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Mot-clef794-1185 (époque de Heian)

sujet

«Choses dont parle Teika lorsqu’il parle d’amour : une lecture de la “Compétition poétique solitaire en cent tours de l’honorable Teika”»

dans « Ebisu », nº 25, p. 91-151

dans «Ebi­su», no 25, p. 91-151

Il s’agit de l’aristocrate japo­nais Fuji­wa­ra no Tei­ka* (XIIe-XIIIe siècle), non seule­ment poète très fécond, encen­sé ou blâ­mé par ses contem­po­rains pour son ori­gi­na­li­té; mais aus­si cri­tique aux juge­ments duquel on s’en rap­por­tait constam­ment, théo­ri­cien, édi­teur d’œuvres anciennes, com­pi­la­teur d’anthologies, auteur d’un jour­nal tenu tout au long de sa vie dès sa dix-neu­vième année — le «Mei­get­su-ki» («Jour­nal de la lune claire»). Fils du poète Fuji­wa­ra no Shun­zei**, héri­tier impor­tant d’une lignée d’érudits, Tei­ka ser­vit plu­sieurs Empe­reurs, et notam­ment Go-Toba Ten­nô, lequel le récom­pen­sa de son atta­che­ment en le met­tant au nombre des com­pi­la­teurs du «Nou­veau Recueil de poé­sies de jadis et naguère» («Shin­ko­kin waka­shû»). À cette époque, il avait déjà la répu­ta­tion d’un poète très doué, mais pra­ti­quant un style décon­cer­tant : «J’ai été quel­que­fois recon­nu et quel­que­fois cri­ti­qué», recon­naît-il lui-même***, «mais, depuis le début, j’ai man­qué de goût pour [les règles] et n’ai appris qu’à pro­duire des choses que les autres n’acceptaient pas. L’enseignement de mon regret­té père se limi­tait à : “La [règle] de la poé­sie ne se cherche pas dans un vaste savoir ou encore en remon­tant à un loin­tain pas­sé : elle jaillit de notre propre cœur, et c’est par soi-même qu’on la com­prend”». En l’an 1209, le shô­gun Sane­to­mo, âgé de dix-sept ans, deman­da à Tei­ka de cor­ri­ger quelques poèmes qu’il lui avait envoyés. Tei­ka fit accom­pa­gner la cor­rec­tion d’un trai­té péda­go­gique, «Poèmes excel­lents de notre temps» («Kin­dai shû­ka»****), le pre­mier d’une série de trai­tés qui allaient impo­ser ses vues poé­tiques pour des décen­nies au moins. On y apprend que la vraie poé­sie, c’est celle qui, tout en ne quit­tant pas les limites de la rai­son, s’affranchit des che­mins bat­tus : «Le style excellent en poé­sie», dit-il*****, «c’est le style de poème qui, ayant trans­cen­dé les dif­fé­rents élé­ments du sujet, n’insiste sur aucun; qui, bien que ne sem­blant appar­te­nir à aucun des dix styles en par­ti­cu­lier, nous fasse l’effet de les conte­nir tous». Infa­ti­gable en dépit d’une san­té sans cesse chan­ce­lante, Tei­ka se mon­tra, par ailleurs, un très grand phi­lo­logue. Les meilleures édi­tions conser­vées, et quel­que­fois les plus anciennes, des clas­siques de la lit­té­ra­ture japo­naise sont des copies de sa main******. Pour­tant, à tort ou à rai­son, ce qui a le plus contri­bué à le rendre illustre, c’est une petite antho­lo­gie connue sous le nom de «De cent poètes un poème», que tout Japo­nais sait par cœur pour avoir joué, dès sa tendre enfance, avec le jeu de cartes qui en est ins­pi­ré.

* En japo­nais 藤原定家. Par­fois trans­crit Fou­ji­wa­ra no Sadaïé. Haut

** En japo­nais 藤原俊成. Par­fois trans­crit Toshi­na­ri. Haut

*** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 70. Haut

**** En japo­nais «近代秀歌». Haut

***** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 249. Haut

****** C’est le cas en par­ti­cu­lier du «Dit du gen­ji», de l’«Ise mono­ga­ta­ri», du «Kokin-shû», dont il col­li­gea les divers manus­crits, et qu’il com­men­ta en pro­fon­deur. Haut

«Fujiwara no Teika (1162-1241) et la Notion d’excellence en poésie»

éd. Collège de France-Institut des hautes études japonaises, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études japonaises, Paris

éd. Col­lège de France-Ins­ti­tut des hautes études japo­naises, coll. Biblio­thèque de l’Institut des hautes études japo­naises, Paris

Il s’agit de l’aristocrate japo­nais Fuji­wa­ra no Tei­ka* (XIIe-XIIIe siècle), non seule­ment poète très fécond, encen­sé ou blâ­mé par ses contem­po­rains pour son ori­gi­na­li­té; mais aus­si cri­tique aux juge­ments duquel on s’en rap­por­tait constam­ment, théo­ri­cien, édi­teur d’œuvres anciennes, com­pi­la­teur d’anthologies, auteur d’un jour­nal tenu tout au long de sa vie dès sa dix-neu­vième année — le «Mei­get­su-ki» («Jour­nal de la lune claire»). Fils du poète Fuji­wa­ra no Shun­zei**, héri­tier impor­tant d’une lignée d’érudits, Tei­ka ser­vit plu­sieurs Empe­reurs, et notam­ment Go-Toba Ten­nô, lequel le récom­pen­sa de son atta­che­ment en le met­tant au nombre des com­pi­la­teurs du «Nou­veau Recueil de poé­sies de jadis et naguère» («Shin­ko­kin waka­shû»). À cette époque, il avait déjà la répu­ta­tion d’un poète très doué, mais pra­ti­quant un style décon­cer­tant : «J’ai été quel­que­fois recon­nu et quel­que­fois cri­ti­qué», recon­naît-il lui-même***, «mais, depuis le début, j’ai man­qué de goût pour [les règles] et n’ai appris qu’à pro­duire des choses que les autres n’acceptaient pas. L’enseignement de mon regret­té père se limi­tait à : “La [règle] de la poé­sie ne se cherche pas dans un vaste savoir ou encore en remon­tant à un loin­tain pas­sé : elle jaillit de notre propre cœur, et c’est par soi-même qu’on la com­prend”». En l’an 1209, le shô­gun Sane­to­mo, âgé de dix-sept ans, deman­da à Tei­ka de cor­ri­ger quelques poèmes qu’il lui avait envoyés. Tei­ka fit accom­pa­gner la cor­rec­tion d’un trai­té péda­go­gique, «Poèmes excel­lents de notre temps» («Kin­dai shû­ka»****), le pre­mier d’une série de trai­tés qui allaient impo­ser ses vues poé­tiques pour des décen­nies au moins. On y apprend que la vraie poé­sie, c’est celle qui, tout en ne quit­tant pas les limites de la rai­son, s’affranchit des che­mins bat­tus : «Le style excellent en poé­sie», dit-il*****, «c’est le style de poème qui, ayant trans­cen­dé les dif­fé­rents élé­ments du sujet, n’insiste sur aucun; qui, bien que ne sem­blant appar­te­nir à aucun des dix styles en par­ti­cu­lier, nous fasse l’effet de les conte­nir tous». Infa­ti­gable en dépit d’une san­té sans cesse chan­ce­lante, Tei­ka se mon­tra, par ailleurs, un très grand phi­lo­logue. Les meilleures édi­tions conser­vées, et quel­que­fois les plus anciennes, des clas­siques de la lit­té­ra­ture japo­naise sont des copies de sa main******. Pour­tant, à tort ou à rai­son, ce qui a le plus contri­bué à le rendre illustre, c’est une petite antho­lo­gie connue sous le nom de «De cent poètes un poème», que tout Japo­nais sait par cœur pour avoir joué, dès sa tendre enfance, avec le jeu de cartes qui en est ins­pi­ré.

* En japo­nais 藤原定家. Par­fois trans­crit Fou­ji­wa­ra no Sadaïé. Haut

** En japo­nais 藤原俊成. Par­fois trans­crit Toshi­na­ri. Haut

*** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 70. Haut

**** En japo­nais «近代秀歌». Haut

***** «Fuji­wa­ra no Tei­ka (1162-1241) et la Notion d’excellence en poé­sie», p. 249. Haut

****** C’est le cas en par­ti­cu­lier du «Dit du gen­ji», de l’«Ise mono­ga­ta­ri», du «Kokin-shû», dont il col­li­gea les divers manus­crits, et qu’il com­men­ta en pro­fon­deur. Haut

«De cent poètes un poème : poèmes»

éd. Publications orientalistes de France, Aurillac

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, Aurillac

Il s’agit de l’anthologie «Ogu­ra Hya­ku­nin Isshu»*, plus connue sous le titre abré­gé de «Hya­ku­nin Isshu»**De cent poètes un poème»***). Peu de recueils ont joui et jouissent tou­jours au Japon d’une vogue égale à celle de l’anthologie «Hya­ku­nin Isshu». On en attri­bue la pater­ni­té à l’aristocrate Fuji­wa­ra no Tei­ka. Dans un jour­nal qu’il a tenu tout au long de sa vie, le «Mei­get­su-ki»****Jour­nal de la lune claire»*****), en date du 27 mai 1235, Tei­ka dit avoir cal­li­gra­phié cent mor­ceaux sur des papiers de cou­leur pour en déco­rer les cloi­sons mobiles d’une mai­son de cam­pagne à Ogu­ra. Le plus éton­nant est que ces cent poèmes ont fini par deve­nir le recueil fami­lier de chaque mai­son japo­naise. Dès la fin du XVIIe siècle, en effet, nous les voyons employés comme livre pour édu­quer les jeunes filles, en même temps que comme jeu pour amu­ser la famille en géné­ral. Ce jeu de «cartes poé­tiques» («uta-garu­ta»******) consiste à devi­ner la fin d’un poème que récite un meneur : «On prend pour cela un paquet de deux cents cartes [tirées du] “Hya­ku­nin Isshu”. Cent de ces cartes portent, cha­cune, un poème dif­fé­rent — ce sont des “waka”, odes de trente et une syl­labes com­po­sées par des poètes et des poé­tesses célèbres d’autrefois — et, en géné­ral, le por­trait de l’auteur : elles servent à la lec­ture à haute voix. Les cent autres cartes ne portent que les deux der­niers vers de chaque poème : elles servent au jeu pro­pre­ment dit. L’un des joueurs lit un “waka”, et les autres se penchent sur les cartes ran­gées à même le tata­mi ou natte de paille, en scru­tant le tas pour s’emparer rapi­de­ment de celle qui cor­res­pond au poème qu’on vient de lire», explique M. Shi­geo Kimu­ra

* En japo­nais «小倉百人一首». Haut

** En japo­nais «百人一首». Autre­fois trans­crit «Hya­kou-nin-is-syou» ou «Hya­kou­ninn-isshou». Haut

*** Par­fois tra­duit «Cent poé­sies par cent poètes», «De cent hommes une poé­sie», «De cent hommes cha­cun un poème» ou «Col­lec­tion des cent poètes». Haut

**** En japo­nais «明月記», inédit en fran­çais. Autre­fois trans­crit «Méig­hét­sou-ki». Haut

***** Par­fois tra­duit «Notes (jour­na­lières) de la claire lune». Haut

****** En japo­nais 歌がるた. Haut

Sei-shônagon, «Les Notes de l’oreiller, “Makura no soshi”»

éd. Stock-Delamain et Boutelleau, coll. Le Cabinet cosmopolite, Paris

éd. Stock-Dela­main et Bou­tel­leau, coll. Le Cabi­net cos­mo­po­lite, Paris

Il s’agit des «Notes de l’oreiller» («Maku­ra no sôshi»*), la pre­mière mani­fes­ta­tion dans les lettres japo­naises d’un genre de lit­té­ra­ture qui connaî­tra une grande vogue par la suite : celui des «zui­hit­su»**essais au fil du pin­ceau»). On n’y trouve ni plan ni méthode — un désordre fan­tai­siste régnant ici en maître, mais un mélange d’esquisses sai­sies sur le vif, d’anecdotes, de choses vues, de remarques per­son­nelles. Leur auteur était une femme «moqueuse, pro­vo­cante, inexo­rable»***; une dame de la Cour, dont nous ne connais­sons que le pseu­do­nyme : Sei-shô­na­gon****. Ce pseu­do­nyme s’explique (comme celui de Mura­sa­ki-shi­ki­bu) par la com­bi­nai­son d’un nom de famille avec un titre hono­ri­fique — «shô­na­gon» dési­gnant un digni­taire de la Cour, et «sei» étant la pro­non­cia­tion chi­noise du carac­tère qui forme le pre­mier élé­ment du nom Kiyo­ha­ra, famille à laquelle elle appar­te­nait. En effet, son père n’était autre que le poète Kiyo­ha­ra no Moto­suke*****, l’un des cinq let­trés de l’Empereur. Et même si quelques-uns sont d’avis que Moto­suke ne fut que le père adop­tif de Sei-shô­na­gon, il n’en reste pas moins cer­tain que le milieu où elle pas­sa sa jeu­nesse ne put que favo­ri­ser les pen­chants lit­té­raires qui lui per­mirent, plus tard, de deve­nir dame d’honneur de l’Impératrice Sada­ko. Entrée donc à la Cour en 990 apr. J.-C. Sei-shô­na­gon s’y fit remar­quer par une pré­sence d’esprit trop vive pour n’être pas à la fois esti­mée, haïe et redou­tée. Car (et c’est là peut-être son défaut) elle écra­sait les autres du poids de son éru­di­tion qu’elle cher­chait à mon­trer à la moindre occa­sion. On raconte que les cour­ti­sans, qui crai­gnaient ses plai­san­te­ries, pâlis­saient à sa seule approche. La clair­voyante Mura­sa­ki-shi­ki­bu écrit dans son «Jour­nal» : «Sei-shô­na­gon est une per­sonne qui en impose en véri­té par ses grands airs. Mais sa pré­ten­tion de tout savoir et sa façon de semer autour d’elle les écrits en carac­tères chi­nois, à tout bien consi­dé­rer, ne font que mas­quer de nom­breuses lacunes. Ceux qui de la sorte se plaisent à se mon­trer dif­fé­rents des autres, s’attirent for­cé­ment le mépris et finissent tou­jours très mal»******. De fait, le mal­heur vint frap­per Sei-shô­na­gon quand, peu d’années après, l’ambitieux Fuji­wa­ra no Michi­na­ga par­vint à faire écar­ter l’Impératrice Sada­ko, à l’ombre de laquelle fleu­ris­sait notre dame d’honneur.

* En japo­nais «枕草子». Autre­fois trans­crit «Makou­ra no çochi», «Makou­ra no sôci» ou «Maku­ra no soo­shi». Haut

** En japo­nais 随筆. Autre­fois trans­crit «zouï-hit­sou». Haut

*** Michel Revon. Haut

**** En japo­nais 清少納言. Autre­fois trans­crit Çei Cho­na­gon, Shei Sho­na­gun ou Seï Sôna­gon. Haut

***** En japo­nais 清原元輔. Autre­fois trans­crit Kiyo­wa­ra-no-Moto­suke, Kiyo­wa­ra no Moto­çou­ké ou Kiyo­ha­ra no Moto­sou­ké. Haut

****** «Jour­nal; tra­duit du japo­nais par René Sief­fert», p. 67. Haut

Chômei, «Histoires de conversion»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Tama, Cer­gy

Il s’agit de Kamo no Chô­mei*, essayiste et moine japo­nais (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Vers sa ving­tième année, étant deve­nu orphe­lin, il per­dit en même temps l’espoir d’hériter de l’office pater­nel — celui de gar­dien du fameux temple de Kamo, à Kyô­to. Il se voua, dès lors, à la poé­sie et à la musique. Vers sa trente-cin­quième année, fort du suc­cès que rem­por­ta auprès de l’Empereur son recueil poé­tique, le «Recueil de Chô­mei» («Chô­mei-shû»**), il reprit l’espoir de se pro­cu­rer la fonc­tion de son père; mais il man­quait de sou­tiens, et les intrigues de la Cour l’éloignèrent défi­ni­ti­ve­ment de la suc­ces­sion et du palais. Cette décep­tion per­son­nelle, ain­si que les désastres et les cala­mi­tés qui vinrent frap­per le Japon au même moment (grand incen­die de Kyô­to en 1177, épou­van­tables famines sui­vies d’épidémies en 1181-1182, trem­ble­ment de terre en 1185), furent autant d’occasions pour Chô­mei de res­sen­tir l’instabilité des choses humaines, les­quelles lui fai­saient pen­ser «à la rosée sur le lise­ron du matin… : la rosée a beau demeu­rer, elle ne dure jamais jusqu’au soir»***. «Au fond, toutes les entre­prises humaines sont stu­pides et vaines», se dit-il****; et au milieu de ces hor­reurs, s’étant rasé la tête, il se reti­ra dans une petite cabane de dix pieds car­rés, sur le mont Hino*****. Et même si, sur l’invitation du shô­gun Sane­to­mo, son frère en poé­sie et en mal­heur, il alla pas­ser un peu de temps à Kama­ku­ra, il revint bien vite à la soli­tude de son ermi­tage. C’est là qu’il com­po­sa ses trois grands essais : 1o «Notes sans titre» («Mumyô-shô»******), livre de cri­tique poé­tique; 2o «His­toires de conver­sion» («Hos­shin­shû»*******), ouvrage d’édification boud­dhique, plein d’anecdotes sur les per­sonnes entrées en reli­gion et ayant renon­cé au siècle; et sur­tout 3o «Notes de ma cabane de moine» («Hôjô-ki»********), jour­nal intime médi­tant sur la vani­té du monde («mujô»*********) et le carac­tère éphé­mère de tout ce qui existe. Cette der­nière œuvre, mal­gré sa taille modeste, demeure un des grands chefs-d’œuvre du genre «zui­hit­su»**********essais au fil du pin­ceau») : «Après les “Notes de l’oreiller” et en atten­dant le “Cahier des heures oisives”, il consti­tue [un] des meilleurs livres d’impressions que nous ait lais­sés la lit­té­ra­ture japo­naise», explique Michel Revon. «Chô­mei ne se contente pas de noter, à la for­tune du pin­ceau, des obser­va­tions ou des pen­sées dis­pa­rates, il veut phi­lo­so­pher, écrire d’une manière sui­vie… Et son char­mant écrit, si dénué de toute pré­ten­tion, n’en devient pas moins un expo­sé magis­tral de la sagesse pes­si­miste.»

* En japo­nais 鴨長明. Autre­fois trans­crit Tchô­mei ou Chou­mei. Chô­mei est la lec­ture à la chi­noise des carac­tères 長明, qui se lisent Nagaa­ki­ra à la japo­naise. On disait, paraît-il, Nagaa­ki­ra à l’époque de l’auteur; mais l’usage en a déci­dé autre­ment. Haut

** En japo­nais «長明集», inédit en fran­çais. Haut

*** «Notes de ma cabane de moine», p. 12. Haut

**** id. p. 14. Haut

***** En japo­nais 日野山. Haut

****** En japo­nais «無名抄». Autre­fois trans­crit «Mou­miô­çô». Haut

******* En japo­nais «発心集». Haut

******** En japo­nais «方丈記». Autre­fois trans­crit «Hôd­jô­ki», «Hôziô­ki» ou «Hou­jou­ki». Haut

********* En japo­nais 無常. Haut

********** En japo­nais 随筆. Autre­fois trans­crit «zouï-hit­sou». Haut

Chômei, «Notes sans titre, “Mumyôshô” : propos sur les poètes et la poésie»

éd. Le Bruit du temps, Paris

éd. Le Bruit du temps, Paris

Il s’agit de Kamo no Chô­mei*, essayiste et moine japo­nais (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Vers sa ving­tième année, étant deve­nu orphe­lin, il per­dit en même temps l’espoir d’hériter de l’office pater­nel — celui de gar­dien du fameux temple de Kamo, à Kyô­to. Il se voua, dès lors, à la poé­sie et à la musique. Vers sa trente-cin­quième année, fort du suc­cès que rem­por­ta auprès de l’Empereur son recueil poé­tique, le «Recueil de Chô­mei» («Chô­mei-shû»**), il reprit l’espoir de se pro­cu­rer la fonc­tion de son père; mais il man­quait de sou­tiens, et les intrigues de la Cour l’éloignèrent défi­ni­ti­ve­ment de la suc­ces­sion et du palais. Cette décep­tion per­son­nelle, ain­si que les désastres et les cala­mi­tés qui vinrent frap­per le Japon au même moment (grand incen­die de Kyô­to en 1177, épou­van­tables famines sui­vies d’épidémies en 1181-1182, trem­ble­ment de terre en 1185), furent autant d’occasions pour Chô­mei de res­sen­tir l’instabilité des choses humaines, les­quelles lui fai­saient pen­ser «à la rosée sur le lise­ron du matin… : la rosée a beau demeu­rer, elle ne dure jamais jusqu’au soir»***. «Au fond, toutes les entre­prises humaines sont stu­pides et vaines», se dit-il****; et au milieu de ces hor­reurs, s’étant rasé la tête, il se reti­ra dans une petite cabane de dix pieds car­rés, sur le mont Hino*****. Et même si, sur l’invitation du shô­gun Sane­to­mo, son frère en poé­sie et en mal­heur, il alla pas­ser un peu de temps à Kama­ku­ra, il revint bien vite à la soli­tude de son ermi­tage. C’est là qu’il com­po­sa ses trois grands essais : 1o «Notes sans titre» («Mumyô-shô»******), livre de cri­tique poé­tique; 2o «His­toires de conver­sion» («Hos­shin­shû»*******), ouvrage d’édification boud­dhique, plein d’anecdotes sur les per­sonnes entrées en reli­gion et ayant renon­cé au siècle; et sur­tout 3o «Notes de ma cabane de moine» («Hôjô-ki»********), jour­nal intime médi­tant sur la vani­té du monde («mujô»*********) et le carac­tère éphé­mère de tout ce qui existe. Cette der­nière œuvre, mal­gré sa taille modeste, demeure un des grands chefs-d’œuvre du genre «zui­hit­su»**********essais au fil du pin­ceau») : «Après les “Notes de l’oreiller” et en atten­dant le “Cahier des heures oisives”, il consti­tue [un] des meilleurs livres d’impressions que nous ait lais­sés la lit­té­ra­ture japo­naise», explique Michel Revon. «Chô­mei ne se contente pas de noter, à la for­tune du pin­ceau, des obser­va­tions ou des pen­sées dis­pa­rates, il veut phi­lo­so­pher, écrire d’une manière sui­vie… Et son char­mant écrit, si dénué de toute pré­ten­tion, n’en devient pas moins un expo­sé magis­tral de la sagesse pes­si­miste.»

* En japo­nais 鴨長明. Autre­fois trans­crit Tchô­mei ou Chou­mei. Chô­mei est la lec­ture à la chi­noise des carac­tères 長明, qui se lisent Nagaa­ki­ra à la japo­naise. On disait, paraît-il, Nagaa­ki­ra à l’époque de l’auteur; mais l’usage en a déci­dé autre­ment. Haut

** En japo­nais «長明集», inédit en fran­çais. Haut

*** «Notes de ma cabane de moine», p. 12. Haut

**** id. p. 14. Haut

***** En japo­nais 日野山. Haut

****** En japo­nais «無名抄». Autre­fois trans­crit «Mou­miô­çô». Haut

******* En japo­nais «発心集». Haut

******** En japo­nais «方丈記». Autre­fois trans­crit «Hôd­jô­ki», «Hôziô­ki» ou «Hou­jou­ki». Haut

********* En japo­nais 無常. Haut

********** En japo­nais 随筆. Autre­fois trans­crit «zouï-hit­sou». Haut

Chômei, «Notes de ma cabane de moine»

éd. Le Bruit du temps, Paris

éd. Le Bruit du temps, Paris

Il s’agit de Kamo no Chô­mei*, essayiste et moine japo­nais (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Vers sa ving­tième année, étant deve­nu orphe­lin, il per­dit en même temps l’espoir d’hériter de l’office pater­nel — celui de gar­dien du fameux temple de Kamo, à Kyô­to. Il se voua, dès lors, à la poé­sie et à la musique. Vers sa trente-cin­quième année, fort du suc­cès que rem­por­ta auprès de l’Empereur son recueil poé­tique, le «Recueil de Chô­mei» («Chô­mei-shû»**), il reprit l’espoir de se pro­cu­rer la fonc­tion de son père; mais il man­quait de sou­tiens, et les intrigues de la Cour l’éloignèrent défi­ni­ti­ve­ment de la suc­ces­sion et du palais. Cette décep­tion per­son­nelle, ain­si que les désastres et les cala­mi­tés qui vinrent frap­per le Japon au même moment (grand incen­die de Kyô­to en 1177, épou­van­tables famines sui­vies d’épidémies en 1181-1182, trem­ble­ment de terre en 1185), furent autant d’occasions pour Chô­mei de res­sen­tir l’instabilité des choses humaines, les­quelles lui fai­saient pen­ser «à la rosée sur le lise­ron du matin… : la rosée a beau demeu­rer, elle ne dure jamais jusqu’au soir»***. «Au fond, toutes les entre­prises humaines sont stu­pides et vaines», se dit-il****; et au milieu de ces hor­reurs, s’étant rasé la tête, il se reti­ra dans une petite cabane de dix pieds car­rés, sur le mont Hino*****. Et même si, sur l’invitation du shô­gun Sane­to­mo, son frère en poé­sie et en mal­heur, il alla pas­ser un peu de temps à Kama­ku­ra, il revint bien vite à la soli­tude de son ermi­tage. C’est là qu’il com­po­sa ses trois grands essais : 1o «Notes sans titre» («Mumyô-shô»******), livre de cri­tique poé­tique; 2o «His­toires de conver­sion» («Hos­shin­shû»*******), ouvrage d’édification boud­dhique, plein d’anecdotes sur les per­sonnes entrées en reli­gion et ayant renon­cé au siècle; et sur­tout 3o «Notes de ma cabane de moine» («Hôjô-ki»********), jour­nal intime médi­tant sur la vani­té du monde («mujô»*********) et le carac­tère éphé­mère de tout ce qui existe. Cette der­nière œuvre, mal­gré sa taille modeste, demeure un des grands chefs-d’œuvre du genre «zui­hit­su»**********essais au fil du pin­ceau») : «Après les “Notes de l’oreiller” et en atten­dant le “Cahier des heures oisives”, il consti­tue [un] des meilleurs livres d’impressions que nous ait lais­sés la lit­té­ra­ture japo­naise», explique Michel Revon. «Chô­mei ne se contente pas de noter, à la for­tune du pin­ceau, des obser­va­tions ou des pen­sées dis­pa­rates, il veut phi­lo­so­pher, écrire d’une manière sui­vie… Et son char­mant écrit, si dénué de toute pré­ten­tion, n’en devient pas moins un expo­sé magis­tral de la sagesse pes­si­miste.»

* En japo­nais 鴨長明. Autre­fois trans­crit Tchô­mei ou Chou­mei. Chô­mei est la lec­ture à la chi­noise des carac­tères 長明, qui se lisent Nagaa­ki­ra à la japo­naise. On disait, paraît-il, Nagaa­ki­ra à l’époque de l’auteur; mais l’usage en a déci­dé autre­ment. Haut

** En japo­nais «長明集», inédit en fran­çais. Haut

*** «Notes de ma cabane de moine», p. 12. Haut

**** id. p. 14. Haut

***** En japo­nais 日野山. Haut

****** En japo­nais «無名抄». Autre­fois trans­crit «Mou­miô­çô». Haut

******* En japo­nais «発心集». Haut

******** En japo­nais «方丈記». Autre­fois trans­crit «Hôd­jô­ki», «Hôziô­ki» ou «Hou­jou­ki». Haut

********* En japo­nais 無常. Haut

********** En japo­nais 随筆. Autre­fois trans­crit «zouï-hit­sou». Haut

Saigyô, «Poèmes de ma hutte de montagne»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Satô Nori­kiyo*, poète et moine très cher au peuple japo­nais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le sur­nom de Sai­gyô**allant au Para­dis de l’Ouest»). Issu d’une famille mili­taire, à l’âge de vingt-deux ans, Sai­gyô renon­ça au siècle, aban­don­na sa famille, et quit­ta ses fonc­tions au Palais pour la rai­son que voi­ci : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sor­ti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriya­su, Offi­cier de la Garde des Portes. En che­min, Noriya­su décla­ra ceci : «Ces der­niers temps, je ne sais pour­quoi, j’ai le sen­ti­ment que toute chose n’est que songe et illu­sion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espé­rer l’être demain encore. Las, quel pour­rait être mon recours? Mon plus cher désir serait de quit­ter ma mai­son, de chan­ger mon état et d’aller vivre en quelque mon­tagne écar­tée!»*** En enten­dant ce dis­cours pro­non­cé avec les accents de la véri­té, Sai­gyô se deman­da, le cœur dolent, pour quelle rai­son son ami par­lait de la sorte; et le matin sui­vant, comme il allait prendre de ses nou­velles, il trou­va, près du por­tail, une foule de gens fort agi­tés, et à l’intérieur, de même, l’on enten­dait des voix de gens qui cla­maient leur dou­leur; inquiet, il hâta le pas, se deman­dant ce qui se pas­sait : «Mon­sei­gneur, cette nuit, est mort dans son som­meil!»****, lui dit-on, et il aper­çut l’épouse et la mère de Noriya­su, éten­dues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au che­vet du défunt, abî­mées dans les larmes. À cette vue, tour­nant le dos au monde, Sai­gyô entra en reli­gion pour péré­gri­ner à tra­vers le pays entier de pro­vince en pro­vince, de monas­tère en monas­tère; puis, pen­sant avoir trou­vé dans les mon­tagnes de l’Ouest le lieu pro­pice à un secret ermi­tage où se livrer aux pra­tiques de la Voie du Boud­dha, il y construi­sit une hutte de bran­chage où, après avoir mené une vie soli­taire dans un dépouille­ment extrême de toutes choses, il mou­rut très sain­te­ment.

* En japo­nais 佐藤義清. Autre­fois trans­crit Satô Yoshi­kiyo. Haut

** En japo­nais 西行. Autre­fois trans­crit Saï­ghyô. Haut

*** «La Légende de Saï­gyô», p. 22. Haut

**** id. p. 23. Haut

«La Légende de Saïgyô»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Tama, Cer­gy

Il s’agit de Satô Nori­kiyo*, poète et moine très cher au peuple japo­nais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le sur­nom de Sai­gyô**allant au Para­dis de l’Ouest»). Issu d’une famille mili­taire, à l’âge de vingt-deux ans, Sai­gyô renon­ça au siècle, aban­don­na sa famille, et quit­ta ses fonc­tions au Palais pour la rai­son que voi­ci : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sor­ti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriya­su, Offi­cier de la Garde des Portes. En che­min, Noriya­su décla­ra ceci : «Ces der­niers temps, je ne sais pour­quoi, j’ai le sen­ti­ment que toute chose n’est que songe et illu­sion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espé­rer l’être demain encore. Las, quel pour­rait être mon recours? Mon plus cher désir serait de quit­ter ma mai­son, de chan­ger mon état et d’aller vivre en quelque mon­tagne écar­tée!»*** En enten­dant ce dis­cours pro­non­cé avec les accents de la véri­té, Sai­gyô se deman­da, le cœur dolent, pour quelle rai­son son ami par­lait de la sorte; et le matin sui­vant, comme il allait prendre de ses nou­velles, il trou­va, près du por­tail, une foule de gens fort agi­tés, et à l’intérieur, de même, l’on enten­dait des voix de gens qui cla­maient leur dou­leur; inquiet, il hâta le pas, se deman­dant ce qui se pas­sait : «Mon­sei­gneur, cette nuit, est mort dans son som­meil!»****, lui dit-on, et il aper­çut l’épouse et la mère de Noriya­su, éten­dues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au che­vet du défunt, abî­mées dans les larmes. À cette vue, tour­nant le dos au monde, Sai­gyô entra en reli­gion pour péré­gri­ner à tra­vers le pays entier de pro­vince en pro­vince, de monas­tère en monas­tère; puis, pen­sant avoir trou­vé dans les mon­tagnes de l’Ouest le lieu pro­pice à un secret ermi­tage où se livrer aux pra­tiques de la Voie du Boud­dha, il y construi­sit une hutte de bran­chage où, après avoir mené une vie soli­taire dans un dépouille­ment extrême de toutes choses, il mou­rut très sain­te­ment.

* En japo­nais 佐藤義清. Autre­fois trans­crit Satô Yoshi­kiyo. Haut

** En japo­nais 西行. Autre­fois trans­crit Saï­ghyô. Haut

*** «La Légende de Saï­gyô», p. 22. Haut

**** id. p. 23. Haut

Saigyô, «Vers le Vide : poèmes»

éd. A. Michel, Paris

éd. A. Michel, Paris

Il s’agit de Satô Nori­kiyo*, poète et moine très cher au peuple japo­nais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le sur­nom de Sai­gyô**allant au Para­dis de l’Ouest»). Issu d’une famille mili­taire, à l’âge de vingt-deux ans, Sai­gyô renon­ça au siècle, aban­don­na sa famille, et quit­ta ses fonc­tions au Palais pour la rai­son que voi­ci : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sor­ti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriya­su, Offi­cier de la Garde des Portes. En che­min, Noriya­su décla­ra ceci : «Ces der­niers temps, je ne sais pour­quoi, j’ai le sen­ti­ment que toute chose n’est que songe et illu­sion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espé­rer l’être demain encore. Las, quel pour­rait être mon recours? Mon plus cher désir serait de quit­ter ma mai­son, de chan­ger mon état et d’aller vivre en quelque mon­tagne écar­tée!»*** En enten­dant ce dis­cours pro­non­cé avec les accents de la véri­té, Sai­gyô se deman­da, le cœur dolent, pour quelle rai­son son ami par­lait de la sorte; et le matin sui­vant, comme il allait prendre de ses nou­velles, il trou­va, près du por­tail, une foule de gens fort agi­tés, et à l’intérieur, de même, l’on enten­dait des voix de gens qui cla­maient leur dou­leur; inquiet, il hâta le pas, se deman­dant ce qui se pas­sait : «Mon­sei­gneur, cette nuit, est mort dans son som­meil!»****, lui dit-on, et il aper­çut l’épouse et la mère de Noriya­su, éten­dues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au che­vet du défunt, abî­mées dans les larmes. À cette vue, tour­nant le dos au monde, Sai­gyô entra en reli­gion pour péré­gri­ner à tra­vers le pays entier de pro­vince en pro­vince, de monas­tère en monas­tère; puis, pen­sant avoir trou­vé dans les mon­tagnes de l’Ouest le lieu pro­pice à un secret ermi­tage où se livrer aux pra­tiques de la Voie du Boud­dha, il y construi­sit une hutte de bran­chage où, après avoir mené une vie soli­taire dans un dépouille­ment extrême de toutes choses, il mou­rut très sain­te­ment.

* En japo­nais 佐藤義清. Autre­fois trans­crit Satô Yoshi­kiyo. Haut

** En japo­nais 西行. Autre­fois trans­crit Saï­ghyô. Haut

*** «La Légende de Saï­gyô», p. 22. Haut

**** id. p. 23. Haut

«Ise, poétesse et dame de Cour : poèmes»

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Pic­quier, Arles

Il s’agit de dame Ise*, dame d’honneur aus­si aimable que let­trée, favo­rite de l’Empereur du Japon (IXe-Xe siècle apr. J.-C.). À une époque où l’Empire du Soleil levant cher­chait à faire taire le bruit confus des armes pour écou­ter la voix de la poé­sie, dame Ise, favo­rite d’un Empe­reur qui avait abdi­qué le trône au pro­fit de ses héri­tiers, devien­dra pour la pos­té­ri­té l’initiatrice modeste, mais déci­sive, d’une «lit­té­ra­ture de femmes» qui s’épanouira en chefs-d’œuvre moins d’un siècle plus tard. Les «His­toires qui sont main­te­nant du pas­sé» nous racontent dans quelles cir­cons­tances un mes­sa­ger de l’Empereur vint la prier de com­po­ser, pour la pre­mière fois, des poèmes pour para­vents : «L’Empereur avait com­man­dé des para­vents lorsqu’il s’aperçut, au der­nier moment, qu’un car­touche était res­té vide. Ayant d’urgence convo­qué le cal­li­graphe, il essuya encore une décon­ve­nue quand ce der­nier lui signa­la qu’on ne lui avait pas four­ni de poèmes à pla­cer dans ce car­touche. En l’absence de Mit­sune et de Tsu­rayu­ki, l’Empereur [dépê­cha donc un mes­sa­ger à] dame Ise, la sup­pliant de bien vou­loir en com­po­ser sur-le-champ»**. Les poèmes appor­tés par le mes­sa­ger furent jugés d’une exé­cu­tion superbe, et l’Empereur, les ayant consi­dé­rés, dai­gna les trou­ver remar­quables. Il les mon­tra à tous ceux qui se trou­vaient autour de lui, et comme on les décla­mait avec des into­na­tions agréables, on ne taris­sait pas d’éloges sur eux. On les lut et relut, après quoi seule­ment ils furent écrits sur le paravent. «Tou­jours est-il qu’à par­tir de cette année-là, dame Ise, qui n’avait guère pro­duit [jusque-là] de poèmes pour para­vents, se trou­va enrô­lée dans la troupe de spé­cia­listes char­gés de com­po­ser sur com­mande des poèmes de cir­cons­tances offi­cielles et des poèmes pour para­vents, [ain­si que] de pré­pa­rer les concours de poé­sie qui, de simple passe-temps, deve­naient, en cette der­nière décen­nie du siècle, des ren­contres très sérieuses», dit Mme Renée Garde***. On publia à titre post­hume une antho­lo­gie de quatre cents de ses poèmes, que l’on inti­tu­la «Ise-shû»****Recueil d’Ise») et que l’on fit pré­cé­der par un «Petit Récit» plus ou moins légen­daire de sa vie.

* En japo­nais 伊勢. Autre­fois trans­crit Issé ou Icé. À ne pas confondre avec Ise no Ôsuke (伊勢大輔), la fille du grand prêtre d’Ise, qui vécut un siècle plus tard. Haut

** Dans p. 125-126. Haut

*** p. 73. Haut

**** En japo­nais «伊勢集». Haut

Kôbô-daishi, «La Vérité finale des trois enseignements»

éd. Poiesis, Paris

éd. Poie­sis, Paris

Il s’agit de «La Véri­té finale pour les sourds et les aveugles» («Rôko-shii­ki»*), trai­té de morale en action, plus connu sous le titre de «La Véri­té finale des trois ensei­gne­ments» («San­gô-shii­ki»**). Son auteur, l’introducteur du boud­dhisme éso­té­rique au Japon et le fon­da­teur de l’école tan­trique Shin­gon («la vraie parole»), naquit en 774 apr. J.-C. Ses qua­li­tés intel­lec­tuelles le pous­saient, dès son enfance, à se reti­rer dans les mon­tagnes. Il en éprou­vait à chaque fois une grande joie, disant : «Une fois dans les forêts mon­ta­gneuses, j’en oublie de ren­trer chez moi… La rivière pure de la mon­tagne ne cesse de com­pa­tir envers les per­sonnes se noyant dans le poi­son de l’honneur et de l’argent! Qu’ils ne soient pas brû­lés dans le [tour­billon] du monde! Qu’ils quittent tout de suite ce lieu impur pour entrer dans la terre de la Loi!»*** Il fut envoyé, à l’âge de quinze ans, à la capi­tale impé­riale pour entrer dans la car­rière des lettres — voie qu’il aban­don­na cepen­dant pour s’engager dans celle, plus aus­tère, des canons boud­dhiques. Remar­qué pour son éru­di­tion, on lui confé­ra d’abord le titre de Kûkai****l’Océan du vide»*****), et bien plus tard, celui de Kôbô-dai­shi******le Grand Maître qui répand la Loi»*******) sous lequel il est connu. En 804 apr. J.-C., il fut nom­mé pour aller à une ambas­sade en Chine, où il demeu­ra plus de deux ans à se per­fec­tion­ner dans la connais­sance des soû­tras éso­té­riques. À son retour, par un pieux et habile men­songe, il sou­tint que la déesse shin­toïste du soleil — la Grande-Auguste-Kami-Illu­mi­nant-le-Ciel — était une incar­na­tion du Boud­dha. Ain­si har­mo­ni­sée avec les croyances natio­nales, la reli­gion boud­dhique se pro­pa­gea avec une rapi­di­té extra­or­di­naire, et il y eut bien­tôt une mode, chez les nobles, de se raser la tête pour se reti­rer du monde. Quant à Kôbô-dai­shi, sa figure emblé­ma­tique sus­ci­ta l’apparition de nom­breuses légendes et de récits hagio­gra­phiques, en par­ti­cu­lier le «Rou­leau enlu­mi­né sur la vie du saint homme Kôbô-dai­shi» («Kôbô-dai­shi gyô­jô ema­ki»********) où l’on le repré­sente chas­sant les êtres malé­fiques, repous­sant les ténèbres de l’ignorance qu’ils incarnent et dif­fu­sant «la vraie parole» dans l’archipel. Par­mi les ouvrages qu’il lais­sa à sa mort, le plus acces­sible et le moins aride, en même temps que le moins rebu­tant, est «La Véri­té finale des trois ensei­gne­ments». C’est à peine si l’on y recon­naît quelques traces des soû­tras éso­té­riques, et il faut y voir plu­tôt un recueil d’instruction morale qu’un livre reli­gieux pro­pre­ment dit. On ne peut pas en dire autant du reste de ses ouvrages, qui reposent sur l’usage de for­mules invo­ca­toires («man­tra»), de dia­grammes mys­tiques («man­da­la»), réser­vés au cercle res­treint des ini­tiés.

* En japo­nais «聾瞽指帰». Haut

** En japo­nais «三教指帰». Haut

*** Dans Asu­ka Ryô­ko, «La Vie du moine Kukai», p. 106-107. Haut

**** En japo­nais 空海. Autre­fois trans­crit Kô-kaï ou Kou­kaï. Haut

***** Par­fois tra­duit «Océan de vacui­té». Haut

****** En japo­nais 弘法大師. Autre­fois trans­crit Kô-bau Daï-si. Haut

******* Autre­fois tra­duit «Grand Maître pro­pa­ga­teur de la Loi». Haut

******** En japo­nais «弘法大師行状繪卷». Haut

«Supplément aux “Contes d’Uji”»

éd. Publications orientalistes de France, coll. Contes et Romans du Moyen Âge-Les Œuvres capitales de la littérature japonaise, Paris

éd. Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. Contes et Romans du Moyen Âge-Les Œuvres capi­tales de la lit­té­ra­ture japo­naise, Paris

Il s’agit du «Sup­plé­ment aux “His­toires d’Uji”» («Uji shûi mono­ga­ta­ri»*). Ce Grand Conseiller d’Uji, dont le nom était Mina­mo­to no Taka­ku­ni** (XIe siècle apr. J.-C.), était un homme qui sup­por­tait mal dans sa vieillesse les cha­leurs de l’été et qui se reti­rait chaque année, du cin­quième au hui­tième mois, à Uji, au Sud de Kyô­to. Là, dans une tenue négli­gée, se fai­sant éven­ter d’un grand éven­tail, il fai­sait appe­ler à lui les pas­sants, sans se sou­cier de leur rang, et les priait de racon­ter des his­toires du pas­sé, cepen­dant que lui-même, éten­du à l’intérieur, notait leurs paroles dans un gros cahier : «Il y avait des récits de l’Inde, des récits de la Chine, et aus­si des récits du Japon. Il en était d’édifiants, il en était de plai­sants, il en était de ter­ri­fiants, il en était d’émouvants, il en était de répu­gnants. Quelques-uns étaient sans rime ni rai­son, d’autres étaient des plus adroits, bref, il en était de toute sorte et de toute espèce», dit le «Sup­plé­ment aux “His­toires d’Uji”»***. La par­tie des «His­toires qui sont main­te­nant du pas­sé» rela­tive au Japon occupe à elle seule, avec ses vingt et un tomes sur trente et un, plus des deux tiers du texte, tan­dis que les par­ties consa­crées à l’Inde et à la Chine ne com­prennent cha­cune que cinq tomes. Trois tomes sont aujourd’hui man­quants**** et deux autres***** ne nous sont par­ve­nus qu’en un état incom­plet. Tel quel pour­tant, le recueil est encore d’une éton­nante richesse, et les mille cin­quante-neuf récits qu’il contient font pen­ser à un admi­rable kaléi­do­scope qui nous pré­sente à chaque secousse, comme par un coup de magie, des figures inat­ten­dues et sur­pre­nantes : «Un défi­lé de per­son­nages appar­te­nant à toutes les caté­go­ries de la socié­té anime un monde d’une grande richesse humaine, où les sen­ti­ments et les sou­cis des humbles n’ont pas une digni­té moindre que ceux des grands… La varié­té des récits, badins ou bur­lesques, ins­truc­tifs ou édi­fiants, fan­tas­tiques ou tou­chants, donne la pos­si­bi­li­té de s’exprimer à toutes les émo­tions, des plus nobles aux moins raf­fi­nées»******. Tous débutent par la for­mule «main­te­nant, c’est du pas­sé» (pro­non­cée «ima wa muka­shi» à la japo­naise, «kon­ja­ku» à la chi­noise) qui fut choi­sie par Taka­ku­ni parce qu’elle exprime à mer­veille l’idée boud­dhique selon laquelle le pas­sé existe au même titre et avec la même réa­li­té que le «main­te­nant».

* En japo­nais «宇治拾遺物語». Haut

** En japo­nais 源隆国. Autre­fois trans­crit Mina­mo­to no Taka­kou­ni. Haut

*** p. 7. Haut

**** VIII, XVIII et XXXI. Haut

***** XXII et XXIII. Haut

****** Jean Guilla­maud, «His­toire de la lit­té­ra­ture japo­naise». Haut