3) et « Le Lac de l’Ouest re­trouvé en rêve » (« Xi Hu mengxun »4). Son riche grand-père, Zhang Ru­lin5, était un ama­teur de mu­sique et d’opéra, un ex­pert en thé et sur­tout un éru­dit qui avait tou­jours un livre à la main. La tête et les yeux ri­vés sur le pa­pier, il cal­li­gra­phiait des ca­rac­tères « pattes de mouche », qu’il fai­sait re­co­pier par son pe­tit-fils. Sou­vent, il se plai­gnait, de­vant ce der­nier, de la pau­vreté des dic­tion­naires dont il dé­si­rait élar­gir le contenu. L’après-midi, il em­por­tait ses livres de­hors pour pro­fi­ter de la lu­mière du jour ; le soir venu, il al­lu­mait une bou­gie haute. Il re­cueillait ainsi des mots et les clas­sait par rimes en vue d’une vaste pu­bli­ca­tion qu’il comp­tait ap­pe­ler la « Mon­tagne des rimes ». Chaque rime ne com­por­tait pas moins de dix ca­hiers. Il pen­sait vrai­ment la pu­blier jusqu’au jour où on lui ap­porta en se­cret l’un des tomes de la « Grande En­cy­clo­pé­die Yongle »6 que le pa­lais im­pé­rial ve­nait tout juste d’achever, et qui était de la même na­ture que la « Mon­tagne des rimes ». « Plus de trente [tomes] ne cou­vraient même pas une seule rime », dit Zhang Dai7. « Quand mon grand-père vit [cela], il dit en pous­sant un pro­fond sou­pir : “Les livres sont en nombre in­fini, et je suis comme l’oiseau qui vou­lait com­bler la mer avec des pierres… !” » Dès lors, le vieux cessa d’écrire. Comme parmi ses pe­tits-fils seul Zhang Dai ai­mait les livres, il les lui laissa et mou­rut peu de temps après.

  1. En chi­nois 張岱. Au­tre­fois trans­crit Chang Tai. Haut
  2. En chi­nois 陶庵. Haut
  3. En chi­nois « 陶庵夢憶 ». Au­tre­fois trans­crit « T’ao-an meng-i ». Haut
  4. En chi­nois « 西湖夢尋 ». Au­tre­fois trans­crit « Hsi-hu meng-hsün ». Haut
  1. En chi­nois 張汝霖. Au­tre­fois trans­crit Chang Ju-lin. Haut
  2. En chi­nois « 永樂大典 ». Haut
  3. « Sou­ve­nirs rê­vés de Tao’an », p. 114. Haut

Sei-shônagon, « Les Notes de l’oreiller, “Makura no soshi” »

éd. Stock-Delamain et Boutelleau, coll. Le Cabinet cosmopolite, Paris

éd. Stock-De­la­main et Bou­tel­leau, coll. Le Ca­bi­net cos­mo­po­lite, Pa­ris

Il s’agit des « Notes de l’oreiller » (« Ma­kura no sô­shi »1), la pre­mière ma­ni­fes­ta­tion dans les lettres ja­po­naises d’un genre de lit­té­ra­ture qui connaî­tra une grande vogue par la suite : ce­lui des « zui­hitsu »2 (« es­sais au fil du pin­ceau »). On n’y trouve ni plan ni mé­thode — un désordre fan­tai­siste ré­gnant ici en maître, mais un mé­lange d’esquisses sai­sies sur le vif, d’anecdotes, de choses vues, de re­marques per­son­nelles. Leur au­teur était une femme « mo­queuse, pro­vo­cante, inexo­rable »3 ; une dame de la Cour, dont nous ne connais­sons que le pseu­do­nyme : Sei-shô­na­gon4. Ce pseu­do­nyme s’explique (comme ce­lui de Mu­ra­saki-shi­kibu) par la com­bi­nai­son d’un nom de fa­mille avec un titre ho­no­ri­fique — « shô­na­gon » dé­si­gnant un di­gni­taire de la Cour, et « sei » étant la pro­non­cia­tion chi­noise du ca­rac­tère qui forme le pre­mier élé­ment du nom Kiyo­hara, fa­mille à la­quelle elle ap­par­te­nait. En ef­fet, son père n’était autre que le poète Kiyo­hara no Mo­to­suke5, l’un des cinq let­trés de l’Empereur. Et même si quelques-uns sont d’avis que Mo­to­suke ne fut que le père adop­tif de Sei-shô­na­gon, il n’en reste pas moins cer­tain que le mi­lieu où elle passa sa jeu­nesse ne put que fa­vo­ri­ser les pen­chants lit­té­raires qui lui per­mirent, plus tard, de de­ve­nir dame d’honneur de l’Impératrice Sa­dako. En­trée donc à la Cour en 990 apr. J.-C. Sei-shô­na­gon s’y fit re­mar­quer par une pré­sence d’esprit trop vive pour n’être pas à la fois es­ti­mée, haïe et re­dou­tée. Car (et c’est là peut-être son dé­faut) elle écra­sait les autres du poids de son éru­di­tion qu’elle cher­chait à mon­trer à la moindre oc­ca­sion. On ra­conte que les cour­ti­sans, qui crai­gnaient ses plai­san­te­ries, pâ­lis­saient à sa seule ap­proche. La clair­voyante Mu­ra­saki-shi­kibu écrit dans son « Jour­nal » : « Sei-shô­na­gon est une per­sonne qui en im­pose en vé­rité par ses grands airs. Mais sa pré­ten­tion de tout sa­voir et sa fa­çon de se­mer au­tour d’elle les écrits en ca­rac­tères chi­nois, à tout bien consi­dé­rer, ne font que mas­quer de nom­breuses la­cunes. Ceux qui de la sorte se plaisent à se mon­trer dif­fé­rents des autres, s’attirent for­cé­ment le mé­pris et fi­nissent tou­jours très mal »6. De fait, le mal­heur vint frap­per Sei-shô­na­gon quand, peu d’années après, l’ambitieux Fu­ji­wara no Mi­chi­naga par­vint à faire écar­ter l’Impératrice Sa­dako, à l’ombre de la­quelle fleu­ris­sait notre dame d’honneur.

  1. En ja­po­nais « 枕草子 ». Au­tre­fois trans­crit « Ma­koura no ço­chi », « Ma­koura no sôci » ou « Ma­kura no soo­shi ». Haut
  2. En ja­po­nais 随筆. Au­tre­fois trans­crit « zouï-hit­sou ». Haut
  3. Mi­chel Re­von. Haut
  1. En ja­po­nais 清少納言. Au­tre­fois trans­crit Çei Cho­na­gon, Shei Sho­na­gun ou Seï Sô­na­gon. Haut
  2. En ja­po­nais 清原元輔. Au­tre­fois trans­crit Kiyo­wara-no-Mo­to­suke, Kiyo­wara no Mo­to­çouké ou Kiyo­hara no Mo­to­souké. Haut
  3. « Jour­nal ; tra­duit du ja­po­nais par René Sief­fert », p. 67. Haut

Marc Aurèle, « Pensées »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit des « Pen­sées » de Marc Au­rèle1 (IIe siècle apr. J.-C.). Nul Em­pe­reur ro­main n’eut plus à cœur le bien pu­blic que Marc Au­rèle ; nul prince ita­lien n’apporta plus d’ardeur et plus d’application à l’accomplissement de ses de­voirs. Sa vie bien­fai­sante se passa tout en­tière dans de cruelles épreuves. Il eut à apai­ser, à l’intérieur, des ré­voltes sans cesse re­nais­santes ; il vit la peste dé­vas­ter les pro­vinces les plus flo­ris­santes de l’Italie ; il épuisa ses forces à lut­ter contre les Ger­mains dans des cam­pagnes sans vic­toire dé­ci­sive ; il mou­rut avec le fu­neste pres­sen­ti­ment de l’inévitable ca­tas­trophe dont les peuples bar­bares me­na­çaient l’Empire. À me­sure qu’il s’avança en âge, et que son corps s’affaissa sous les res­pon­sa­bi­li­tés, il res­sen­tit de plus en plus le be­soin de s’interroger dans sa conscience et en lui-même ; de mé­di­ter au jour le jour sous l’impression di­recte des évé­ne­ments ou des sou­ve­nirs ; de se for­ti­fier en re­pre­nant contact avec les quatre ou cinq prin­cipes où se concen­traient ses convic­tions. « Comme les mé­de­cins ont tou­jours sous la main leurs ap­pa­reils et leurs trousses pour les soins à don­ner d’urgence, de même [je] tiens tou­jours prêts les prin­cipes grâce aux­quels [je] pour­rai connaître les choses di­vines et hu­maines », dit-il dans un pas­sage ad­mi­rable2. Ce fut au cours de ses toutes der­nières ex­pé­di­tions que, campé sur les bords sau­vages du Da­nube, pro­fi­tant de quelques heures de loi­sir, il ré­di­gea en grec, en so­li­loque avec lui-même, les pages im­mor­telles des « Pen­sées » qui ont ré­vélé sa belle âme, sa vertu aus­tère, sa pro­fonde mé­lan­co­lie. « À soi-même » (« Ta eis heau­ton »3) : tel est le vé­ri­table titre de son ou­vrage. « Ja­mais on n’écrivit plus sim­ple­ment pour soi, à seule fin de dé­char­ger son cœur, sans autre té­moin que Dieu. Pas une ombre de sys­tème. Marc Au­rèle, à pro­pre­ment par­ler, n’a pas de phi­lo­so­phie ; quoiqu’il doive presque tout au stoï­cisme trans­formé par l’esprit ro­main, il n’est d’aucune école », dit Er­nest Re­nan4. En ef­fet, la phi­lo­so­phie de Marc Au­rèle ne re­pose sur autre chose que sur la rai­son. Elle ré­sulte du simple fait d’une conscience mo­rale aussi vaste, aussi éten­due que l’Empire au­quel elle com­mande. Son thème fon­da­men­tal, c’est le rat­ta­che­ment de l’homme, si chan­ce­lant et si pas­sa­ger, à l’univers per­pé­tuel et di­vin, à la « chère cité de Zeus » (« po­lis philê Dios »5) — rat­ta­che­ment qui lui ré­vèle le de­voir de la vertu et qui l’associe à l’œuvre ma­gni­fi­que­ment belle, sou­ve­rai­ne­ment juste de la créa­tion : « Je m’accommode de tout ce qui peut t’accommoder, ô monde !… Tout est fruit pour moi de ce que pro­duisent tes sai­sons, ô na­ture ! Tout vient de toi, tout est en toi, tout rentre en toi »6. Et plus loin : « Ma cité et ma pa­trie, en tant qu’Antonin, c’est Rome ; en tant qu’homme, c’est le monde »7. Comme Ham­let de­vant le crâne, Marc Au­rèle se de­mande ce que la na­ture a fait des os d’Alexandre et de son mu­le­tier. Il a des images et des tri­via­li­tés sha­kes­pea­riennes pour peindre l’inanité des choses : « Dans un ins­tant, tu ne se­ras plus que cendre ou sque­lette, et un nom — ou plus même un nom… un vain bruit, un écho ! Ce dont on fait tant de cas dans la vie, c’est du vide, pour­ri­ture, mes­qui­ne­ries, chiens qui s’entre-mordent »8.

  1. En la­tin Mar­cus Au­re­lius An­to­ni­nus. Au­tre­fois trans­crit Marc An­to­nin. Haut
  2. liv. III, ch. 11. Haut
  3. En grec « Τὰ εἰς ἑαυτόν ». Haut
  4. « Marc-Au­rèle et la Fin du monde an­tique », p. 262. Haut
  1. En grec « πόλις φίλη Διός ». Haut
  2. liv. IV, ch. 23. Haut
  3. liv. VI, ch. 44. Haut
  4. liv. V, ch. 33. Haut

Rákóczi, « L’Autobiographie d’un prince rebelle. Confession • Mémoires »

éd. Corvina, Budapest

éd. Cor­vina, Bu­da­pest

Il s’agit de la « Confes­sion d’un pé­cheur » (« Confes­sio pec­ca­to­ris ») et des « Mé­moires » de Fran­çois II Rákóczi1, prince de Hon­grie, fervent ad­mi­ra­teur et ami de la France à tel point qu’en mou­rant il vou­lut que son cœur re­po­sât en terre fran­çaise (XVIIe-XVIIIe siècle). Rákóczi mé­rite le titre d’écrivain de langue fran­çaise ; car c’est dans cette langue qu’il ex­prima les as­pi­ra­tions sé­cu­laires du peuple hon­grois : le grand amour de la li­berté et le dé­sir de voir la pa­trie dé­li­vrée du joug étran­ger. Lorsqu’en l’an 1707, la Hon­grie, me­na­cée d’une ger­ma­ni­sa­tion com­plète par l’Autriche, se ré­volta contre les Habs­bourg, Rákóczi fut poussé à la lutte à la fois par le fait d’une vo­lonté su­pé­rieure et par la sienne propre. Le peuple et, en même temps, le des­tin dont il avait hé­rité l’appelaient im­pé­rieu­se­ment à conduire ce com­bat qu’il sa­vait pour­tant in­égal. Il tourna ses re­gards vers Louis XIV qui lui en­voya, outre des se­cours en ar­gent, d’éminents stra­tèges et in­gé­nieurs qui don­nèrent à la Cour ma­gyare une al­lure ver­saillaise. La « Confes­sion » et les « Mé­moires » furent écrits en France, où ce prince mal­heu­reux vint se ré­fu­gier après l’échec de l’indépendance hon­groise. Il y sé­journa de l’an 1712 à 1717, d’abord comme hôte de Louis XIV, à Ver­sailles, puis comme ré­sident du couvent des ca­mal­dules, à Gros­bois. Il as­sista aux re­pré­sen­ta­tions des pièces de Ra­cine et Mo­lière, il vi­sita les ga­le­ries, il fit la connais­sance de Saint-Si­mon qui dit du couvent des ca­mal­dules « que Rákóczi n’y voyait presque per­sonne, vi­vait très fru­ga­le­ment dans une grande pé­ni­tence, au pain et à l’eau une ou deux fois la se­maine, et as­sidu à tous les of­fices du jour et de la nuit ». Peu d’hommes pleu­rèrent la mort du Roi-So­leil avec plus de sin­cé­rité que Rákóczi. Cette mort mar­qua, d’ailleurs, la perte de son der­nier es­poir, et même si, sur l’invitation du Sul­tan turc, il se ren­dit à Constan­ti­nople pour or­ga­ni­ser une ar­mée ap­pe­lée à re­com­men­cer la guerre contre l’Autriche, les cir­cons­tances ne lui per­mirent pas de réa­li­ser son grand rêve, et il mou­rut dans l’émigration et dans l’obscurité.

  1. En hon­grois II Rákóczi Fe­renc. Au­tre­fois trans­crit Ra­gokzy, Ra­koczy, Ra­gotzi, Ra­gotsy, Ra­gotski ou Ra­gotsky. Haut