CatégorieGrands chefs-d’œuvre

Hérodote, « L’Enquête. Tome I »

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

Il s’agit de l’« Enquête » (« Historiê »*) d’Hérodote d’Halicarnasse**, le premier des historiens grecs dont on possède les ouvrages. Car bien qu’on sache qu’Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque, etc. avaient écrit des historiographies avant lui, la sienne néanmoins est la plus ancienne qui restait au temps de Cicéron, lequel a reconnu Hérodote pour le « père de l’histoire »***, tout comme il l’a nommé ailleurs, à cause de sa préséance, le « prince »**** des historiens.

Le sujet direct d’Hérodote est, comme il le dit dans sa préface, « les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les [Perses], et la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises » ; mais des chapitres entiers sont consacrés aux diverses nations qui, de près ou de loin, avaient été en contact avec ces deux peuples : les Lydiens, les Mèdes, les Babyloniens soumis par Cyrus ; puis les Égyptiens conquis par Cambyse ; puis les Scythes attaqués par Darius ; puis les Indiens. Leurs histoires accessoires, leurs récits latéraux viennent se lier et se confondre dans la narration principale, comme des cours d’eau qui viendraient grossir un torrent. Et ainsi, l’« Enquête » s’élargit, de parenthèse en parenthèse, et ouvre aux lecteurs les annales du monde connu, en cherchant à leur donner des leçons indirectes, quoique sensibles, sur leur condition. C’est dans ces leçons ; c’est dans la progression habile des épisodes ; c’est dans la moralité qui se fait sentir de toutes parts — et ce que j’entends par « moralité », ce n’est pas seulement ce qui concerne la morale, mais ce qui est capable de consacrer la mémoire des morts et d’exciter l’émulation des vivants — c’est là, dis-je, qu’on voit la grandeur d’Hérodote, marchant sur les traces d’Homère

* En grec « Ἱστορίη ». On rencontre aussi la graphie « Ἱστορία » (« Historia »). L’« histoire », au sens primitif de ce mot dans la langue grecque, c’est l’enquête sérieuse et approfondie ; c’est la recherche intelligente de la vérité. Haut

** En grec Ἡρόδοτος ὁ Ἁλικαρνασσεύς. Haut

*** « Traité des lois » (« De legibus »), liv. I, sect. 5. Haut

**** « Dialogues de l’orateur » (« De oratore »), liv. II, sect. 55. Haut

« L’Épopée de Gilgameš : le grand homme qui ne voulait pas mourir »

éd. Gallimard, coll. L’Aube des peuples, Paris

éd. Gallimard, coll. L’Aube des peuples, Paris

Il s’agit de l’« Épopée de Gilgamesh », épopée qui par son ampleur, par sa force, par l’éminent et l’universel de ses thèmes, par la vogue persistante qu’elle connut pendant plus d’un millénaire, mérite d’être considérée comme l’œuvre la plus représentative de la Mésopotamie ancienne*. Contrairement à « L’Iliade » et au « Râmâyaṇa », auxquels elle est antérieure de plusieurs siècles, cette épopée n’est pas le produit d’une seule époque, ni même d’un seul peuple. Issue de chants sumériens (IIIe millénaire av. J.-C.), elle prit corps, pour ainsi dire, dans une rédaction akkadienne et elle déborda largement les frontières de la Babylonie et de l’Assyrie, puisqu’elle fut copiée et adaptée depuis la Palestine jusqu’au cœur de l’Anatolie, à la Cour des rois hittites. Sous sa forme la plus complète, celle sous laquelle on l’a retrouvée à Ninive, dans les vestiges de la bibliothèque du roi Assourbanipal** (VIIe siècle av. J.-C.), cette épopée comprenait douze tablettes, de quelque trois cents vers chacune. « Il ne nous en est parvenu, à ce jour », dit M. Jean Bottéro***, « qu’un peu moins des deux tiers… Mais ces fragments, par pure chance, ont été si raisonnablement distribués tout au long de sa trame que nous en discernons encore assez bien la séquence et la trajectoire. Et même ainsi entrecoupé, ce cheminement nous fascine. »

* Ce pays que les Anciens nommaient Mésopotamie (« entre-fleuves ») correspond à peu près à l’Irak actuel. Haut

** Parfois transcrit Assurbanipal, Ashurbanipal, Aschurbanipal ou Achour-bani-pal. Haut

*** p. 17. Haut

Saadi, « Le “Boustan”, ou Verger : poème persan »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Boustan »* (« Le Verger ») de Saadi**, le prince des moralistes persans, l’écrivain de l’Orient qui s’accorde le mieux, je crois, avec les goûts de la vieille Europe par son inaltérable bon sens, par la finesse et la facilité élégante qui caractérisent toute son œuvre, par la sagesse indulgente avec laquelle il raille les travers des hommes et blâme doucement leurs folies. Saadi naquit à Chiraz l’an 1184 apr. J.-C. Il perdit ses parents de bonne heure et les pleura dignement, à en juger par ce qu’il dit sur les orphelins, qui lui inspirèrent quelques-uns de ses accents les plus émus : « Étends ton ombre tutélaire sur la tête de l’orphelin… arrache l’épine qui le blesse. Ne connais-tu pas l’étendue de son malheur ? L’arbrisseau arraché de ses racines peut-il encore se couvrir de feuillage ? Quand tu vois un orphelin baisser tristement la tête… ne laisse pas couler ses larmes ; ce sont des larmes qui font trembler le trône de Dieu. Sèche avec bonté ses yeux humides, essuie pieusement la poussière qui ternit son visage. Il a perdu l’ombre qui protégeait sa tête »***. L’orphelin Saadi partit pour Bagdad, où il suivit les cours de Sohraverdi, cheikh non moins célèbre par ses tendances mystiques que par son érudition : « Ce cheikh vénéré, mon guide spirituel… passait la nuit en oraison et dès l’aube il serrait soigneusement son tapis de prière (sans l’étaler aux regards)… Je me souviens que la pensée terrifiante de l’enfer avait tenu éveillé ce saint homme pendant une nuit entière ; le jour venu, je l’entendis qui murmurait ces mots : “Que ne m’est-il permis d’occuper à moi seul tout l’enfer, afin qu’il n’y ait plus de place pour d’autres damnés que moi !” »**** Ce fut peu de temps après avoir terminé ses études que Saadi commença cette vie de voyages qui était une sorte d’initiation imposée aux disciples spirituels du soufisme. La facilité avec laquelle les adeptes de cette doctrine allaient d’un bout à l’autre du monde musulman, la curiosité naturelle à son jeune âge, le peu de sûreté de son pays natal, toutes ces causes déterminèrent Saadi à s’éloigner de la Perse pendant de longues années. Il parcourut l’Asie Mineure, l’Égypte et l’Inde ; il éprouva les nombreux avantages des voyages qui « réjouissent l’esprit, procurent des profits, font voir des merveilles, entendre des choses singulières, parcourir du pays, converser avec des amis, acquérir des dignités et de bonnes manières… C’est ainsi que les soufis ont dit : “Tant que tu restes comme un otage dans ta boutique ou ta maison, jamais, ô homme vain, tu ne seras un homme. Pars et parcours le monde avant le jour fatal où tu le quitteras” »*****.

* En persan « بوستان ». Parfois transcrit « Boostan », « Bustân » ou « Bostan ». Haut

** En persan سعدی. Parfois transcrit Sa’dy, Sahdy, Sadi ou Sa‘di. Haut

*** « Le “Boustan”, ou Verger », p. 100. Haut

**** id. p. 107. Haut

***** « “Gulistan”, le Jardin des roses », p. 81. Haut

Saikaku, « Le Grand Miroir de l’amour mâle. Tome II. Amours des acteurs »

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit du « Nanshoku ôkagami »* (« Le Grand Miroir de l’amour mâle »**) d’Ihara Saikaku***, marchand japonais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consacra à l’art du roman, où il devint un maître incontesté, et le plus habile des écrivains. On compare la vivacité et la rapidité de son style à celles que l’on éprouve en descendant un torrent dans une barque. À la naissance de Saikaku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les fortifications rasées des villes avaient fait place à des quartiers de distraction, où les bourgeois mettaient à la poursuite du plaisir l’opiniâtreté et la passion qu’ils avaient autrefois apportées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Saikaku, vaste fresque de ce « monde flottant » (« ukiyo »****), prend pour sujets les marchands, les vendeurs, les fabricants de tonneaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guerriers, les courtisanes. Les portraits de celles-ci surtout, très remarquables et osés, allant jusqu’à la vulgarité, font que l’on considère Saikaku comme un pornographe ; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contribué à faire de lui le plus populaire écrivain de son temps, mais qui n’est cependant qu’un masque, et le plus trompeur des masques, on verra un psychologue hors pair, lucide, mais plein d’humour, toujours à l’écoute du « cœur des gens de ce monde » (« yo no hito-gokoro »*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Murasaki-shikibu. « Dans ses ouvrages aussi francs qu’enjoués, Saikaku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénoncé dans les sermons des bonzes. Mais les héros de Saikaku ne tentent pas de lui échapper, ils mettent leur sagesse à s’en accommoder, et leur ironie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde voudront bien leur donner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Libertins ? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du libertinage occidental, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plaisirs, les héros de Saikaku n’ont pas à se [faire] scélérats », dit M. Maurice Pinguet

* En japonais « 男色大鑑 ». Haut

** Parfois traduit « Contes d’amour des samouraïs ». Haut

*** En japonais 井原西鶴. Autrefois transcrit Ihara Saïkakou. Haut

**** En japonais « 浮世 ». Autrefois transcrit « oukiyo ». Haut

***** En japonais « 世の人心 ». Haut

****** Ihara Saikaku, « Saikaku oridome » (« Le Tissage interrompu de Saikaku »), inédit en français. Haut

Saikaku, « Le Grand Miroir de l’amour mâle. Tome I. Amours des samouraïs »

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit du « Nanshoku ôkagami »* (« Le Grand Miroir de l’amour mâle »**) d’Ihara Saikaku***, marchand japonais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consacra à l’art du roman, où il devint un maître incontesté, et le plus habile des écrivains. On compare la vivacité et la rapidité de son style à celles que l’on éprouve en descendant un torrent dans une barque. À la naissance de Saikaku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les fortifications rasées des villes avaient fait place à des quartiers de distraction, où les bourgeois mettaient à la poursuite du plaisir l’opiniâtreté et la passion qu’ils avaient autrefois apportées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Saikaku, vaste fresque de ce « monde flottant » (« ukiyo »****), prend pour sujets les marchands, les vendeurs, les fabricants de tonneaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guerriers, les courtisanes. Les portraits de celles-ci surtout, très remarquables et osés, allant jusqu’à la vulgarité, font que l’on considère Saikaku comme un pornographe ; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contribué à faire de lui le plus populaire écrivain de son temps, mais qui n’est cependant qu’un masque, et le plus trompeur des masques, on verra un psychologue hors pair, lucide, mais plein d’humour, toujours à l’écoute du « cœur des gens de ce monde » (« yo no hito-gokoro »*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Murasaki-shikibu. « Dans ses ouvrages aussi francs qu’enjoués, Saikaku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénoncé dans les sermons des bonzes. Mais les héros de Saikaku ne tentent pas de lui échapper, ils mettent leur sagesse à s’en accommoder, et leur ironie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde voudront bien leur donner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Libertins ? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du libertinage occidental, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plaisirs, les héros de Saikaku n’ont pas à se [faire] scélérats », dit M. Maurice Pinguet

* En japonais « 男色大鑑 ». Haut

** Parfois traduit « Contes d’amour des samouraïs ». Haut

*** En japonais 井原西鶴. Autrefois transcrit Ihara Saïkakou. Haut

**** En japonais « 浮世 ». Autrefois transcrit « oukiyo ». Haut

***** En japonais « 世の人心 ». Haut

****** Ihara Saikaku, « Saikaku oridome » (« Le Tissage interrompu de Saikaku »), inédit en français. Haut

Tu Fu, « Œuvre poétique. Tome I. Poèmes de jeunesse »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

Il s’agit de l’« Œuvre poétique » de Tu Fu* qui se définit par la sobriété des émotions et par l’exact réalisme des tableaux. Sans se permettre des jugements trop personnels, s’effaçant, disparaissant en tant qu’auteur devant ses poésies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes familières de la vie courante, les misères du petit peuple en proie à la guerre, à la famine et aux injustices. Son « Œuvre poétique » adopte un ton égal et apparemment impassible, mais qu’un détail vient tout à coup rendre vivant, voire même poignant, grâce au choix de deux ou trois mots auxquels l’auteur sait donner leur valeur entière. Tu Fu est, à ce titre, le plus classique des poètes chinois, même s’il y en a d’autres dont le génie est supérieur au sien**. « Le trait principal de son talent, celui qui domine l’œuvre et vient le premier à l’esprit cherchant une impression générale, c’est le caractère conscient et comme réfléchi de ses œuvres. Tu Fu est un artiste toujours sûr et conscient de ses moyens, sachant toujours parfaitement le but auquel il tend. Il n’a guère d’élans imprévus, de digressions dues à des émotions spontanément écloses ; il règle ses œuvres et leur effet avec la perfection d’un mécanisme infaillible, ne laissant rien au hasard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de superflu… Mais ce sont là précisément les traits essentiels des principes de l’école classique, les qualités idéales auxquelles tend… la mentalité artistique des Tang***, période du classicisme chinois », dit M. Georges Margouliès.

* En chinois 杜甫. Parfois transcrit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut

** Li Po et Bai Juyi. Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

Li Po, « L’Immortel banni sur terre “buvant seul sous la lune” »

éd. A. Michel, Paris

éd. A. Michel, Paris

Il s’agit de Li Po*, le poète le plus talentueux de la Chine, avec Bai Juyi (VIIIe siècle apr. J.-C.). C’est un génie extravagant, en qui s’opposent la volonté d’approcher des dieux et l’enlisement dans l’ivrognerie, l’amitié fidèle et la solitude fière et indomptable, mais qui traduit avec une merveilleuse aisance, dans une langue parfaite, les sentiments les plus vrais et les plus universels. Aussi, ses poèmes sont-ils, depuis plus de mille deux cents ans, si populaires en Chine, qu’on les trouve partout inscrits : dans le cabinet du lettré comme dans la maison du laboureur, sur les bronzes, sur les porcelaines et jusque sur les poteries d’un usage journalier. En voici le plus célèbre :

« Devant le lit le clair de lune,
Comme du givre sur le sol
Levant la tête je contemple la lune sur la montagne
Baissant la tête je songe au pays natal
 »**.

Li Po naquit en l’an 701 apr. J.-C. Sa mère lui donna le nom de Tai Po (« le grand brillant »), parce que dans le temps qu’elle le conçut, il lui sembla que l’éclatante étoile du berger s’arrêtait sur sa tête. Après avoir fait ses études à un âge très précoce, Li Tai Po, ou plus simplement Li Po, s’adonna à la poésie pour laquelle il se sentait né : « Avec le maître de la Falaise de l’Est, je me retire au Sud [des monts] Min-shan. J’y vis perché pendant plusieurs années sans jamais mettre le pied dans une ville. J’apprivoise des oiseaux rares, plus d’un millier. Quand je les appelle, ils viennent manger dans ma main, sans méfiance… À Chiang-ling, je rencontre Sima Cheng-chen***… Il me dit que j’ai l’allure d’un immortel et l’ossature d’un taoïste. Il m’invite à l’accompagner dans les voyages de l’esprit au-delà des huit pôles »****. En l’an 742 apr. J.-C., Li Po arriva à Ch’ang-an, où était alors la Cour. Il fut introduit chez le savant Ho Che-chang*****, qui fut ravi d’avoir dans sa maison quelqu’un avec qui il pût s’entretenir des choses de l’esprit. Ho Che-chang ne tarda pas à faire de son hôte le meilleur de ses amis ; il lui faisait lire ses poèmes et était si charmé de la beauté de plusieurs d’entre eux, qu’il lui dit un jour, dans un accès d’admiration : « Vous n’êtes pas un homme, vous êtes un esprit qu’on a renvoyé du ciel sur la terre pour faire honneur aux hommes »******. Ho Che-chang ne s’en tint pas à des sentiments stériles ; il travailla à faire la fortune de son ami. Il en parla à l’Empereur comme d’un prodige et lui inspira l’envie de le voir. « J’ai dans ma maison », dit-il à ce seigneur, « une des merveilles de votre règne : c’est un poète, tel peut-être qu’il n’en a point encore paru de semblable ; il réunit toutes les parties qui font le grand homme en ce genre. Je n’ai osé en parler plus tôt à Votre Majesté, à cause d’un défaut dont il paraît difficile qu’il se corrige : il aime le vin et en boit quelquefois avec excès ; mais que ses poésies sont belles ! Jugez-en vous-même, seigneur », continua-t-il en lui mettant entre les mains quelques poèmes. Ainsi, Li Po entra dans les bonnes grâces de l’Empereur.

* En chinois 李白. Parfois transcrit Ly-pê, Li-pé, Li Peh, Li Bo, Li Bai ou Li Pai. Haut

** p. 209. Haut

*** Sima Cheng-chen (司馬承禎) est un des patriarches de l’école taoïste de la Pureté suprême (上清). Haut

**** p. 19-20 & 24. Haut

***** En chinois 賀知章. Parfois transcrit Ho-tché-tchang ou He Zhizhang. Haut

****** De là, cette épithète de « tse hsien » (謫仙) ou « immortel banni (sur terre) », si souvent appliquée à Li Po. Haut

Nguyễn Trãi, « Recueil de poèmes en langue nationale »

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris

Il s’agit du « Recueil de poèmes en langue nationale »* (« Quốc âm thi tập ») de Nguyễn Trãi, lettré vietnamien (XIVe-XVe siècle) qui marqua de son génie politique et militaire la guerre d’indépendance menée contre les Chinois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand mandarin à la Cour. Quand les armées chinoises des Ming envahirent le pays, il fut arrêté avec plusieurs autres dignitaires et envoyé en exil à Nankin. Nguyễn Trãi suivit le cortège des prisonniers jusqu’à la frontière. Bravant le joug, les entraves et les coups de ses geôliers, le grand mandarin ordonna à son fils : « Tu ne dois pas pleurer la séparation d’un père et de son fils. Pleure surtout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi ! »** Nguyễn Trãi grandit. Il tint la promesse solennelle faite à son père, en rassemblant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chassa les Ming avant de devenir Empereur du Viêt-nam. Hélas ! la dynastie des Lê ainsi fondée prit vite ombrage des conseils et de la notoriété de Nguyễn Trãi. Écarté d’une Cour qu’il venait de conduire à la victoire, notre patriote se fit ermite et poète : « Je ne cours point après les honneurs ni ne recherche les prébendes ; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux horizonnent ma fenêtre, les montagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talonnait sans répit ? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse »***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule préoccupation : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était inséparable de l’amour du peuple. Restant assis, serrant une froide couverture sur lui, il passait des nuits sans sommeil, songeant comment relever le pays et procurer au peuple une paix durable après ces longues guerres : « Dans mon cœur, une seule préoccupation subsiste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux premiers tintements de cloche »****. On tient généralement la « Grande Proclamation de la pacification des Chinois » pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Vietnamien reconnaît avec émotion l’une des sources les plus rafraîchissantes de son identité nationale : « Notre patrie, le Grand Viêt, depuis toujours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses montagnes, ses mœurs et ses coutumes distincts de ceux du Nord… » Mais son « Recueil de poèmes en langue nationale » qui décrit, avec parfois une teinte d’amertume, les charmes de la vie vertueuse et solitaire, et qui change en tableaux enchanteurs les scènes de la nature sauvage et négligée, m’apparaît comme étant le plus réussi et le plus propre à être goûté d’un public étranger.

* Autrefois traduit « Recueil des poésies en langue nationale » ou « Collection de poèmes en langue nationale ». Haut

** Dans Dương Thu Hương, « Les Collines d’eucalyptus : roman ». Haut

*** « Recueil de poèmes en langue nationale », p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut

Attar, « Le Langage des oiseaux : poème de philosophie religieuse »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Langage des oiseaux »* (« Mantik altaïr »**) de Férid-eddin Attar*** (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Je considère Attar comme le meilleur poète mystique de la Perse. Certes, le nombre des Persans qui se sont distingués dans le genre est si considérable, et plusieurs d’entre eux ont acquis tant de gloire, que cette opinion peut paraître hasardée. Sous le rapport du choix des pensées et de la grâce de l’expression, Djélâl-ed-dîn Roûmî ne lui est en rien inférieur ; mais de toutes les idées de ce célèbre disciple, je défierais d’en trouver une qui n’appartienne pas à Attar. Et Roûmî lui-même confesse cette lourde dette quand il dit : « Attar a parcouru les sept cités de l’Amour, tandis que j’en suis toujours au tournant d’une ruelle »**** ; et encore : « Attar fut l’âme du mysticisme, et Sanaï fut ses yeux ; je ne fais que suivre leurs traces »*****. Férid-eddin exerça d’abord la profession de parfumeur, ainsi que l’indique son surnom d’Attar (« qui fabrique ou qui vend des parfums »). Il avait une boutique très élégante, qui attirait les regards du public et qui flattait aussi bien les yeux que l’odorat. Un jour qu’il était assis sur le devant de sa boutique avec l’apparence d’un homme important, un fou, ou pour mieux dire, un religieux très avancé dans la vie spirituelle******, vint à sa porte, jeta un regard sur les marchandises qui étaient étalées, puis poussa un profond soupir. Attar, étonné, le pria de passer son chemin. « Tu as raison », lui répondit l’inconnu, « le voyage de l’éternité est facile pour moi. Je ne suis pas embarrassé dans ma marche, car je n’ai au monde que mon froc. Il n’en est malheureusement pas ainsi de toi, qui possèdes tant de précieuses marchandises. Songe donc à te préparer à ce voyage. »

* Titre emprunté au Coran, XXVII, 16 : « Salomon hérita de David et il dit : “Ô vous les hommes ! On nous a appris le langage des oiseaux. Nous avons été comblés de tous les biens” ». Haut

** En persan « منطقالطیر ». Parfois transcrit « Mantegh ot-teyr », « Manteq ut-tayr », « Mantic uttaïr », « Manteq-at-tayr », « Manṭeq al-ṭeyr », « Mantik al thaïr », « Mantek at-tair » ou « Manṭiq al-ṭayr ». Haut

*** En persan فریدالدین عطار. Parfois transcrit Farîdoddîn ’Attâr, Féryd-eddyn Atthar, Farīd al-Dīn ‘Aṭṭār, Feriduddin Attar, Fariduddine Attar, Faridaddin Attar ou Farîd-ud-Dîn ‘Attâr. Haut

**** En persan

« هفت شهر عشق راعطار گشت
ماهنوز اندر خم یک کوچهایم
 ».

Haut

***** En persan

« عطار روح بود و سنایی دو چشم او
ما از پی سنایی و عطار آمدیم
 ».

Haut

****** Les fous sont regardés comme des saints dans la Perse et dans l’Inde, et rangés parmi les soufis. Haut

Attar, « Le Livre divin, “Elahi-nameh” »

éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes-Islam, Paris

éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes-Islam, Paris

Il s’agit du « Livre divin » (« Ilahi namèh »*) de Férid-eddin Attar** (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Je considère Attar comme le meilleur poète mystique de la Perse. Certes, le nombre des Persans qui se sont distingués dans le genre est si considérable, et plusieurs d’entre eux ont acquis tant de gloire, que cette opinion peut paraître hasardée. Sous le rapport du choix des pensées et de la grâce de l’expression, Djélâl-ed-dîn Roûmî ne lui est en rien inférieur ; mais de toutes les idées de ce célèbre disciple, je défierais d’en trouver une qui n’appartienne pas à Attar. Et Roûmî lui-même confesse cette lourde dette quand il dit : « Attar a parcouru les sept cités de l’Amour, tandis que j’en suis toujours au tournant d’une ruelle »*** ; et encore : « Attar fut l’âme du mysticisme, et Sanaï fut ses yeux ; je ne fais que suivre leurs traces »****. Férid-eddin exerça d’abord la profession de parfumeur, ainsi que l’indique son surnom d’Attar (« qui fabrique ou qui vend des parfums »). Il avait une boutique très élégante, qui attirait les regards du public et qui flattait aussi bien les yeux que l’odorat. Un jour qu’il était assis sur le devant de sa boutique avec l’apparence d’un homme important, un fou, ou pour mieux dire, un religieux très avancé dans la vie spirituelle*****, vint à sa porte, jeta un regard sur les marchandises qui étaient étalées, puis poussa un profond soupir. Attar, étonné, le pria de passer son chemin. « Tu as raison », lui répondit l’inconnu, « le voyage de l’éternité est facile pour moi. Je ne suis pas embarrassé dans ma marche, car je n’ai au monde que mon froc. Il n’en est malheureusement pas ainsi de toi, qui possèdes tant de précieuses marchandises. Songe donc à te préparer à ce voyage. »

* En persan « الهی‌نامه ». Parfois transcrit « Ilahi-name », « Ilahi nâma », « Ilāhī-nāmah », « Elāhī-nāma » ou « Elahi-nameh ». Haut

** En persan فریدالدین عطار. Parfois transcrit Farîdoddîn ’Attâr, Féryd-eddyn Atthar, Farīd al-Dīn ‘Aṭṭār, Feriduddin Attar, Fariduddine Attar, Faridaddin Attar ou Farîd-ud-Dîn ‘Attâr. Haut

*** En persan

« هفت شهر عشق راعطار گشت
ماهنوز اندر خم یک کوچهایم
 ».

Haut

**** En persan

« عطار روح بود و سنایی دو چشم او
ما از پی سنایی و عطار آمدیم
 ».

Haut

***** Les fous sont regardés comme des saints dans la Perse et dans l’Inde, et rangés parmi les soufis. Haut

Attar, « Le Livre des secrets, “Asrâr-nâma” »

éd. Les Deux Océans, Paris

éd. Les Deux Océans, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle du « Livre des secrets » (« Asrar namèh »*) de Férid-eddin Attar** (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Je considère Attar comme le meilleur poète mystique de la Perse. Certes, le nombre des Persans qui se sont distingués dans le genre est si considérable, et plusieurs d’entre eux ont acquis tant de gloire, que cette opinion peut paraître hasardée. Sous le rapport du choix des pensées et de la grâce de l’expression, Djélâl-ed-dîn Roûmî ne lui est en rien inférieur ; mais de toutes les idées de ce célèbre disciple, je défierais d’en trouver une qui n’appartienne pas à Attar. Et Roûmî lui-même confesse cette lourde dette quand il dit : « Attar a parcouru les sept cités de l’Amour, tandis que j’en suis toujours au tournant d’une ruelle »*** ; et encore : « Attar fut l’âme du mysticisme, et Sanaï fut ses yeux ; je ne fais que suivre leurs traces »****. Férid-eddin exerça d’abord la profession de parfumeur, ainsi que l’indique son surnom d’Attar (« qui fabrique ou qui vend des parfums »). Il avait une boutique très élégante, qui attirait les regards du public et qui flattait aussi bien les yeux que l’odorat. Un jour qu’il était assis sur le devant de sa boutique avec l’apparence d’un homme important, un fou, ou pour mieux dire, un religieux très avancé dans la vie spirituelle*****, vint à sa porte, jeta un regard sur les marchandises qui étaient étalées, puis poussa un profond soupir. Attar, étonné, le pria de passer son chemin. « Tu as raison », lui répondit l’inconnu, « le voyage de l’éternité est facile pour moi. Je ne suis pas embarrassé dans ma marche, car je n’ai au monde que mon froc. Il n’en est malheureusement pas ainsi de toi, qui possèdes tant de précieuses marchandises. Songe donc à te préparer à ce voyage. »

* En persan « اسرار‌نامه ». Parfois transcrit « Asrar-nâmé », « Asrâr-nâma » ou « Asrār-nāmah ». Haut

** En persan فریدالدین عطار. Parfois transcrit Farîdoddîn ’Attâr, Féryd-eddyn Atthar, Farīd al-Dīn ‘Aṭṭār, Feriduddin Attar, Fariduddine Attar, Faridaddin Attar ou Farîd-ud-Dîn ‘Attâr. Haut

*** En persan

« هفت شهر عشق راعطار گشت
ماهنوز اندر خم یک کوچهایم
 ».

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**** En persan

« عطار روح بود و سنایی دو چشم او
ما از پی سنایی و عطار آمدیم
 ».

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***** Les fous sont regardés comme des saints dans la Perse et dans l’Inde, et rangés parmi les soufis. Haut

Saikaku, « Chroniques galantes de prospérité et de décadence »

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit du « Kôshoku seisuiki »* (« Chroniques galantes de prospérité et de décadence »**) d’Ihara Saikaku***, marchand japonais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consacra à l’art du roman, où il devint un maître incontesté, et le plus habile des écrivains. On compare la vivacité et la rapidité de son style à celles que l’on éprouve en descendant un torrent dans une barque. À la naissance de Saikaku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les fortifications rasées des villes avaient fait place à des quartiers de distraction, où les bourgeois mettaient à la poursuite du plaisir l’opiniâtreté et la passion qu’ils avaient autrefois apportées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Saikaku, vaste fresque de ce « monde flottant » (« ukiyo »****), prend pour sujets les marchands, les vendeurs, les fabricants de tonneaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guerriers, les courtisanes. Les portraits de celles-ci surtout, très remarquables et osés, allant jusqu’à la vulgarité, font que l’on considère Saikaku comme un pornographe ; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contribué à faire de lui le plus populaire écrivain de son temps, mais qui n’est cependant qu’un masque, et le plus trompeur des masques, on verra un psychologue hors pair, lucide, mais plein d’humour, toujours à l’écoute du « cœur des gens de ce monde » (« yo no hito-gokoro »*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Murasaki-shikibu. « Dans ses ouvrages aussi francs qu’enjoués, Saikaku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénoncé dans les sermons des bonzes. Mais les héros de Saikaku ne tentent pas de lui échapper, ils mettent leur sagesse à s’en accommoder, et leur ironie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde voudront bien leur donner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Libertins ? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du libertinage occidental, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plaisirs, les héros de Saikaku n’ont pas à se [faire] scélérats », dit M. Maurice Pinguet

* En japonais « 好色盛衰記 ». Haut

** Parfois traduit « Chroniques libertines de grandeur et de décadence ». Haut

*** En japonais 井原西鶴. Autrefois transcrit Ihara Saïkakou. Haut

**** En japonais « 浮世 ». Autrefois transcrit « oukiyo ». Haut

***** En japonais « 世の人心 ». Haut

****** Ihara Saikaku, « Saikaku oridome » (« Le Tissage interrompu de Saikaku »), inédit en français. Haut

Saikaku, « L’Homme qui ne vécut que pour aimer »

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Picquier, Arles

Il s’agit du « Kôshoku ichidai otoko »* (« L’Homme qui ne vécut que pour aimer »**) d’Ihara Saikaku***, marchand japonais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consacra à l’art du roman, où il devint un maître incontesté, et le plus habile des écrivains. On compare la vivacité et la rapidité de son style à celles que l’on éprouve en descendant un torrent dans une barque. À la naissance de Saikaku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les fortifications rasées des villes avaient fait place à des quartiers de distraction, où les bourgeois mettaient à la poursuite du plaisir l’opiniâtreté et la passion qu’ils avaient autrefois apportées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Saikaku, vaste fresque de ce « monde flottant » (« ukiyo »****), prend pour sujets les marchands, les vendeurs, les fabricants de tonneaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guerriers, les courtisanes. Les portraits de celles-ci surtout, très remarquables et osés, allant jusqu’à la vulgarité, font que l’on considère Saikaku comme un pornographe ; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contribué à faire de lui le plus populaire écrivain de son temps, mais qui n’est cependant qu’un masque, et le plus trompeur des masques, on verra un psychologue hors pair, lucide, mais plein d’humour, toujours à l’écoute du « cœur des gens de ce monde » (« yo no hito-gokoro »*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Murasaki-shikibu. « Dans ses ouvrages aussi francs qu’enjoués, Saikaku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénoncé dans les sermons des bonzes. Mais les héros de Saikaku ne tentent pas de lui échapper, ils mettent leur sagesse à s’en accommoder, et leur ironie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde voudront bien leur donner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Libertins ? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du libertinage occidental, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plaisirs, les héros de Saikaku n’ont pas à se [faire] scélérats », dit M. Maurice Pinguet

* En japonais « 好色一代男 ». Haut

** Parfois traduit « La Vie d’un libertin ». Haut

*** En japonais 井原西鶴. Autrefois transcrit Ihara Saïkakou. Haut

**** En japonais « 浮世 ». Autrefois transcrit « oukiyo ». Haut

***** En japonais « 世の人心 ». Haut

****** Ihara Saikaku, « Saikaku oridome » (« Le Tissage interrompu de Saikaku »), inédit en français. Haut